Le faiseur d’étoiles

Yuri délaça ses baskets, enleva ses chaussettes et put sentir les grains de sable rouler
sous sa voûte plantaire. Ce plaisir simple mais ô combien important, il l’avait
attendu toute la journée.

Une journée un peu spéciale car il fêtait aujourd’hui son
anniversaire et après les festivités, les embrassades et l’ouverture des cadeaux, il
souhaitait maintenant se faire lui-même un présent. Se faire un cadeau ? Non ! Se
faire un présent ! Le mot « présent » convenait mieux à l’instant qu’il vivait. Il
s’offrait un présent ! Pas un passé ni un futur mais un présent ! Il trouvait que ce
présent pouvait être un cadeau car l’être humain, dans sa course effrénée contre le
temps ressasse toujours le passé ou s’imagine fiévreusement un futur sans savourer
la valeur d’un instant. Lui, souhaitait vivre cet instant, ce présent…qu’il s’offrait
donc.
La pluie fine qui commençait à tomber, venait de rejoindre les violons d’alizées et
les vagues percussionnistes, qui, ce soir, allaient accompagner Yuri, promu chef
d’un orchestre naturel. Le tout était rythmé par son diapason émotionnel, à savoir
les milliers de papillons qui virevoltaient dans tout son être. Les fameux papillons
du bonheur, ceux-là mêmes après qui nous courrons toute notre vie en espérant
vainement les attraper alors qu’il serait certainement plus aisé de cultiver notre
propre jardin afin qu’attirés par ce dernier, ils y viennent butiner le nectar de nos
pensées vagabondes.
Il était peut-être là le secret universel du bonheur, arrêter de courir après lui pour
mieux l’attirer dans nos propres filets.
Les vagues à l’écume débordante emportaient avec elle les pas de Yuri inscrits dans
le sable humide comme si elles ne souhaitaient pas que quelqu’un vienne souiller
l’immaculée étendue sablonneuse.
Il arriva enfin au lieu souhaité.
Le piano à queue était là, fidèle, n’attendant que les doigts de Yuri pour dévoiler la
symphonie du moment. Il s’assied sur le petit tabouret, prit une profonde
inspiration et commença à faire courir ses mains sur les touches, alternant le blanc
et le noir selon un dosage savamment concocté par Frédéric Chopin dans sa
Nocturne en mi bémol. L’océan tirait sa révérence à plusieurs reprises comme étant
dompté, charmé par cette mélodie issue de ce morceau de bois et de cordes.
Il savourait cet instant et se concentrait sur celui-ci comme sur les notes qui
s’évadaient dans le ciel, portées par les alizées d’une sérénité atteinte. Le soleil avait
définitivement laissé la place à la lune dans les balcons du théâtre naturel de Yuri.
Des petits bateaux de plaisanciers participaient à ce spectacle nocturne en tanguant
au rythme des vagues, donnant l’impression d’un ballet s’accordant à la musique.
Ces frêles esquifs habitués à voyager en emmenant leurs passagers aux confins de
cet horizon sans fin, ce soir, roulaient par la grâce de cet océan capricieux, érodant
leur coque de ses fonds baptismaux.
La pluie cessa et lorsque les nuages furent soufflés, les étoiles se dévoilèrent
comme autant de notes évadées du piano et assises dorénavant au premier rang afin
d’assister à ce qui paraissait être le sacre de Yuri. Un faiseur d’étoiles, voilà ce qu’il
était ce soir…
Il avait décidé d’arrêter le temps qui rythmait sa vie depuis trop longtemps, pris
dans un entrelacement de folies professionnelles et personnelles qui le voyait courir
partout et à chaque instant. Il aimait comparer la vie à un cours d’eau dévalant les
paysages de la sienne mais ce soir, il optait pour le ressac, les embruns, la sérénité
mais également la violence de cet océan qu’il assimilait à ses propres rêves. Cette
liberté, cet horizon qui voyait le ciel et la terre se confondre dans une poésie azur et
qui, à toute époque, avait poussé des milliers de marins à tenter de découvrir ce
point de jonction. Le vent s’était levé et malgré la violence de ce dernier, tout n’était
que douceur sur son visage. Comme un baiser salé, d’une rare intensité. Ses joues
rougies en étaient le témoignage physique. Le vent l’avait embrassé dans sa
définition première : Il l’avait pris dans ses bras…
Il ne comprenait pas ou plus ce fameux retour à la réalité que l’humanité s’imposait,
cette obligation d’avoir les pieds sur terre. Mais comment s’envoler si nous devons
garder les pieds sur terre ? se disait souvent Yuri. Et il avait besoin de s’envoler, de
quitter provisoirement ce monde pour rejoindre les derniers bastions libertaires
qu’étaient le rêve et l’utopie donnant naissance à cet indéfectible espoir qui
l’habitait. Si les fleuves et rivières, analogies de la vie, finissaient toujours par se
jeter dans les océans, il pouvait affirmer que cette vie se jetait alors
irrémédiablement dans l’océan de ses rêves.
Il baignait depuis tout petit dans ses rêves et ces derniers ne l’avaient pas lâché
lorsqu’il était devenu un homme. Ils s’étaient même renforcés au titre qu’il se
sentait en marge de ce monde. Non pas de l’humanité dont il faisait partie mais de
ce monde, de cette société dans laquelle il ne se reconnaissait pas. La musique lui
permettait alors de s’évader et de mettre en notes le fruit de son imagination teintée
d’un espoir sans limites. Et ce soir, il n’avait jamais vécu de rêves avec autant
d’intensité. Les rêves devaient-ils devenir réalité ou ne devaient-ils rester que des
