L’albinos, l’ange et les monstres : Alabaster et Comes a Pale Rider de Caitlín R. Kiernan

« After the things that happened in Bainbridge, Dancy hitched the long asphalt ribbon of U.S. 84 to Thomasville and Valdosta, following the highway on to Waycross. Through the swampy, cypress-haunted south Georgia nights, hiding her skin and her pink eyes from blazing June sun when she could, hiding herself from sunburn and melanoma and blindness. Catching rides with truckers and college students, farmers and salesmen, rides whenever she was lucky and found a driver who didn’t think she looked too strange to pick up, maybe even strange enough to be dangerous or contagious. And when she was unlucky, Dancy walked. »

Alabaster, « Waycross »

Alabaster

Dancy Flammarion est probablement l’un des personnages le plus marquants de Caitlín Kiernan. Adolescente albinos d’à peine 17 ans, elle parcourt les routes du Sud des États-Unis sous les ordres d’un ange, une créature à quatre visages brandissant une épée enflammée, qui la pousse à tuer un monstre après l’autre. La frêle Dancy, réduite à voler à l’étalage pour se nourrir, armée d’un simple couteau de boucher et d’une foi aveugle en ce séraphin probablement plus cruel et impitoyable que les créatures contre lesquelles il la force à combattre, tient à la fois de Jeanne d’Arc et du personnage incarné par Clint Eastwood dans les westerns de Sergio Leone.

Dancy est apparue pour la première fois dans le roman Threshold en 2001, où elle n’était qu’un personnage secondaire. Threshold correspond au moment où sa route s’achève. Le recueil Alabaster, publié en 2006 et composé de six textes, le premier à lui être consacré, peut être lu indépendamment du roman. Il regroupe des nouvelles évoquant son enfance ainsi que les étapes du périple qui l’a conduit jusqu’à Birmingham et aux événements évoqués dans Threshold. Le livre a récemment fait l’objet d’une réédition par Subterranean Press ainsi que d’une excellente adaptation audio dans laquelle Xe Sands, la narratrice, traduit avec beaucoup de talent et une voix magnifique la fragilité du personnage. Une édition numérique publiée par Dark Horse est également disponible sous le titre Alabaster: Pale Horse.

Le synopsis d’Alabaster pourrait donner lieu au pire de l’urban fantasy, n’était le talent de Kiernan. L’intérêt de cette lecture ne vient pas des combats contre chacun des monstres affrontés par la protagoniste – les scènes violentes sont vite évacuées, parfois même rejetées dans une ellipse –, mais de tout ce qu’il y a autour. Il réside dans l’errance du personnage au sein d’un labyrinthe de routes à l’asphalte brûlant ; dans les figures de monstres charismatiques auxquels Dancy est contrainte de faire face ; dans l’exploration de la folie, de la foi aveugle de l’adolescente, et de sa propre monstruosité au regard des autres ; dans le morcellement chronologique du recueil comme des textes, qui nous fait découvrir le personnage un éclat après l’autre ; dans les dialogues écrits dans une langue savoureuse, ce dialecte du Sud où s’accumulent les « ain’t » et les doubles négations ; dans la fragilité de Dancy, jouet de forces et d’un destin qui la dépassent et dont les rares adjuvants sont des animaux qu’elle est la seule à entendre parler ; dans la poésie déployée par l’auteur pour mettre en mots tout cela.

Comes a Pale Rider

Comes a Pale Rider, paru fin 2020 chez Subterranean Press, est le second recueil consacré à l’adolescente albinos. Il est plus inégal qu’Alabaster. Les deux premiers textes, « Bus Fair » et « Dancy vs. the Pterosaur », sans être mauvais, ne sont pas à la hauteur des trois suivants, dont les structures comme les enjeux sont plus subtiles et complexes. Le sixième et dernier, « Refugees », également excellent, a été publié dans un petit volume à part disponible uniquement avec l’édition limitée de l’ouvrage.

Les textes de ce recueil fonctionnent un peu différemment de ceux d’Alabaster. Il ne s’agit plus tant de voir Dancy affronter des monstres, que de plonger dans la psyché du personnage.

Les épisodes qui composent ce second recueil s’insèrent pour une part dans les vides laissés dans la chronologie du précédent, auquel il est fréquemment fait allusion. Si Alabaster peut être abordé seul, il me semble nécessaire de bien connaître le personnage et son parcours avant de se plonger dans Comes a Pale Rider, et donc d’avoir lu au préalable Alabaster, ainsi que le roman Threshold et idéalement les comics publiés entre 2012 et 2016 par Dark Horse dans lesquels étaient réécrits et complétés les épisodes évoqués dans Alabaster. (J’ai eu l’occasion de lire une partie du premier d’entre eux : leur qualité est malheureusement très en deçà de celle des nouvelles et le dessin n’est pas à la hauteur du talent de Kiernan.)

Être déjà familier du personnage est essentiel pour pouvoir comprendre et apprécier la manière dont plusieurs des nouvelles rassemblées ici proposent des alternatives à des événements racontés précédemment. Comes a Pale Rider a la particularité de faire entrer Dancy Flammarion dans un multivers. Cette approche permet d’approfondir le personnage de façon originale, chaque potentialité, chaque version évoquée en révélant une facette inédite. Kiernan fait montre dans ces quelques nouvelles, en particulier dans « Tupelo » et « Dreams of a Poor Wayfairing Stranger », de sa capacité étonnante à superposer et entremêler avec beaucoup de finesse les différentes strates d’un récit, à faire coexister plusieurs « réalités ».

Il est difficile de dire à ce stade si l’auteur consacrera un nouveau volume au personnage, au périple duquel iel donne ici une troisième conclusion ; je ne peux que le souhaiter. Une porte a été entrouverte dans ce recueil sur un champ de possibles illimité dont il serait dommage de ne pas poursuivre l’exploration.

« And maybe it looks that way to her, or to anyone who isn’t Dancy. But junk gets precious when junk’s all you’ve got left, and in her head Dancy counts off the contents of the cigar box, all that’s left of her life before all that was left to her was the road and her knife, the seraph and the parade of horrors it expects her to kill. »

Comes a Pale Rider, « Bus Fare »

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