La promesse

Marco venait d’ouvrir la vitre arrière, laissant entrer la brise légère due à la vitesse du taxi. Au fur et à mesure qu’il s’approchait de sa destination, il souriait mécaniquement. Un sourire léger, bref, mais un sourire quand même. Et ça, ça lui avait manqué.

Il redécouvrait ce qu’était de pouvoir se déplacer sans surveillance, sans matons derrière son cul pour lui intimer l’ordre de regagner sa cellule, terminant de ce fait sa bouffée d’oxygène quotidienne. Il avait été libéré hier matin à 8h30 après 9 années à l’ombre de ce soleil qui lui avait manqué. Une fois les formalités administratives terminées, il avait traversé une dernière fois cette immense cour et ces interminables couloirs dans ce brouhaha qui célébrait toujours la fin de détention de l’un des occupants. Il avait été de si nombreuses fois à leur place à saluer les autres, que ce jour-là, il avait savouré cette dernière traversée.

Ce matin, il avait pris le premier train pour Lyon d’où un taxi réservé devait l’emmener dans les montagnes. Après tant d’années sans vie sociale, le retour à une vie normale devait se faire de façon graduée, à la manière d’un plongeur qui remonte à la surface, par paliers. L’idée de se retrouver en plein centre-ville bondé de passants vaquant à leurs occupations, l’effrayait plus que tout. La tranquillité des hauts-plateaux l’aiderait à réapprendre à vivre.

Il empruntait le dernier lacet et reconnut l’entrée du chemin devant laquelle le véhicule stoppa sa course. Marco régla et sortit du véhicule avec son sac contenant ce qui était maintenant sa vie : quelques vêtements, un peu d’argent, des clopes et un briquet. Maigre butin !

Le taxi repartit dans un nuage de poussière, laissant Marco seul face à ses souvenirs. Il s’alluma une cigarette et commença à avancer sur cette route qui n’en était plus vraiment une, défoncée par les nids-de-poule, les racines des arbres qui faisaient gonfler ce bitume et les inondations issues des pluies diluviennes qu’on appelait ici, des épisodes cévenols. Il y avait 5 minutes de marche jusqu’à la seule maison du coin abritant le seul homme pouvant y habiter : Tonton.

Aujourd’hui, Marco comprenait mieux la décision de Tonton d’être venu habiter ici, avec pour seuls voisins saisonniers, les moutons de transhumances surveillés par les patous, ces chiens de bergers pouvant tenir tête à quelques loups affamés.

Il prit un sentier descendant et put apercevoir au détour du virage, la maison de Tonton, la grange ainsi que la caravane au pied de cette dernière, qui tenait encore debout, on ne sait comment, après toutes ces années. Il tourna une dernière fois pour prendre le petit chemin caillouteux, qui descendait vers le jardin. C’est là qu’il aperçut son vieil ami qui rangeait quelques bûches en prévision de l’hiver prochain.

Marco posa son sac à terre, tira sur sa cigarette et regarda le fameux Tonton turbiner en plein soleil. Au bout de quelques secondes, Marco interrompit cette chorégraphie.

— Alors Tonton ? On prépare l’hiver ? dit Marco.

Le fameux Tonton s’arrêta net d’empiler les bûches et laissa choir celle qu’il avait dans les mains.

— Putain ! Mais c’est pas possible…dit-il en se retournant. Marco !

— Bah oui mon p’tit père ! répondit Marco en souriant. Redescends, on a l’impression que t’as vu le bon Dieu…ajouta-t-il en riant.

Tonton s’avança et prit Marco dans ses bras.

— Bordel de merde ! lança Tonton. Si je m’attendais à te voir ici ! T’es sorti quand ?

— Hier matin, ils m’ont viré, ils en pouvaient plus de ma gueule ! répondit-il.

Tonton sourit. Il regarda longuement Marco comme s’il voulait être sûr que c’était bien lui.

