La sixième ruche

En rentrant de vacances, j’ai écrit cette nouvelle. A la fin du premier paragraphe, je me suis aperçu que j’écrivais au nom d’une femme et non d’un homme, comme j’en ai l’habitude. Cette narratrice a quelque chose à voir avec moi, que j’ai voulu partager :

 Je suis rentrée de vacances hier. Les montagnes, les torrents, les chemins c’était bien. Nous étions une dizaine à revenir. Je me suis fondue dans la masse et je n’ai rien eu à raconter. D’autres ont dit ce que j’aurais pu dire. A midi, tout le monde est allé manger au parc qui jouxte nos bureaux, sauf moi. J’ai prétexté une course à faire alors que je n’avais juste pas envie de les côtoyer. A chaque retour de vacances, j’ai du mal avec les autres. Les voir, leur parler m’est très difficile, comme si, à la moindre discussion, on allait me passer une paire de menottes invisibles qui m’attacherait au groupe pour toute une année. On doit me juger hautaine et problématique, au moins la première semaine après la rentrée.

Pour mon repas, j’ai amené un peu de riz aux légumes et une pomme. Pendant que le riz chauffe au micro-ondes, je grignote la pomme. La fenêtre de la salle de repos est munie de barreaux. Elle donne sur une cour étroite qui ne découvre que quelques centimètres carrés de ciel. J’ouvre la fenêtre et je penche pour jeter le trognon. Sonnerie : le riz est chaud. Je l’avale rapidement. Je nettoie l’assiette. J’entends des rires et une porte qui claque dans les bureaux. Est-ce que les montagnes et les torrents me manquent ? Est-ce que j’aurais dû parcourir encore et toujours les chemins ? je me pose la question un peu tard, peut-être. Une sensation de malaise germe dans mon ventre. Mais ça ne va pas durer. Dans quelques jours, je serai redevenue une femme ordinaire qui travaille pour vivre et prépare ses vacances.

Avant de quitter la salle, je vérifie que la fenêtre est fermée et j’entends le vrombissement d’un insecte à mon oreille. Je pense tout de suite à une guêpe et je reste pétrifiée. Si je suis un bloc de pierre, sans odeur, sans chaleur, sans affect, la guêpe se désintéressera de moi. C’est une technique éprouvée qui m’a sortie de bien des mauvais pas. En effet, la guêpe s’éloigne mais c’est une abeille. Elle est brune et ronde. Elle bute contre la vitre alors je l’aide à s’échapper. A l’air libre, elle remonte aussitôt vers le carré de ciel et je la suis du regard aussi loin que je peux. Elle doit venir des ruches installées par la municipalité dans le parc. Je me demande ce qui l’a attirée ici. Il n’y a aucune fleur dans cette cour. Pendant que j’y pense, j’oublie les vacances, je me dirige vers la porte et je suis dans la rue.

Il fait chaud. La ville est bruyante. Je suis percutée d’ondes brutales qui viennent des démarrages des voitures, camions et scooters, des hurlements des enfants, des jurons des mendiants, des demi-conversations criées dans des téléphones portables, des palabres chuchotées par les vieillards assis sur le banc à l’entrée du parc. Même les arbres, les buissons, les oiseaux me semblent rayonner d’une vitalité qui m’accable.

Un groupe de collègues assis sur la grande pelouse me reconnaît et certains d’entre eux me font des signes. Je réponds par un mouvement de la main qui peut vouloir dire : j’arrive bientôt, ou bien, laissez-moi tranquille.

Le parc est parcouru d’allées qui longent des massifs de fleurs larges ouvertes. Je bifurque dans la première allée tant pour échapper à mes collègues que pour suivre une abeille qui dédaigne les fleurs et vole en direction des ruches. Elle est minuscule. Elle tiendrait sur l’ongle de mon petit doigt. Pourtant je ne vois qu’elle. Le décor de verdure est flou, les promeneurs n’existent pas. Je m’arrête devant les grilles de l’enclos des ruches tandis que l’abeille rejoint la multitude volante de ses semblables. Une tristesse me touche. Un goût amer me monte à la bouche. Je m’agrippe aux grilles.

A mes côtés, un panneau explique l’importance des abeilles dans l’écosystème. Mais je sais déjà à quel point la vie dépend de leur travail. Et aussi qu’elles meurent empoisonnées par de puissants pesticides et décimées par les maladies ou par la voracité de prédateurs. Le texte finit par une note d’optimisme justifié par l’action de préservation de la municipalité. Un détail m’intrigue. Le panneau précise qu’il y cinq ruches alors que j’en compte six dans l’enclos. Le panneau n’a peut-être pas été mis à jour ou bien la sixième ruche n’est pas là pour l’écosystème.

Cette ruche est peinte en noire alors que les autres se déclinent en cinq couleurs pastel. Elle est posée sur deux parpaings, à l’ombre, contre un vieux mur et son entrée est orientée à l’opposé des cinq autres. Il me semble qu’aucune abeille n’y entre ou n’en sort. Sauf peut-être celle qui m’a guidée ici. Avant même que la moindre idée de prudence ou de décence ne m’effleure, j’escalade la grille.  Je ne suis pas très sportive mais je suis légère et j’arrive à me hisser sur la barre transversale supérieure, hérissée à intervalles réguliers de pointe de barreaux. Je suis juchée à environ deux mètres du sol, accroupie et en équilibre instable. Derrière moi, le parc est quadrillé par des gardes qui ont toujours le sifflet à la bouche. Devant moi, sur une pelouse rase, cinq ruches forment une ville d’opulence et la sixième est son quartier banni. Je saute.

A partir de ce moment, je me sais invisible. Mes collègues peuvent s’agglutiner devant l’enclos, ils ne verront que des ruches, cinq ou six, et une nuée d’abeilles.

J’avancent au milieu des ouvrières qui bourdonnent autour de moi et se posent sur mon cou, mes mains, mon front, mes lèvres. Aucune ne me pique. Elles savent que je ne suis pas un danger. Ce n’est pas leurs ruches avenantes qui m’attirent. Je ne veux pas prendre une leçon de biodiversité ni même me gorger de leur miel. Je veux autre chose. Je veux voir la ruche bannie, la ruche noire. Je fais quelques pas vers le vieux mur. Je m’accroupis devant la sixième ruche. J’enlève le couvercle métallique. L’intérieur est vide : aucun cadre, aucun rayon, aucune abeille. Je croyais y trouver la messagère qui m’a amenée ici mais elle vivait sa vie d’insecte qui a une logique propre. Ou bien c’était une abeille imaginaire, une butineuse échappée de ma tristesse et de mon apitoiement. Ou bien je suis en train de rêver et je vais me réveiller la tête dans les bras, à la table de la salle de repos. Ou bien encore autre chose.

Un coup de sifflet strident et une piqûre à la lèvre inférieure me rappellent le règlement : je n’ai rien à faire ici. Et, je le reconnais à mes dépens, la réalité est douloureuse.

 

 

 

 

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