La Roue de la Vie

Un matin comme tant d’autres dans le métro Parisien.

Fabrice descend au prochain arrêt, et comme d’autres zombies il attend que sa rame arrive à quai et daigne ouvrir ses portes.

Une fois sorti, il rejoint machinalement le couloir en bout de station, suit les flèches qui mènent vers la sortie sans même les voir, et emprunte l’escalier mécanique d’où il commence à sentir l’air frais, vite gâché par les premières bouffées de tabac avalées par les plus intoxiqués.

A peine dehors, il retrouve le même SDF appuyé au lampadaire, emmitoufflé dans ses haillons et des mitaines sans âge, desquelles dépassent ses doigts meurtris par le froid et la dureté de son existence.

Comme tous les matins, Fabrice lui adresse un sourire accompagné d’un « Bonjour ! » plein d’entrain. Et comme tous les matins, l’homme hoche la tête et grogne en retour.

Fabrice a conscience que ça aurait pu être lui assis parterre à quémander quelques euros pour survivre, si un chef d’entreprise au cœur sur la main ne la lui avait pas tendue un jour.

A peine majeur, déscolarisé depuis trop longtemps et sans formation particulière, il pratiquait occasionnellement le vol à l’étalage pour pallier aux fins de mois difficiles de sa mère. Grillé par les vigiles de tous les supermarchés alentours, il s’en était pris à une petite épicerie à deux rues de chez lui. Le vendeur, plutôt timide et malingre, n’avait rien osé dire bien qu’il ait constaté ses chapardages. Mais par un après-midi pluvieux, vêtu d’un sweatshirt à capuche tombant bas sur son front, il a eu affaire au patron. Il présenta une brique de lait et un paquet de chips à la caisse, quand il entendit :

« Le saucisson et le jambon tu comptes les payer aussi ? »

Surpris, il leva les yeux vers l’homme qui se tenait en face de lui mais ne sut quoi dire.

Alors le patron de l’épicerie lui expliqua ce que ses vols à répétition engendraient pour lui et pour son commerce. Comme Fabrice semblait réceptif aux arguments du chef d’entreprise, il se vit proposer un poste à mi-temps. Rien de sorcier, pas cher payé, mais ça lui permettait d’entrer dans la vie active, et le droit chemin par la même occasion.

Aujourd’hui Fabrice avait réussi, comme on dit. Cadre en ressources humaines dans une banque, toujours tiré à quatre épingles, adepte des after work entre collègues, il aimait les gens et ne manquait pas de les aider s’il le pouvait.

Il avait toujours en mémoire le discours de M. Habib – patron qui lui avait offert son premier emploi dans l’épicerie de son quartier – le jour où il s’était fait prendre à voler un saucisson et deux tranches de jambon. Ce gérant de magasin lui avait parlé d’homme à homme, sans une once de colère dans le regard, et faisant preuve d’une empathie tellement sincère qu’il lui avait donné sa chance. Ce fut un électrochoc pour le jeune délinquant en devenir.

De son côté, Bernard – que tout le monde appelait Bernie – était à la rue depuis presque cinq ans. Le propriétaire de l’appartement qu’il occupait avait décidé de vendre. Mais Bernard, licencié et au chômage depuis plusieurs mois, s’était vu refuser le crédit qu’il espérait pour garder ce toit. Il avait fait en vain le tour des banques, des associations et organismes divers pour les aides au logement, pour finalement vendre tous ses meubles et une bonne partie de ses affaires, et passer quelques semaines dans un taudis insalubre « le temps de se retourner » pensait-il. Mais il dut se rendre à l’évidence : personne ne loue ou ne prête à un chômeur, et retrouver un boulot à cinquante ans passés relevait du miracle. Il lui arrivait, pendant certaines nuits plus difficiles que d’autres, de regretter son appartement et de ne pas en avoir fait un « squat ». Mais à l’époque il était naïf et sûrement trop confiant : il se disait qu’il se logerait sans trop de mal, et se serait contenté d’une chambre de bonne. Sans savoir qu’elles aussi étaient très prisées…

Bernard savait que les SDF dans son genre étaient rarement les bienvenus dans les beaux quartiers, et il avait pris l’habitude de changer régulièrement de place, avant de se faire éjecter par la force. Depuis quelques mois il avait donc comme point de repère ce lampadaire, juste devant la bouche de métro Opéra. Entre les banques, les cafés chics, les boutiques et les restaurants, il y avait énormément de passage, et il pouvait s’acheter à manger presque tous les jours. Evidemment, il réservait toujours quelques pièces pour une bouteille, histoire de ne pas se trouver démuni en cas de coup de froid.