— Restes pas planté là mon gars, entre ! dit-il. Je vais nous faire un bon café ! C’est l’heure de la pause syndicale !

Marco passa la porte pour se rendre compte que rien n’avait bougé, tout était resté dans son jus.

— Oui je sais ce que tu vas me dire, rien n’a bougé, c’est ça ? dit Tonton en sortant le café du placard.

Marco eût un sourire pour réponse.

— Tonton l’ermite, quoi ! dit-il en riant.

— C’est à peu près ça ! dit Tonton en mettant la cafetière italienne sur le feu.

Marco s’assied dans un fauteuil et posa son sac à la droite de celui-ci. Il scruta la pièce en se remémorant quelques souvenirs qui, ici, reprenaient vie. Tonton le rejoint et se laissa tomber dans le canapé.

— Qu’est-ce que tu vas faire maintenant que t’es sorti ? dit-il en se roulant une cigarette.

— Déjà, je vais récupérer mon pognon ! répondit Marco. Ensuite…je sais pas trop.

— Ah oui ton pognon…dit Tonton. Et il est où ? ajouta-t-il.

— Quelque part…dit Marco de façon évasive.

Le sifflement de la cafetière vint suspendre l’échange entre les deux hommes. Tonton se leva et se dirigea vers la cuisine. Il stoppa le feu et sortit deux grandes tasses.

— Toujours sans sucre ? fit-il à Marco.

— Toujours ! répondit ce dernier.

Tonton revint au salon, muni des deux tasses, se rassied et s’alluma sa cigarette. Il recracha la première bouffée, l’air satisfait de cette pause. Il se massa le bas du dos, endolori par le porter de bûches.

— Putain de vieillerie, mon gars ! lança-t-il en buvant une rasade de café.

— Bah alors Tonton, le bateau fout le camp ? On tient plus la barre ? dit Marco en riant.

— A qui le dis-tu, j’ai plus vingt ans ! maugréa Tonton.

— Dis-moi, j’ai un service à te demander ? dit Marco, l’air grave.

— Je t’écoutes ! répondit Tonton.

— Je suppose que tu as su pour Rebecca et mon fils ? ajouta Marco.

— Oui…Un tragique accident de voiture…ça m’a remué quand j’ai appris ça mon vieux…Une chic fille ta Rebecca et ton gamin de 10 ans…un gâchis monumental…Je suis désolé Marco ! dit Tonton.

— Ouais…dit Marco. Voilà, Rebecca et mon fils Louis ont été enterré au cimetière bleu la semaine dernière, quelques jours avant que je sorte. Cet enculé de juge n’a même pas voulu que je sois présent, prétextant que j’allais bientôt sortir et que je pourrai me recueillir une fois libre !

— Bâtard de juge ! acquiesça Tonton.

— Tonton ? Je vais récupérer les corps et les enterrer dans la maison que j’ai plus haut. J’ai besoin de toi ! asséna Marco.

— Mais t’es fissuré mon gars ! répondit Tonton. Tu veux déterrer leurs corps pour les emporter avec toi ? lança Tonton, complètement abasourdi par l’idée de Marco.

— Le cimetière est à l’écart du village, personne ne passe par là sauf les pompes funèbres et les familles des défunts. De nuit, personne nous verra. Et puis faut faire vite, dans quelques jours ils poseront une plaque en marbre et là ce sera plus coton ! dit Marco.

— Ah oui, t’es fissuré, y’a pas de doute ! répéta Tonton.

— Ecoutes, je te demande pas de me dire si l’idée est bonne, je te demande juste un coup de main, alors me casse pas les couilles avec ta morale à la noix ! s’emporta Marco. Alors t’en es ou pas ?

— T’énerves pas, bien sûr que je vais te filer un coup de main…répondit Tonton. Tu veux faire ça quand ?

