La surdité voisine

Ce lundi d’août,

Madame des habitats communautaires,

Au passage, devant les petits carreaux soixante-huitards de votre balcon, j’entends les cris vulgaires des émissions de télévision.
Je penche ma tête pour regarder, ça je ne veux pas vous le cacher. Vos rideaux en dentelle blanche, quoique devenus beiges par le jaune nicotine de votre cigarette, cachent le secret des images que vous regardez.
Souvent, je dois lutter pour ne pas écouter, ce sont les voix mal doublées d’un agent spécial dans une série télé. Les sirènes américaines de police ou de la CIA hurlent dans notre calme résidence de banlieue.
Je vous regarde de haut au travers de cette porte en pin laquée. Votre paillasson m’attriste les matins par son penchant naturel à la perte de ses poils.
Un jour, frappé par votre silence nocturne, j’avais tapé au marteau sur l’émail de ma baignoire, je sais qu’elle jouxte la vôtre. Je fus frappé justement, et le silence fut maintenu jusqu’au lendemain.

Au fil de mes soirées moites, j’ai appris à reconnaître le bruit de vos émissions, je scinde mon attention, vous êtes mon son, l’ensemble résidentiel est mon film.
La musique suspicieuse, et toutes ces explosions s’accordent bien aux cris des moteurs qui vibrent dans les garages souterrains. Les plongeons de nuit dans la piscine communautaire, les pigeons qui s’y abreuvent comme des chats complètent la palette douce des voix jouées.

Madame de mon habitat communautaire imaginaire, lorsque je contemple votre peau autour du bassin providence, lequel reste peu fréquenté par d’autres ridés comme vous, je vous vois symbole, je vous vois note de musique, ça, ça m’arrache quelques frissons blonds au bas du dos. Vous manquez parfois de glisser, et votre lenteur penchée me fait sourire sur l’herbe, la bouche contre ma serviette chlorée.

Je sais que vous dirigez votre oeil vers le bassin enfantin, que vous êtes touchée par les ventres arrondis, les nouveaux-nés de l’été que vous voyez grandir d’une année sur l’autre. J’y reste insensible moi. Leurs éclaboussures, leurs gémissements capricieux et leurs chutes me crispent.

Personne n’a plus de temps pour s’attarder sur vos mèches blanches sous un bonnet de bain en tissus. J’ai remarqué votre maillot de bain élimé, râpé par vos assises, vos pieds au bord de l’eau. Vous patientez ainsi des heures, tous les étés, ça, je le vois par la fenêtre.

Ce lundi d’août, vous l’ignorez, et c’est l’objet de ma lettre, je vais mettre fin à notre cohabitation sonore. Je termine d’ajuster le dernier carton léger.
Les oeufs restants sont pour vous, deux années de ce régime suffisent à mon dégoût.

Madame de l’habitat communautaire, je vous prie de célébrer à mes côtés, nos surdités accordées.

@Superbe_Epave

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