Parmi ses « habitués », il y avait celui qui arrivait avec le premier métro et lui déposait un gobelet de café tous les matins, deux autres qui lui laissaient leurs journaux après lecture (heureusement, pas les mêmes !), et celui-là, dont il ignorait tout, mais qui ne manquait jamais de lui sourire et de le saluer. Devenu méfiant, Bernie se demandait ce qu’un gars endimanché comme lui pouvait bien lui vouloir.

Au bout de quelques semaines, les Bonjours et les grognements en réponse étaient devenus rituels. Bernie commençait à se dire que le petit gars sapé toute la semaine comme s’il allait à un mariage était peut-être simplement poli, et que par habitude il saluait les personnes qu’il croisait quotidiennement. Mais à ce stade, le sans-abri s’étonnait qu’une personne comme Fabrice le voit : les gars de son monde ne vivent d’ordinaire qu’entre eux, et ne considèrent pas ceux qui gisent sur les trottoirs, parce qu’ils ne les voient même pas. Ou ne veulent pas les voir.

Bernie devint attentif et l’énergumène endimanché devint peu à peu le petit gars poli, ce qui, dans l’esprit de Bernie, était une belle ascension sur l’échelle de la considération et des rapports humains.

Une nuit où il avait particulièrement plu, le sans-abri s’était traîné pendant des heures au petit matin à la recherche de morceaux de cartons. Evidemment, il n’était pas le seul dans ce cas-là, et il eut un mal fou à trouver ce qui pourrait lui améliorer quelque peu sa journée.

De ce fait, il s’était rendu bien plus tard que d’habitude à « son » lampadaire devant la station de métro, et avait manqué les premières vagues matinales. Résultat des courses, il lui manquait un journal et n’avait pas eu son café. Sale matinée pour Bernie, et la journée ne s’annonçait pas mieux.

Ce matin-là, Fabrice s’était réveillé avec un dégât des eaux dans son appartement. Le temps d’appeler le plombier, l’assurance, le patron – pour prévenir de son retard – et d’éponger le plus gros pour épargner un maximum de choses, le jeune cadre réalisa qu’il ne pourrait être au bureau que pour l’après-midi.

Comme à son habitude, il lâcha un Bonjour plein d’entrain en s’approchant du lampadaire près du métro. Il sourit lorsqu’il vit le sans-abri sursauter. Il n’était pas loin de midi, et il ne verrait personne dans les bureaux avant 14 heures.

–  Vous voulez déjeuner avec moi ?

– Quoi ?

Incrédule, l’homme en guenilles assis parterre ouvrit des yeux tellement ronds que Fabrice eut un mouvement de recul qui les surprit tous les deux.

  • Je n’ai pas mangé, et je déteste manger seul. Je me demandais si vous accepteriez de m’accompagner ?
  • Nan mais j’ai compris, me prenez pas pour plus abruti que j’suis. Mais z’êtes sûr que c’est avec moi qu’vous voulez becqueter ?
  • Et pourquoi pas ?
  • Pace’qu’un beau costard comme vous et une serpillère comme moi, ça fait tâche dans un café ici.
  • Et alors ? Vous avez honte d’être vu avec moi ?
  • Non, mais…

Fabrice ne le laissa pas finir, mais dut lui promettre de lui trouver d’autres cartons pour que Bernie daigne enfin se lever.

Les deux hommes se dirigèrent vers la brasserie la plus proche, et s’installèrent à une table du fond.

Le serveur, très professionnel, s’adressa à eux de manière égale et polie, et s’enquit de leur commande. Fabrice incita le sans-abri à prendre ce qu’il voulait :

«  Un café crème et un croissant. Je n’ai pas très faim . » ajouta-t-il à l’attention de son bienfaiteur du jour.

«  Pour moi ce sera un beefsteak-frites et un quart de rouge, s’il vous plaît. »

Lorsque le serveur revint avec la commande, Fabrice indiqua au serveur que le plat était pour son invité, ainsi que le pichet de vin. Il se saisit donc de la tasse de café et du croissant le plus naturellement du monde. Bernie resta sans réaction tant il n’en revenait pas, et accepta finalement cette faveur que lui faisait la vie.