— Cette nuit ! fit Marco. On a une heure pour y aller, deux ou trois heures pour les sortir et les charger dans ton pick-up. On rebouche le trou et t’es de retour chez toi avant le lever du soleil. Ça te va ? ajouta-t-il.

— T’as déjà tout prévu ! répondit Tonton.

— Yep ! fit Marco. T’as des pelles et une pioche ? Une lampe torche ? Une bâche ?

— Oui oui, j’ai tout ça ! dit Tonton. Faut que je m’active sur le bois…

— Je vais te filer un coup de main à le ranger ton mikado ! dit Marco en souriant. Cet après-midi on se pose un peu et on bouge aux environs de minuit, ça te va ?

— C’est parti ! répondit Tonton en se levant.

Les deux compères passèrent la matinée à empiler des bûches les unes sur les autres en se remémorant de vieilles histoires comme d’anciens combattants auraient pu le faire. Les éclats de rires se succédaient les uns aux autres, les bières aussi, elles qui avaient remplacées le café matinal. Il faisait déjà très chaud lorsque la dernière bûche fut installée au sommet de ce qui aurait pu être un bûcher. L’air satisfait, Tonton remercia Marco et alla chercher une bouteille de vin, deux verres et un morceau de jambon séché qu’il commença à trancher, une fois installés tous les deux sur la terrasse.

— T’as été les voir avant de venir ici ? demanda Tonton qui s’acharnait sur le jambon.

— Qui ? répondit Marco en remplissant de vin les deux verres.

— Rebecca et ton fils…fit Tonton.

— Oui, notamment pour préparer leur évasion…dit Marco en goûtant le vin. Pas dégueu ton pinard, Tonton !

— Leur évasion…rétorqua Tonton. Et ses parents ? T’y a pensé ?

— Le trou est encore frais, ils n’y verront que du feu en attendant que la plaque soit installée ! dit Marco en s’allumant la cigarette qu’il venait de se rouler.

— Et la grille à l’entrée du cimetière, elle sera fermée, tu comptes t’y prendre comment ? demanda Tonton.

— Une vieille grille chancelante…répondit Marco. Trois coups de tatanes et elle sera ouverte ta grille ! fit-il en prenant une tranche de jambon.

— T’es sûr de vouloir faire ça ? dit Tonton, l’air inquiet.

— Rebecca et mon p’tit bonhomme, c’est tout ce que j’avais de bien dans ce monde de merde, alors oui je suis sûr ! Fin de l’histoire ! répondit Marco d’un ton sec.

— Bon, je vais préparer la tambouille, j’ai les crocs dit Tonton en se levant.

— Ouais, ça commence à faire faim ! ajouta Marco en finissant son verre.

Ils déjeunèrent au rythme des souvenirs de jeunesse et des bouteilles de vin. Le soleil était plus que brûlant et ils savouraient déjà leur sieste en prévision de leur nuit qui allait s’avérer intensive.

— Je vais me coucher mon gars ! fit Tonton.

— Ok ! répondit Marco. Je vais débarrasser et faire un brin de vaisselle puis j’irai me reposer dans ton hamac.

— Pour la vaisselle, t’embêtes pas, je la ferai plus tard ! fit Tonton en baillant.

— T’en fais pas, ça me dérange pas, j’ai pas sommeil pour le moment ! lança Marco en se levant.

— Comme tu veux ! fit Tonton en rentrant dans la maison. A tout à l’heure ! ajouta-t-il en montant les marches de l’escalier qui menait à l’étage où se trouvait sa chambre.

Marco débarrassa la table et fit la vaisselle qu’il rangea immédiatement dans l’imposant meuble qui se trouvait à côté du frigo. Il se fit un café puis alla se reposer dans le hamac qui se trouvait maintenant à l’ombre. Une fois allongé, il sortit de la poche arrière de son pantalon, une photo écornée de sa femme et de son fils. Il la regarda longtemps en passant ses doigts sur leur visage. Quelques larmes coulèrent le long de ses joues. Son fils était né un an avant ce braquage qui l’avait emmené en prison et il ne l’avait vu grandir qu’au rythme des visites au parloir quand Rebecca montait sur Paris pour le voir.

