L’arc-en-ciel

Après une longue journée de travail, Lise rentrait chez elle. Le temps était à l’image de son humeur : pluvieux et maussade. Pour rejoindre sa maison, dans un petit village du Connemara, elle devait rouler environ trois quarts d’heure. Trois quarts d’heure à entendre la pluie battre le pare-brise, les essuie-glaces fatiguées chouinant à chaque passage. Trois quarts d’heure à ressasser tout ce qui ne s’était pas déroulé comme prévu durant cette journée : la grève de son vieux réveil à piles, le retard à cette réunion si importante, les escargots sur la route et tant de petits événements énervants qui lui avaient pourri sa journée. Elle était pressée de rentrer chez elle, faire un bon feu et se plonger dans un livre. Ah, si elle avait pu, elle serait devenue écrivaine plutôt que cadre, elle aurait écrit des romans qui se seraient passés dans son Connemara adoré, au milieu des lacs et des prairies. Les personnages auraient rencontré des lutins, des êtres magiques de toutes sortes. Elle aurait pu travailler de chez elle, près du feu en hiver et dans son jardin en été. Mais ses parents avaient insisté : écrivain, ce n’est pas un métier. Quelques temps plus tard, diplômée d’une école de commerce, elle partait tous les matins, la mort dans l’âme à l’idée de retrouver son bureau et ses dossiers empilés.

Perdue dans ses pensées, suivant machinalement son chemin, elle la vit soudain. Une ombre, vers la bordure de la route. En une fraction de seconde, la forme se retrouva devant elle, figée à la lumière de ses phares. Freinage d’urgence, embardée, trou noir.

Lise ouvrit les yeux. Elle ne reconnut pas l’endroit, le lit dans lequel elle était couchée.

– Ah ! Tu reviens !

La voix était douce, comme si elle appartenait à une grand-maman gâteaux, de celles qui nous offrent des biscuits et des chocolats quand on ne devrait pas.

– Où suis-je ? Que s’est-il passé ?

Les questions se bousculaient dans la tête de Lise. Elle s’assit dans son lit pour apercevoir son hôtesse. La femme était penchée sur un chaudron en étain. Elle portait une robe violette, ses cheveux de neige, noués en une tresse épaisse, atteignaient le fond de son dos. Les questions de Lise restaient sans réponse, aussi la jeune femme se leva pour s’approcher de l’âtre.

– Reste donc allongée, tu dois te reposer. Le Voyage est souvent éprouvant.

– Le Voyage ?

Soudain, tout revint à Lise. La voiture, la forme fantomatique, l’accident.

– Est-ce que je suis…

– Morte ? Non. Tu es en phase de transition.

– Transition ? Vers quoi ?

– C’est à toi de le décider. Voilà. La soupe est prête. Je te laisse car je dois aller cueillir quelques herbes. Sers-toi quand tu auras faim.

La vieille femme sortit sans plus d’explication. Lise n’avait pas vu son visage. Elle se leva, fit le tour de la maisonnette. L’énergie lui revenant peu à peu, elle se décida à sortir. Une forêt dense, aux bonnes odeurs d’épicéa et de mélèze entourait la cabane. Avisant une petite table de bois et son tabouret assortit, Lise s’assit avec son bol de soupe. A peine avait-elle commencé son repas qu’un lutin apparut :

– Bien le bonjour ! Je vois que la Tisserande a une nouvelle pensionnaire !

– La Tisserande ? Qui est-ce ?

– C’est celle qui manie les fils du destin, tricotant et détricotant les vies selon les besoins des âmes…

– Et moi ? Qu’est-ce que je fais ici ? Je préfèrerais être chez moi, avec mon livre…

– En es-tu bien sûre ? Suis-moi, je vais te montrer quelque chose.

Lise entra dans la forêt à la suite du lutin. Ils arrivèrent bientôt devant un arc-en-ciel, si grand qu’on n’en voyait pas la fin. Lise sourit en pensant aux légendes de son enfance.

– As-tu caché un trésor ?

– Cela dépend de ce que tu entends par trésor… Tu le découvriras si tu trouves l’autre côté de cet arc-en-ciel.

Le lutin disparut dans un bruit sec. Lise se pinça. Elle devait rêver. Elle ferma les yeux, compta jusqu’à dix et les rouvrit pour découvrir que l’arc-en-ciel était toujours là. Piquée par la curiosité, elle escalada un mélèze et s’aperçut que le bout de l’arc-en-ciel était invisible. Pourtant, une force la poussait à rechercher le trésor du lutin. C’était comme si son cœur lui criait de le faire. Elle se dit qu’il lui faudrait des ailes pour aller plus loin. Mais elle n’était qu’humaine. Comment pourrait-elle voler, se diriger dans le ciel immense ? Découragée, elle allait faire demi-tour, supplier la Tisserande de la renvoyer chez elle avec ses dossiers à terminer, quand une voix sortie tout droit d’un conte de son enfance retentit :

– Et pourtant, il suffit d’y croire très fort…

Alors Lise vit ses ailes. Puis elle les sentit dans son dos. Peu à peu, ses pieds se décollèrent du sol, elle fut vit dans les airs. Se dirigeant grâce au soleil, elle trouva le coffre à trésors, de l’autre côté de l’arc-en-ciel. Elle l’ouvrit fébrilement. Il contenait seulement un petit livre. Un ouvrage relié de cuir, décoré de dorures. Sur la première page, écrit à la plume sur le papier épais, elle put lire :

« C’est à toi d’écrire l’histoire de ta vie »

Les pages restantes étaient blanches.

Blanches comme le plafond, blanches comme les draps du lit d’hôpital dans lequel elle se réveilla. A son chevet, une infirmière lui expliqua : un freinage brusque, une sortie de route et quelqu’un l’avait trouvée ainsi, évanouie dans sa voiture.  Heureusement, il n’y aurait pas de séquelles.

Quelques temps plus tard, Lise se remémora des bribes de cette histoire en contemplant la maquette de son premier roman, qu’elle avait écrit un soir de pluie, devant la cheminée.

Camille Roh

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