Le déjeuner dura plus d’une heure, durant laquelle Fabrice fut curieux de la vie de Bernie, même si ce dernier avait du mal à se confier, surtout à un étranger. Il parla aussi de lui, de son parcours et ses débuts difficiles malgré les apparences. Il expliqua aussi au sans-abri que le patron de la brasserie où ils se trouvaient avait l’esprit ouvert, et pratiquait ce qu’on appelle aujourd’hui couramment le Café à emporter  : n’importe quel client pouvait, s’il le souhaitait, commander un « café à emporter » – ou autre chose – qu’il payait d’avance, et cela permettait aux sans-abris d’avoir une boisson chaude ou un « casse-croute » gratuitement, sans avoir à faire l’aumône et déranger les autres clients. Il suffisait alors aux démunis d’entrer dans le café et demander s’il y avait une « commande en attente » pour eux. Cela variait évidemment en fonction de la générosité des clients, et restait totalement anonyme, aussi bien pour les donateurs que pour les bénéficiaires.

Au fil des mois, le déjeuner du lundi devint un rendez-vous incontournable dans le quotidien morne des deux hommes. Bernie attendait ce moment avec fierté et impatience, pas tant pour le repas gratuit que pour le moment sincère et convivial qu’il s’apprêtait à passer avec un « homme du monde ». Il mettait d’ailleurs un point d’honneur à se débrouiller pour prendre une douche le matin même, dans un des nombreux foyers que comprend la capitale. Dans la semaine il passait de temps à autre chercher ses commandes en attente, et parfois en faisait profiter un pauvre hère, dont la condition semblait encore plus misérable que la sienne.

Depuis sa rencontre avec Fabrice, Bernie avait repris confiance en lui, en l’avenir. Une petite voix tout au fond de sa tête le persuadait chaque jour un peu plus qu’il allait s’en sortir, et qu’il fallait juste faire preuve de patience, qu’une occasion finirait bien par se présenter.

Les fêtes de fin d’année approchaient, les décorations de la ville et des magasins brillaient de mille feux, le jour comme la nuit. La température extérieure avait encore chuté, et le vent giflait quiconque osait mettre le nez dehors sans être prêt à affronter ce froid glacial. Autant dire que pour les SDF, les conditions de survie s’étaient durcies. Après s’être faits dégager des stations de métro, des halls, ou des différentes gares, les foyers étant grandement saturés depuis des semaines, nombre d’entre eux n’avaient plus la force de continuer. Ils se laissaient alors partir dans un dernier somme sur le bitume, le corps engourdi par un froid qui finissait par avoir raison de leurs derniers instincts de survie.

C’est dans cette ambiance joyeuse pour certains, morose pour d’autres, que Fabrice invita son nouvel ami Bernie pour le réveillon de Noël. Celui-ci refusa catégoriquement, arguant qu’il n’appréciait pas les fêtes de fin d’année et qu’il préférait rester seul pendant cette période. Fabrice insista, expliqua qu’il n’avait jamais laissé un ami seul pour les fêtes, qu’il n’avait aucune intention que ça change, et puisqu’ils étaient devenus amis ces derniers mois, cela valait aussi pour lui.

Le soir du réveillon, Fabrice et Bernie prirent le métro ensemble pour la première fois. Bernie n’était pas très à l’aise sous les regards outrés et malveillants de certains usagers. Il était tellement collé à son strapontin que s’il avait pu, il se serait fondu dedans. Fabrice ne l’avait jamais vu comme ça, et entreprit de rassurer son ami :

« Ne t’inquiète pas comme ça, c’est moi qu’ils regardent, parce qu’ils ont peur que parler à un sans-abri soit contagieux entre travailleurs. T’imagines la tête de Bobonne si Popeye ramenait ta crasse et mon audace juste pour nous avoir cotoyés ? »

Bernie resta un instant interdit, cherchant une explication dans le regard de Fabrice, puis tous deux se mirent à rire.

La soirée se déroula sans accroc. C’était un repas simple, en petit comité, avec quelques proches de Fabrice. Les deux hommes étaient rentrés suffisamment tôt pour que Bernie ait eu le temps de prendre une douche et de se changer. Il emprunta un polo beige et un jean à son hôte, et une fois rasé, il se rendit compte des effets de la rue sur sa peau : son visage était durement marqué, les traits émaciés, et les quelques vaisseaux éclatés à cause du froid et de du vin laisseraient des traces permanentes. Chacun des convives apporta quelque chose à manger ou à boire, et la « bonne franquette » était de mise.

Au fil des conversations, Bernie passa sous silence ses cinq dernières années d’existence, et fit largement illusion quant à sa condition actuelle. Cette soirée providentielle lui permit de se rendre compte qu’il pouvait encore changer la donne s’il jouait les bonnes cartes.

Comme convenu, le 26 au matin les deux amis reprirent en sens inverse le chemin qu’ils avaient fait deux jours plus tôt.