Ce braquage avec Tonton devait être le dernier. Celui qui allait leur assurer une retraite dorée. Il l’avait promis à Rebecca. Ensuite, ils vivraient paisiblement dans cette maison située plus haut dans la montagne et qu’il avait hérité de ses parents, à leur mort. Mais tout ne s’était pas passé comme prévu. Une fois le braquage effectué et le butin partagé, ils s’étaient séparés. Il avait eu le temps de cacher son magot dans un endroit presque inaccessible, que peu de monde connaissait. Quelques jours après, en allant s’acheter des cigarettes, la police l’avait interpellé à sa sortie du bar-tabac du village. Comment diable était-elle remontée jusqu’à lui ? En fouillant sa voiture, elle avait découvert des billets de banque, certainement tombés du sac. Etant récidiviste, il avait pris cher : 9 ans. Sa peine aurait pu être allégée s’il avait dénoncé Tonton et indiqué aux enquêteurs où se trouvait l’argent. Mais Marco était resté muet, une vraie tombe.

Il ferma les yeux et s’endormit sous l’effet de la chaleur et de l’abus des vertus vinicoles du coin.

Lorsqu’il ouvrit les yeux, Tonton dormait encore et le faisait savoir à sa manière, en ronflant. Une véritable scierie. Marco sourit en se levant du hamac.

Il lava la tasse de café qu’il avait utilisée ainsi que la cafetière et les rangea comme il l’avait fait pour la vaisselle du midi. Il monta pour réveiller Tonton car il était temps de préparer les affaires pour cette nuit. Il rentra dans la chambre et s’assied sur le lit dans lequel Tonton dormait.

— Hey Tonton ! fit Marco en le secouant légèrement.

— Mmmm ?! répondit-il dans un demi-sommeil.

— Y’a plus rien à scier mon pote ! Une véritable déforestation ! dit Marco. Allez bouges ton cul, faut se préparer.

— Ouais…fit Tonton en ouvrant les yeux et en s’asseyant sur le bord du lit. Sas de décompression, j’arrive…maugréa-t-il.

— Ok ! Je t’attends en bas ! fit Marco en sortant de la chambre.

Le début de soirée arriva vite et Tonton avait eu du mal à émerger de sa sieste malgré les trois cafés avalés. Ils avaient été dans la grange, prendre les deux grandes pelles et la pioche dont ils avaient besoin. La lampe torche avait été plus dure à retrouver, enfouie dans un bric-à-brac au fond d’une grande malle en fer. Quant à la bâche, elle était déjà dans le 4X4. Une fois le matériel chargé, ils décidèrent de dîner frugalement et de remplacer le vin du midi par de l’eau au vu du travail qui les attendaient.

— Dis-moi, t’en as fait quoi de ton fric ? demanda Marco en finissant son assiette.

— Euh…ben disons que j’ai finis de payer la maison et puis j’avais des travaux à faire pour réhabiliter la grange qui était une ruine quand j’ai acheté la maison…répondit Tonton.

— Et le reste, tu l’as mis de côté pour tes vieux jours ? fit Marco.

— C’est ça ! rétorqua Tonton en se levant.

Ils débarrassèrent et rentrèrent dans la cuisine. Tonton mit la vaisselle dans l’évier et se dirigea vers le salon. Il ouvrit le tiroir d’un petit meuble pour en sortir deux grosses piles.

— Des cartouches supplémentaires pour la torche, au cas où ! fit-il à Marco.

Marco lavait la vaisselle quand Tonton revint avec les piles.

— Mais t’es un fou furieux de la vaisselle, ma parole ! fit-il à Marco. Une vraie fée du logis, une passion née en prison ? s’amusa-t-il à dire.

