Le bal de fin d’année

andrew-knechel

Mike sourit à son reflet.

Le jeune homme qui lui faisait face avait bien l’allure qu’on attendait de lui ; il pouvait être fier. Avec sa mâchoire carrée et ses cheveux bruns, gominés pour l’occasion, il paraissait plus que ses dix-sept ans. Il ajusta son nœud papillon et épousseta ses épaules dans un geste inutile, vu à la télévision et mimé ce soir dans le but de lui conférer un peu de la contenance des acteurs du petit écran. L’effet était réussi, jugea-t-il en le répétant plus lentement : il lui donnait un air à la fois viril et détaché. Il sourit de nouveau et récupéra le portefeuille en cuir et la montre – cadeau de son dernier anniversaire – posés sur son lit. Après avoir jeté un dernier regard au miroir, il sortit de sa chambre.

En dévalant les escaliers recouverts de moquette beige, il se répéta pour une énième fois le défilé de la soirée : ne pas oublier les fleurs, passer chercher Jess, la complimenter sur sa robe et sur sa coiffure (son père lui avait conseillé le sobre mais toujours efficace selon lui : « tu es ravissante »), la conduire sans encombres au gymnase, sourire pour la photo du livre de fin d’année, danser, avoir l’air de s’amuser – bref, donner le change et ne surtout pas se trahir. Il n’était pas autorisé à craquer avant de remonter ces mêmes escaliers et de s’enfermer dans sa chambre, enfin seul, une fois le bal terminé et Jess gentiment reconduite chez elle.

  • Mon chéri, oh mon chéri… Tu es si beau !

Il descendit les dernières marches pour voir sa mère, debout à quelques mètres de lui, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux brillant d’émotion.

  • Peter ! PETER, ton fils est prêt, viens le voir, cria-t-elle.

Elle s’avança vers Mike pour le prendre dans ses bras. Il avait tellement poussé ces derniers mois et sa mère était si petite que sa tête reposait désormais sur sa poitrine. Elle s’y nicha en soupirant d’aise.

  • Mon grand garçon …

Mile lui tapota maladroitement le dos. Il aimait profondément sa mère, son affection, ses effusions même, mais il savait aussi que le temps passant, il était censé prendre ses distances avec elle pour « couper le cordon » comme disait son père. Ému par la tendresse sans failles qu’elle lui témoignait, il laissa son menton reposer un instant sur le sommet de la tête de sa mère et s’autorisa à fermer les yeux. Pourquoi les garçons en devenant des hommes devaient-ils se transformer en brutes dénuées de sentiments ?

Le moment aurait encore pu durer mais il entendit, venant du salon, le bruit que faisait leur vieux poste de télévision en s’éteignant puis celui des ressorts grinçants du fauteuil. Son père. Il ouvrit les yeux et le charme se rompit. Tout en se dégageant doucement de l’étreinte de sa mère, il se remémora le mot d’ordre de la soirée : donner le change.

  • Lâche-le un peu bon sang ! Ce garçon a besoin d’air ! s’exclama son père en s’avançant dans le couloir.

Au fur et à mesure, qu’il s’approchait de Mike, un sourire de plus en plus large fendit son visage. Quand son père se planta devant lui, il riait de surprise.

  • Ça c’est mon fils, ça c’est mon Mike ! Viens là champion, lâcha-t-il d’un ton bourru en lui donnant une accolade virile.

Trois tapes dans le dos, et son père recula d’un pas tout en le tenant fermement par les épaules. La fierté émanait de tous les pores de sa peau et elle était communicative : Mike se prit à sourire lui aussi. L’espace d’un instant, il crut que ce moment durerait toujours, que son père aurait éternellement le même sourire béat collé au visage, qu’il serait fier de lui, ce soir, demain et tous les jours suivants. Son ventre se tordit quand il se rappela avec effroi que son père finirait pourtant par découvrir la vérité, que son masque tomberait et avec lui ce sourire paternel qui donnait à Mike l’impression réconfortante d’être un garçon normal.