Dans cette rame matinale, le regard des autres passagers avaient changé : il était indifférent. Bernie fut à la fois surpris et soulagé de ne pas être au centre de toutes ces attentions malveillantes. Mais au fond, cela lui faisait mal : il était le même, c’était lui ! Juste avec une douche chaude et des fringues propres, merde ! Pourquoi autant de différence ?

Il avait envie de leur crier que c’était lui, le clochard d’il y a deux jours qui empestait dans le wagon.

Arrivés à Opéra, Fabrice, qui avait senti le mal-être de son ami, lui proposa de monter avec lui boire un café dans son bureau. Bernie se tétanisa. Il ne se sentait pas prêt à affronter son monde, ses collègues.

Le jeune cadre lui soumit l’idée qu’il avait eu ces derniers jours, à savoir l’embaucher en CDD – la boîte ne proposait pas de CDI aux nouveaux arrivants – avec une période d’essai de trois mois. Le temps de trouver un appartement digne de ce nom, il pourrait loger dans la chambre d’amis.

Bernie était bouche bée. Il ne savait pas s’il devait éclater de rire en disant merci, ou se révolter contre la terre entière en commençant par lui-même, pour avoir inspiré autant de pitié. Il savait Fabrice sincère, mais cela faisait trop d’un coup. Il ne croyait pas au miracle de Noël, et pensait se réveiller d’un instant à l’autre, risquant de perdre ce qui ne lui appartenait pas encore, en un simple claquement de doigts.

« – Merci pour tout. Mais je ne peux pas. »

Il ne laissa pas le temps à Fabrice de répondre, et fit aussitôt demi-tour. Avec son nouveau look de Monsieur Tout Le Monde, il disparut rapidement dans la foule des heures de pointe.

Fabrice ne pouvait que constater la place vide que Bernie avait laissée. D’abord à la sortie du métro où ils avaient pris l’habitude d’échanger quelques mots, et à la brasserie où ils déjeunaient. Ils pouvaient parler de tout sans se sentir jugé par l’autre, et cela lui manquait.

Quelques jours plus tard, Bernie réapparut à la sortie de la station Opéra aux heures habituelles de Fabrice. Celui-ci l’étreint d’une sincère accolade, et une fois n’est pas coutume, c’est Bernard qui l’invita à boire un café.

C’est ensemble qu’ils entrèrent dans la banque où Fabrice travaillait. L’ancien sans-abri désormais hébergé grâcieusement avait accepté la proposition du cadre en Ressources Humaines. Qu’importe la tâche qui lui serait assignée, il s’y attellerai avec sérieux et assiduité.

La première semaine fut assez laborieuse pour Bernard, puisqu’il avait non seulement fallu reprendre un rythme de travail quotidien, mais surtout entrer à nouveau dans un moule d’employé modèle, supportant une certaine pression hiérarchique, une formatrice ayant la moitié de son âge, et se mettre à jour dans le domaine informatique. Mais le plus difficile, et de loin, c’était le seuvrage obligatoire d’alcool, notamment de vin rouge. Même s’il n’était pas tombé si bas que certains acolytes de la rue, Bernie avait du s’aider d’un peu de carburant pour se réchauffer et résister aux attaques extérieures. Il masquait son tremblement et ses tics comme il pouvait, et cela fonctionnait plutôt bien. D’autant qu’il s’accordait un petit verre occasionnel dans la semaine pour l’aider à tenir.

La période d’essai touchait à sa fin, et Bernard avait beaucoup progressé, il était apprécié de ses collègues, et avait sympathisé avec certains d’entre eux. Même sa formatrice ne lui paraissait plus aussi tyrannique. N’étant pas au même échelon que Fabrice, il ne participait évidemment pas aux after works de ce dernier, mais prenait plaisir à le retrouver à son appartement, où ils se racontaient leurs journées comme un vieux couple. Il pouvait décompresser, il reprenait pied dans la vie et son hôte était son bienfaiteur. Bernard ne savait pas encore si le milieu bancaire était vraiment son truc, mais il était hors de question d’abandonner cet emploi salutaire à plus d’un titre. Il se prenait même à espérer faire des rencontres avec le temps.

Le printemps se faisait enfin une place dans grisaille parisienne, et avec lui arrivaient les traditionnels ponts du mois de Mai. Un soir, Fabrice indiqua à Bernard – qui refusait maintenant d’être appelé Bernie – qu’il serait absent le week-end suivant. Il avait pu poser un RTT, et profiterait donc de quatre jours d’évasion en charmante compagnie.

