La vie en rose

Le soleil est haut dans le ciel. Aucun souffle de vent ne vient tempérer l’ardeur de ses rayons qui s’acharnent sur la petite troupe arpentant les collines de Mirwa. Carine a soif. Très soif. Elle ne peut cependant se résoudre à accepter l’eau trouble que lui propose un petit vieux au tee-shirt estampillé d’un « Je vois la vie en rose » imprimé en blanc sur fond vert fluo. Elle continue donc à grimper. Elle pensait être en forme mais se rend rapidement compte que les collines surplombant Bujumbura ne sont pas aussi accessibles qu’elle se l’imaginait. Sa famille n’est pas la seule à la traîne dans cette montée aride, et l’entrain des premiers instants se dissipe au rythme des respirations laborieuses. Consolate, sa mère, souffle péniblement à ses côtés. Même s’ils sont déjà loin des Kalash des militaires, de leurs balles et de leurs baïonnettes, la route est encore longue avant de pouvoir prendre un peu de repos. Ils ont pris la route avec la famille de la nouvelle amie de Consolate, prénommée Juliette, et que tout le monde appelle Mama Lionel[1]. Celle-ci les a assurés d’un hébergement chez ses parents, mais ils sont encore quelques heures de marche avant leur destination. Ils marchent depuis un peu moins de deux heures, s’étant réveillés dans une ville où ils n’étaient plus les bienvenus. Deux semaines plus tôt, ils ont emménagé dans leur maison toute neuve. Les voisins ne les connaissent pas encore assez et ont dû les oublier, du moins pendant les premières heures de la chasse à l’homme entamée la veille à la tombée de la nuit. Carine s’accroche comme elle peut à son père, Jérôme. Il pose discrètement la main sur la bosse que fait le téléphone portable dans la poche de sa veste. Un ami l’a appelé tard la nuit, lui enjoignant de mettre sa famille à l’abri car les militaires étaient en route, accompagnés d’une bandes de jeunes « Sans Échec » bien déterminés à mitrailler, saigner tous ces « amaboro[2] » déshumanisés pour mieux servir de proies aux valeureux chasseurs qu’ils sont convaincus d’incarner. La famille a donc pris le large dans les premières lueurs de l’aube, chacun emportant dans un sac à dos quelques effets personnels et leurs papiers. Carine y a glissé le livre emprunté hier à la bibliothèque de son lycée. Elle observe son frère et ses parents sans se plaindre. À quoi bon en parler, personne de sa famille n’a pris de l’eau, ce qui est bien fâcheux. Elle amorce la descente d’une nième colline, essayant de toutes ses forces de ne penser ni à la fatigue, ni à la faim et encore moins à la soif. Elle finit par s’approcher de Monsieur Je-vois-la-vie-en-rose qui lui tend à nouveau son petit bidon d’un blanc sale. Elle se force, reconnaissante, à avaler quelques gorgées, soulageant instantanément la brûlure au fond de sa gorge. Sa famille a rejoint un groupe hétérogène composé de citadins, étoffé peu à peu des habitants des lieux qu’ils traversent. À chaque nouveau hameau, de nouvelles personnes les rejoignent, conscients que leur vie ne tient qu’à la distance qu’ils vont mettre entre la grande ville et leur destination.

Mises à part quelques exclamations ici et là, le trajet se déroule en silence. À un moment, Marie-Noël, le frère de Carine, lui prend son sac à dos. Il a visiblement remarqué la fatigue de sa sœur et la soulage de son poids sans même chercher à l’asticoter. Ce comportement inhabituel lui fait encore plus réaliser la gravité de leur situation. Plus tard, Mama Lionel revient sur ses pas pour les informer qu’ils seront bientôt chez ses parents.

– Comment te sens-tu ? demande-elle à Consolate.

– Je ne dirais pas non à une petite pause si j’avais le choix. Continuons veux-tu.