  • T’as vu Janet comme il lui va bien ce smoking ? lança-t-il sans détacher ses yeux de son fils. Quand son regard croisa celui de Mike, il murmura avec une émotion certaine : Il te va drôlement bien ce smoking, Mike. On a fait du bon boulot, tous les deux.
  • Bon, mes hommes, une petite photo ? Ce que vous êtes beaux… Mike, je sais que je t’énerve quand je dis ça, mais on croirait vraiment voir ton père à ton âge.

Mike ne put s’empêcher de lever les yeux au ciel, tout en réprimant une envie pressante de lui rétorquer un amer « Si seulement tu savais, Maman… ».

  • Allez, on sourit : cheeeeese ! chantonna-t-elle, le visage masqué par l’antique Polaroïd familial.
  • Bon Mikey, tu es prêt ? demanda son père après que le « clic » de l’appareil ait mis un terme à leurs sourires empruntés. Tu as bien emmené la voiture à nettoyer ? Et tu n’as pas oublié les fleurs ? Qu’est-ce que tu lui as pris comme fleurs ?
  • Peter, voyons, laisse-le tranquille ! l’interrompit sa mère. Elle lui fit les gros yeux. C’est la soirée de Mike enfin, ton fils est grand !
  • Écoute chérie, mon fils a dix-sept ans et il vient enfin de décrocher son premier rencard. Il tourna rapidement la tête vers Mike. Non pas que ce soit un problème Mikey, glissa-t-il sur le ton de la confidence, mais je te le dis maintenant : ta mère et moi on est drôlement soulagés !
  • Peter !
  • Mais c’est vrai Janet, merde à la fin ! Je suis content pour Mike ! Y a qu’à voir le petit des Harrisson, il est bête comme ses pieds et moche comme les sept péchés capitaux – bon, il y peut rien le môme, mais du coup, impossible de se trouver une fille ! J’en ai parlé avec son père tu sais, Dave est pas bien le pauvre, il ne sait plus trop quoi faire… Tout seul au bal de promo, c’est dur. Non pas que tu sois idiot Mikey hein, comprends moi bien, mais ça me soulage quand même drôlement de savoir que j’ai un vrai homme sous mon toit !
  • Peter, c’est bon…
  • C’est comme le gamin des Richards. T’as vu sa dégaine, Mikey ? s’exclama-t-il en laissant échapper un franc éclat de rire. Pédé comme un phoque le mioche, ça se voit à des kilom-
  • PETER ! Stop, on en a assez entendu ! s’indigna sa femme en enroulant un bras protecteur autour des épaules de son fils. Plus d’inepties sous mon toit ! Désolée mon chéri, tu sais que ton père est parfois un grossier personnage, il faut l’excuser.
  • M’excuser de quoi, enfin ? De ne pas avoir enfanté une tapette ? Ou un laideron ?
  • PETER, ASSEZ !

Mike fit semblant d’avoir à refaire les lacets de ses chaussures pour échapper à l’orage qu’il sentait poindre entre ses parents. Il réalisa que ses dents étaient si serrées que ses joues lui faisaient mal. Les années passant, il supportait de moins en moins la violence de son père. Il avait toujours su que ses parents étaient l’archétype du couple d’Américains puritains moyen, les électeurs-type de Bush – comme les trois-quarts des habitants de cette ville. Seulement, depuis son entrée au lycée, son père semblait juger que les oreilles de Mike pouvaient désormais supporter les propos racistes, homophobes, misogynes. Ce n’était pas le cas : l’estomac de Mike se nouait à chaque fois que la conversation déviait sur l’épicerie indienne qui avait ouvert près de la station-essence, sur Mr et Mme Yui qui avaient repris la supérette du centre-ville ou sur le fils des Richards – le « pédé ». Il avait essayé, une fois, de s’élever contre la bêtise paternelle lors d’un repas de famille mais son père s’était contenté de le rabrouer distraitement comme on l’aurait fait d’un jeune chiot un peu trop audacieux. Depuis, Mike se taisait et bouillait silencieusement. Il avait du mal à l’admettre mais force était de le constater : son père lui faisait peur. Au-dessus de lui, les voix étaient lourdes de reproches :

  • Pas ce soir Peter, c’est tout.
  • Mais je ne dis rien de mal – je suis juste CONTENT que mon fils ait une cavalière pour le bal !
  • Bon, on en reste là alors.

Jugeant la crise passée, Mike se redressa.