De retour de son escapade amoureuse, le sourire aux lèvres et la mine radieuse, Fabrice de comprenait pas pourquoi sa clé refusait de tourner dans la serrure de son appartement. Peut-être le bois avait-il gonflé avec les intempéries hivernales, mais ca n’expliquait pas tout.

Il sonna et n’obtint pas de réponse.

Passablement énervé, il attrapa son smartphone dans la poche intérieure de sa veste, et chercha « Bernard » dans son répertoire. La messagerie s’était déclenchée après avoir laissé retentir les cinq sonneries d’usage… que Fabrice entendit à travers la porte. Son colocataire avait-il oublié son téléphone en sortant ? Fabrice insista et appuya plus longuement sur la sonnette de la porte.

A l’intérieur de l’appartement, Bernard se délectait d’un bon verre de vin, installé confortablement dans le canapé pour surfer sur le Net. Il jeta un œil à son téléphone posé sur l’accoudoir, et retourna rapidement à navigation. En entendant à nouveau la sonnette, son regard se perdit, et chercha les mots qu’il allait employer pour annoncer à Fabrice la nouvelle tournure que prenaient leurs vies.

Il prit encore quelques minutes, et se leva quand la sonnerie stridente lui devint insupportable.

Il enclencha la chaînette de sécurité, ouvrit le verrou et s’apprêtait à tourner la poignée.

Fabrice retira son doigt de la sonnette lorsqu’il entendit la chaînette et le verrou s’ouvrir. De sa main gauche, il ramassa son sac au sol, posa sa main droite sur la porte et fit un pas en avant.

Quelle ne fut pas sa surprise quand il manqua de se cogner le nez contre l’obstacle en bois :

  –   Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Allez, ouvre ! J’suis crevé !

  • C’est terminé, Fabrice.
  • Quoi ? Qu’est-ce qui est terminé ?
  • La belle vie, le bel appart’, la frime et tes costards hors de prix. La roue a tourné, je suis maintenant chez moi. Je le mérite, après toutes les galères que j’ai traversées.
  • Mais tu délires ? T’as galéré ? OK. Mais qui c’est qui t’a aidé ? Qui t’a tendu la main ? Qui t’a trouvé un boulot ?
  • Oui, mais moi je demandais rien d’autre que de passer ma vie à me saoûler la gueule aux frais de mes bienfaiteurs. J’ai particulièrement aimé la période du « café à emporter ». Fallait me laisser là. C’est toi qui a insisté. Tu me connaissais pas après tout ? Faut t’en prendre qu’à toi-même !

Fabrice, qui croyait avoir un mirage auditif, tenta de se raccrocher à une dernière branche, si illusoire soit-elle :

  • Et notre amitié, t’en fais quoi ?
  • Tu parles, t’as fait ça pour te donner bonne conscience, oui ! Comme tous ces Bourges qui font un chèque une fois par an à une association pour se donner bonne conscience, mais pètent dans la soie le reste du temps sans que ça les chiffonne.
  • Putain, mais t’as appris à me connaître ! Tu sais que je suis pas comme ça, que j’suis sincère ! Mais merde, mec, je t’ai jamais menti !
  • Dans ce cas je suis « sincèrement » désolé que ça tombe sur toi, mais j’ai trop galéré pour faire marche arrière. Puis t’as un boulot, et avec ton salaire tu vas rebondir rapidement.

Bernard claqua la porte sur ces dernières paroles. Il avait pris soin de changer les serrures et demander un congé sans solde de 15 jours, pour être sûr de ne pas avoir besoin de sortir dans l’immédiat, et donc de devoir « abandonner » l’appartement à son propriétaire légal.

Fabrice descendit les deux étages qui le séparaient de la sortie, et s’assit sur les marches en se prenant la tête entre les mains. Il laissa la lumière du hall s’éteindre et se mit à pleurer : il n’y croyait pas.

Un de ses collègues s’était fait squatter l’appartement qu’il avait mis en location, et juridiquement, cela avait été un calvaire : il n’avait récupéré le logement qu’après des années de procédure.

Fabrice n’avait ni les moyens, ni la force d’engager un avocat pour le moment. Il fallait qu’il se loge en urgence, mais sur Paris, avec un crédit immobilier en cours et sans garant, ça n’allait pas être une mince affaire.

Il n’avait plus rien, sa gentillesse l’avait perdu.


Merci à ma tante Josy de m’avoir offert les mots lundi, beefsteak, gentillesse.

Vous remarquerez pour une fois, personne ne meurt : suis-je en progrès ?

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