– Si nous continuons à ce rythme, nous y seront en début d’après-midi. Je ne crois pas que les militaires viennent jusqu’ici, mais c’est mieux de continuer sans nous arrêter.

Mama Lionel repart vers sa famille, sur le devant de la file. Ils sont habitués à cavaler le long de ces chemins escarpés qui donnent le vertige à Carine et aux autres natifs de la plaine. Ils arrivent bientôt à un pont, si on peut ainsi nommer les deux troncs d’arbres qui enjambent une rivière aux flots tonitruants. Consolate s’arrête d’un coup, le regard fixé sur le pont de fortune. Elle s’assoie à la lisière du chemin, et regarde son mari d’un air consterné avant de baisser la tête.

– Je ne peux pas…, je ne peux pas…

– Bien sûr que tu vas y aller.

– Tu as vu ces grands rochers en bas ! Tu sembles oublier que je souffre de vertige.

Passe soudain une petite vieille, pagnes au vent et petit sac en plastique sur la tête. En approchant de la rivière, elle enveloppe son sac dans un de ses pagnes qu’elle attache à son dos, puis franchit allègrement le pont de fortune, comme si elle faisait ça tous les jours. Jérôme l’observe traverser, et émet un petit ricanement tout en jetant un coup d’œil à sa femme, qui se relève, piquée au vif. Elle lui prend la main, lui demande de la guider.

– Tu es sûr de vouloir traverser maintenant ?

– Pas la peine de pavoiser. Donne-moi la main et passe devant. Et tu vas doucement s’il te plait.

Jérôme prend le devant, Consolate le suivant à petits pas, un pied devant l’autre, à tâtons. C’est arrivé de l’autre côté qu’il se rend compte qu’elle a gardé les yeux fermés tout le long de la traversée. Il revient chercher Carine qui a apparemment décidé d’user de la même tactique que sa mère. Marie-Noël quant à lui les suit sans aide, sous le regard tétanisé de leur mère. Carine et sa mère ne sont pas les seules à redouter le passage de la rivière. Néanmoins, les autres citadins finissent par tous se retrouver sur l’autre rive. Il y a bien quelques rires bienveillants parmi les habitués et les natifs des hauteurs, notamment ceux qui empruntent quotidiennement le chemin de la capitale pour servir de petites mains aux entreprises du bâtiment. Bien entendu, il ne viendrait à l’idée d’aucun d’entre eux de railler la crainte ni la maladresse de leurs compagnons de route, car l’enjeu est de taille et la situation ne s’y prête guère. De nouveau tourmentée par la soif, Carine s’approche à nouveau de Je-vois-la-vie-en-rose et, quoiqu’il ne lui reste pas grand-chose, il la laisse boire d’autres gorgées à son petit bidon, acceptant ses remerciement d’un simple sourire.

Au bout de plusieurs heures de marche qui les mettent temporairement hors d’atteinte des hordes meurtrières, la colonne de fugitifs commence à se rétrécir au gré des arrêts des uns et des autres. D’aucuns retrouvent leurs familles restées sur leur colline d’origine, d’autres se font héberger par des connaissances, certains par les familles de gens dont ils viennent seulement de faire la rencontre pendant le trajet. Peu après treize heures, Carine et ses compagnons arrivent chez les parents de Mama Lionel. Ceux-ci les accueillent chaleureusement, soulagés de retrouver les leurs en vie et en bonne santé. Ils ont vu passer d’autres petits groupes en provenance de la ville et commençaient à s’inquiéter de ne pas voir leur famille frapper à la porte. Nkurikiye et Colette vivent dans une propriété où ont été construites plusieurs maisons. Ils y résident à l’année avec la mère de Nkurikiye, Agrippine, une presque centenaire qui occupe la plus petite des maisons de la concession. Ils font visiter la propriété avant d’installer tout le monde, par famille d’abord et, pour les jeunes gens arrivés seuls sans leurs familles, il est décidé de séparer les garçons des filles. Carine pose son sac à dos dans la chambre qu’elle va partager avec Claudette, la sœur de Mama Lionel. La troisième chambre de la maison allouée à ses parents sera occupée par Micheline et Josette, deux jumelles de son âge arrivées sans leurs parents ; ils ont passé le week-end à Ngozi, au nord du pays, et n’ont ainsi pas pu accompagner leurs filles dans leur fuite. Marie-Noël est redirigé vers la maison de la grand-mère, en compagnie de Tony, le jeune frère de Mama Lionel, et de son ami Didier, étudiant en droit comme lui.

