Le Bouquet

La chaleur pesante de la nuit me fait fuir l’appartement. Peut-être que dehors se puisera quelque souffle d’air frais.
Descendant l’escalier pas à pas, reviens de mon enfance un souvenir où on s’amusait à sauter, deux, trois, puis huit marches d’un coup.
Les réceptions, que ma mère s’employait à éviter en retenant mes cinq ans par le bras, me valurent bien quelques chaleureuses fessées après la première bosse frontale.
Il y a peu, la tentation s’est présentée, mais la raison tenait mes pieds bien au sol. Le vieux couloir portait encore sur son mur de gravier d’anciennes traces d’accidents en tous genres.
Les bruits légers de mes pas qui résonnent dans la nuit du couloir qui s’éteint soudainement et je sens le pire qui rôde. Quelqu’un aura encore tripatouillé dans le placard électrique de la minuterie.
La faible lueur de la rue pénètre par la rangée des quatre gros carrés de verre opaques à chaque étage. Surtout, éviter la tablette de la voisine. Les fleurs plastifiées, qui me sapent le moral, décolorées par le temps et les nombreux passages, portent toute la mémoire de sa fille chérie, naguère disparue dans un accident de poussette épouvantable.
Le frein qui lâche, les roues qui tournent, la mère qui papote, le camion poubelle qui arrive, les cris de surprise de la mère, la poussette qui s’emballe, le camion qui freine, la poussette qui disparaît dessous, un fracas léger et gargouillant et la mère qui hurle, choit, comate, se réveille, hurle, tente plusieurs suicides et pleure depuis vingt ans, derrière sa porte, vingt quatre heures sur vingt quatre.
Pour une infirmière, on dira que c’est un comble. Et pour cercler d’une gloire ignoble un moment pareil, le conducteur du camion aplatisseur, évidemment, le mari. Lui, ne s’est pas loupé, le jour même de la bévue. Car à force de jeter les ordures, il finit par se jeter lui-même. La falaise, au bord de mer, à orienté son fatal plongeon dans la roche du littoral, rouge aussi. Un possible dernier sursaut artistique, pour finir ton sur ton…Va savoir !

Alors, les fleurs, je les évite. Enfin, j’essaie. Et ce foutu interrupteur dont le voyant est grillé, depuis trente ans lui aussi. Du coup, les mains en avant, impossible de savoir si j’en suis loin. En tous cas, mon pied ne rate pas la tablette. Et un vase en cristal, un symbole familial, à trois heures du matin, dans un escalier de granit caca – doigt, quand ça explose au sol, à bientôt cinquante ans, ça vous donne une de ces envie de retrouver vos cinq ans à la vitesse de la chute qui se dévoile entre deux étages et sans lumière.
Autant vous dire que cette nuit là, j’ai voyagé. Et pas qu’un peu. D’abord d’un demi étage, ensuite dans le brancard, puis le fourgon de pompiers, les couloirs de l »hôpital, la salle de radio, les couloirs de l »hôpital, l’ascenseur, le toit, l »hélicoptère, le ciel, le toit de l’hôpital général, les couloirs, la salle d’opération. Des lieux épouvantables dans mes rêves -narcoleptisés-.

À mon réveil, elle se tenait assise, les yeux larmoyants, gonflés d’années de pleurs. C’est simple, je pensais que le petit m’avait conduit jusqu’au grand saut. Le dernier, celui où on s’envole. Même que dans mon délire post opératoire, je l’ai appelée Saint Pierre, la pleureuse.
Et le médecin, dans sa blouse blanche, lui, il obtenait le patronyme de Dieu. Sympa, chauve comme un lavabo sale, pour m’annoncer que la tétraplégie devenait un postulat que la vie m’offrait. Merci mon Père !
Et sur la table de chevet, dans un éclat ancestral, ornant un nouveau vase de cristal, l’horrible bouquet, pour signifier que c’est sa fille qui est venue à ma rencontre. C’était écrit, sanglotait la mère en me crucifiant soudainement avec les fleurs sur mon torse. Elle m’enterrait, sans terre, vivant. Et comme elle s’ennuyait à en mourir, et que même un seul mot je ne pouvais prononcer, c’est le sort et la justice qui me l’envoyèrent comme infirmière de chevet. Chez moi, tous les matins, tous les midis, tous les soirs, toutes les nuits. Ma chère voisine. Donc, depuis neuf ans, elle m’assiste, me nourrit, me lave, me fait le ménage, la lecture, me raconte sa souffrance, sans arrêt, sans jamais oublier le bruit des roues du camion sur la poussette.
Et dans ma chambre, sur la commode au pied de mon lit, en signe du destin et de la fatalité, l’horreur et la torture infernale, le bouquet final, en plastic.

Création Jean-Marie Albert – Tous droits réservés.

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