rêves de peur que la source du bonheur soit tarie ? Ce soir, Yuri s’en moquait. Il
vivait cette magie du moment sans se soucier de ce qu’il adviendrait par la suite,
quand il arriverait à la dernière note et que le silence serait à nouveau assourdissant.
Soudain, un bruit de sabots frappant le sable humide attira l’attention de Yuri sans
qu’il ne se laisse pour autant détourner de sa production musicale. Passa devant lui,
une harde composée d’une vingtaine de chevaux blancs. La crinière au vent et les
muscles saillants, ils galopaient à perdre haleine, piétinant l’écume argentée et
éclaboussant Yuri et son piano. Ils disparurent bientôt dans la nuit, n’ayant plus que
le bruit de cette cavalcade qui venait s’ajouter provisoirement à la symphonie en
cours.
Ses doigts continuaient leur promenade sur le Yin et le Yang des touches délivrant
à la perfection le message qu’avait voulu faire passer Chopin. Une rêverie nocturne,
un laisser-aller…
Yuri tourna la tête vers la droite et vit une silhouette se dégager de l’obscurité à
mesure qu’elle s’avançait vers lui. Il put enfin, à la lueur du croissant lumineux,
reconnaître son visage. Il s’agissait de son ex-femme. Vêtue d’une robe blanche en
lin, elle marchait pieds nus et s’arrêta derrière lui. Elle laissa courir son bras sur les
épaules de Yuri allant de la droite à la gauche. Une fois achevée cette caresse, elle
l’embrassa tendrement sur la joue gauche puis se dirigea vers l’océan. Arrivée à micuisse, elle se retourna vers Yuri et le salua d’un geste de la main puis lui tourna à
nouveau le dos et s’enfonça plus profondément dans la noirceur des vagues
assassines. Bientôt, elle ne fut plus qu’un songe, un souvenir. D’autres femmes,
vêtues de la même robe, avaient entrepris le même voyage, passant une par une
derrière Yuri en effectuant les gestes à l’identique pour, elles-aussi, disparaître dans
l’immensité de cette eau glacée. Toutes les femmes de sa vie, qu’il avait aimées,
semblaient, ce soir, défiler devant lui afin de lui dire adieu. Il vit toutes ces sirènes
s’évaporer de son présent et de son futur pour mieux venir peupler un passé dont il
était fier. Il jouait aussi un peu pour elles ce soir, de façon indirecte certes, mais ce
concerto leur était également dédié, elles qui avaient façonné lentement mais
sûrement l’homme qu’il était devenu.
Il redoubla d’efforts à l’approche de la note finale voulant terminer de la plus belle
des façons.
Le vent tomba, les vagues se firent plus discrètes à l’approche de la marée
descendante lorsque Yuri posa le doigt sur la touche déclarant la fin du spectacle.
Il se leva, salua les étoiles, la lune et se prosterna devant l’océan. Il fit demi-tour
pour rejoindre le sentier par lequel il était venu et qui le ramènerait chez lui. Alors
qu’il entamait la remontée de la cale, il eût un bref coup d’œil en direction des
bateaux qui avaient cessé leur ballet et semblaient maintenant dormir après tant
d’efforts. Il sourit puis continua son chemin. Il disparut dans la brume qui était
tombée depuis peu et traversait maintenant un petit bois de pins aux délicates
senteurs maritimes. Il prit une profonde inspiration.
Yuri ouvrit les yeux. Leurs lèvres se décrochèrent enfin après une longue hésitation.
Ils souriaient encore de cet improbable baiser, échangé en pleine rue alors qu’ils ne
se connaissaient pas il y a encore quelques minutes. Un vrai baiser volé mais le
cambriolage était de si belle facture qu’ils acceptaient, avec plaisir, envie voire
besoin, d’être des hors-la-loi. Une foule d’anonymes les submergeaient maintenant
comme les vagues de ses songes auraient pu le faire.
Ils continuèrent leur route, chacun dans une direction opposée. Yuri se demandait
s’il fallait avoir vécu ce moment, cet instant, ce présent qu’ils s’étaient offert tous les
deux et en rester là pour que celui-ci ne demeure qu’en magie ou s’il fallait l’inscrire
dans un potentiel futur restant à écrire.
Un papillon vint virevolter devant le visage de Yuri comme une réponse à la
question posée.
La mélodie reprit vie dans sa tête et confirma la réponse de ce papillon funambule,
marchant sur le fil invisible des sentiments de Yuri. Au fond de lui, il n’attendait pas
d’autres réponses. Il stoppa net, fit demi-tour et se dirigea avec célérité dans la
direction opposée. Ses doigts couraient à nouveau sur le piano comme lui courait
maintenant afin de la rattraper, les chevaux étaient revenus tout comme les
papillons, congénères du funambule, tous l’accompagnaient dans sa quête.
Yuri volait, lui le faiseur d’étoiles, il volait vers l’une d’entre elles, vers cet astre qui,
le temps d’un opus musical, venait de briller dans le ciel désolé de son existence. Il
était de nouveau sur cette plage déserte, face à cet océan.
Son jardin était prêt, il en avait pris soin et pendant cinq minutes, elle était venue s’y
asseoir. Reviendrait-elle à nouveau ? Il ne voulait pas attendre pour le découvrir,
pas aujourd’hui.
Comment la retrouver alors qu’il ignorait tout jusqu’à son prénom. Comment la
retrouver, perdue qu’elle devait être, au milieu de millions de personnes peuplant
cette mégalopole ? La verrait-elle scintiller parmi cette foule d’anonymes ?
Que chacune et chacun fasse sa propre fin selon qu’il entrevoit un présent ou un
futur…
FIN ?

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