– Carine, on a besoin de toi à la cuisine.

– Oui maman. Tu sais où sont les toilettes ?

– Tu voies le petit hangar au coin de la maison de Nkurikiye ? Les latrines sont derrière la porte rouge, les deux autres pièces servent de douches. Il y a de l’eau dans un bidon à côté pour se laver les mains.

Malgré la fatigue, Carine et les autres jeunes filles se mettent aux fourneaux. Comme il ne pleut pas, elles n’ont pas à entrer les braseros dans la petite dépendance qui sert de cuisine commune à toutes les maisons. Colette leur apporte du riz, du poisson fumé et des feuilles d’amarante. Maintenant qu’ils sont à l’abri, la faim se fait ressentir plus vivement, mais Colette a réchauffé le reste du déjeuner pour ses petits-enfants, encore trop jeunes pour attendre le repas en cours de préparation. Ils ne tardent d’ailleurs pas à s’endormir, terrassés par la fatigue et les émotions de la journée. Isidore et Antoine arrivent au moment où Carine sert le repas. Piètre cuisinière, sa contribution s’est limitée à laver le riz et à couper les oignons. Pendant que les autres jeunes filles s’activaient à la cuisson, elle a étalé dans la véranda la plus proche les deux nattes qu’elle a sorties de chez grand-mère Agrippine, après avoir dressé une table pour ses parents, Juliette et son mari. Isidore et Antoine ont cheminé plus lentement, retardés par le poids des affaires qu’ils portaient pour les deux familles dont ils sont les boys[3]. Ils s’assoient sur l’une des nattes et partagent le repas des plus jeunes. Après ce déjeuner improvisé, les deux boys s’occupent d’installer les affaires qu’ils ont apportées avec eux. Ils vont partager la chambrette de Muhimbiri, un jeune homme qui aide aux champs de la famille Nkurikiye. Les fugitifs peuvent enfin se détendre pendant ce repas fait à la hâte, et partager les anecdotes plus ou moins cocasses qui ont émaillé leur périple. Carine ne participe pas beaucoup à la conversation, inquiète des retombées de l’eau qu’elle a prise en cachette à Je-vois-la-vie-en-rose. Elle espère seulement que lui et son super t-shirt vont réussir à illuminer des journées autrement sans espoir d’autres jeunes gens malmenés par une époque qui les dépasse. Avec l’insouciance de la jeunesse, elle a vite fait de faire une croix sur ces inquiétudes. Elle s’installe à l’ombre d’un bananier, à côté de grand-mère Agrippine qui fait la sieste, et se plonge dans son livre. Elle a eu raison de prendre un livre pour la route, c’est comme faire la rencontre de beaucoup d’autres Je-vois-la-vie-en-rose.


[1] Par politesse, les parents sont désignés en référence à leur enfant aîné

[2] Amaboro (iboro au singulier) : Langage familier pour désigner des proies ou des marchandises, en Kirundi (langue nationale du Burundi).

[3] Terme hérité de l’époque coloniale et qui désigne un employé de maison de sexe masculin. Il s’agit d’une personne payée pour s’occuper essentiellement des courses, de la cuisine et du ménage de la maison. En plus d’un salaire souvent modique, il est logé et nourri par la famille qui l’emploie.

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