  • Je vais devoir y aller moi, sinon je serai en retard chez Jess.
  • Vas-y mon fils, vas-y, le pressa sa mère.

Son père déposa dans la paume de sa main les clés de sa voiture, la BMW que Mike n’avait pu conduire qu’une seule fois auparavant.

  • Profites-en bien fiston.
  • Merci P’pa, répondit Mike en souriant bravement.

Sa mère lui donna le bouquet de roses qu’elle était allée acheter dans l’après-midi.

  • Merci Maman.

En montant dans la voiture, il jeta un dernier regard vers la maison. Son père enlaçait sa mère sur le perron, tous deux regardaient Mike avec un sourire ému. Mike appuya deux fois sur le klaxon et sa voiture s’élança sur l’avenue.

Il devait éviter de trop réfléchir. Faire ce que l’on attendait de lui, agir en mode « automatique ». Il s’en savait capable ; ce ne serait pas la première fois après tout. « Sauve la face, Mike, sauve la face » murmura-t-il pour se donner du courage. Les parents : fait. Restait à assurer auprès de Jess et au lycée.

À la radio, les Bee Gees chantaient la fièvre du samedi soir. Après dix minutes, il arriva chez Jess et gara la BMW paternelle devant le jardin bien ordonné des Saunders. Avant de sortir, il prit son peigne et se recoiffa rapidement en jetant de rapides coups d’œil au rétroviseur. « Sois un homme ! » entendit-il son reflet dire.

Fleurs au poing et sourire aux lèvres, il s’élança vers la porte d’entrée. La partie pouvait réellement commencer. À peine eût-il posé le doigt sur la sonnette que la porte s’ouvrit sur une femme qui semblait au moins aussi fébrile que sa propre mère. La maman de Jess.

  • Ah, Mike ! Très ponctuel ! Entre mon chéri, invita-t-elle en s’écartant pour le laisser entrer dans la maison. Quel beau garçon, l’entendit-il murmurer alors qu’elle trottait derrière lui dans le couloir qui menait au salon.

Arrivé au pied des escaliers, elle manqua de lui crever les tympans en lâchant vers les chambres qui se trouvaient à l’étage un « JEESSSSS » tonitruant à décrocher les lustres de la salle à manger. En attendant que sa fille descende, elle se tourna vers lui, les mains croisées et les yeux brillants. Mike crut revoir sa propre mère quelques minutes plus tôt.

  • Ma Jess en a de la chance d’avoir un cavalier comme toi, vous formerez un couple magnifique !

Mike ne put retenir un éclat de rire amer. La petite femme lui adressa un regard surpris.

  • Tu as dit quelque chose chéri ?
  • Non non, hum pardon, rien. Le grand garçon rougit, regarda ses pieds, gêné de s’être laissé aller.
  • Ahhhh voici ma princesse ! s’exclama la mère de Jess.

Mike releva la tête pour voir sa cavalière d’un soir descendre les marches d’un air rayonnant. Elle était probablement ravissante, oui. Mike s’efforça sans succès de trouver dans un coin de son ventre les papillons dont parlaient les films, constata que ses mains n’étaient pas moites, en déduisit qu’il ne s’était pas trompé. Car quoiqu’en dise son père, Mike n’avait jamais eu le sentiment d’être un « vrai » homme. Il n’avait jamais rêvé de sortir avec aucune fille et ce soir, il trouvait Jess jolie, jolie comme un paysage ou une œuvre d’art dont on ne peut que constater la beauté mais qui peine à émouvoir.

Et un jour, un jour prochain qu’il savait terrible, ses copains, ses professeurs, Jess, ses voisins et son père surtout, son père et sa mère aussi, tous, tous apprendraient l’affreuse vérité. Ils découvriraient que Mike ne valait pas mieux que le fils des Richards. Que Mike, le petit Mike, mais si tu sais, Mike, celui qui avait été élu Roi du bal de promo l’an passé, le fils de Peter – voilàààà, celui-là, eh bien le petit Mike il est … Il est … enfin, tu vois quoi. Ben il n’aime pas les filles. Mais siiiii, je t’assure. Incroyable, c’est incroyable !

Ce jour-là, Mike mourrait probablement de honte, de la honte suprême même : celle d’être à son tour le « pédé » de la famille.

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