— Oui, on peut dire ça ! répondit Marco. J’aime bien laissé du propre quand je pars…ajouta-t-il.

Les deux s’esclaffèrent. Une fois la vaisselle lavée et rangée, Ils regardèrent l’horloge qui trônait dans le salon. Elle indiquait 22h35.

— On va bouger un peu plus tôt que prévu. Une petite demi-heure avant, vers 23h30. On sait jamais. Si le taf demande plus de temps que prévu, j’ai pas envie qu’un gus matinal décide d’aller changer l’eau des fleurs de sa bourgeoise et nous croise ! lança Marco.

— Ce serait ballot, effectivement ! répondit Tonton. Je vais te chercher un pull, les nuits sont fraîches ! ajouta-t-il.

Marco ouvrit la fermeture éclair de son sac de sport, et en sortit un pistolet. Il vérifia le chargeur qui était plein. Il regarda longtemps cette arme, jusqu’à ce que Tonton revienne avec le pull.

— Qu’est-ce-que tu fous avec un calibre ? Y’a personne à braquer là-haut ! fit-il étonné.

— Je t’ai dit, j’ai pas envie qu’on vienne nous faire chier donc je prends mes précautions. Je suis passé chez moi pour le récupérer avant de venir ici ! répondit Marco. Je suis plus tranquille avec lui ! ajouta-t-il en fourrant l’arme à l’arrière de son jean laissant juste entrevoir la crosse.

Il enfila le pull, mit son blouson en cuir par-dessus et sortit fumer une cigarette sur la terrasse. Tonton l’accompagna.

— Une dernière clope avant de partir ! fit Tonton.

— C’est clair…répondit Marco, perdu dans ses pensées.

L’heure du départ était maintenant arrivée. Marco attendait sur le siège passager que Tonton ferme la porte de sa maison. Ce dernier arriva enfin et prit le volant, les portières claquèrent, le moteur retentit et les phares brisèrent l’obscurité maintenant installée.

La voiture remonta le petit chemin caillouteux pris la veille par Marco et emprunta la route qui menait au village de Champfeuil, où se situait le cimetière bleu. Ce cimetière avait gagné ce surnom eu égard à la couleur du ciel qui se dégageait au-dessus des nuages.

— T’as appelé Rebecca, il y a un mois ou deux ? dit Marco, brisant le silence qui s’était installé depuis leur départ, il y a maintenant une trentaine de minutes.

— Oui…oui ! fit Marco. Je voulais avoir de tes nouvelles, c’est là qu’elle m’a annoncé que tu devais sortir prochainement ! ajouta-t-il en s’allumant une cigarette qu’il avait pris soin de rouler avant de partir.

— T’avais pas dit que t’avais fumé la dernière pour aujourd’hui ? demanda Marco.

— Crever de ça ou d’autre chose…répondit Tonton.

— Je voulais te remercier de t’être occupé de Rebecca quand elle allait mal ! dit Marco.

— Bah…J’ai pas fait grand-chose tu sais…On se voyait pas souvent, rapport au braquo. Les flics devaient pas faire le rapprochement donc on échangeait par téléphone la plupart du temps ! dit Tonton en ouvrant la vitre, d’où s’échappa un nuage de fumée.

— Je sais mais merci quand même ! dit Marco en regardant Tonton.

— De rien…fit Tonton.

Alors qu’ils arrivaient aux abords du cimetière, Tonton éteignit les phares et finit les centaines de mètres qui les séparaient du cimetière, à l’aveugle, histoire de ne pas attirer trop l’attention. La route était peu fréquentée mais il ne fallait pas, pour autant, prendre de risques inutiles.

La voiture se gara dans un sous-bois face au cimetière. Ils sortirent du véhicule et prirent les outils ainsi que la lampe-torche qui se trouvaient à l’arrière du pick-up sous la bâche.

Ils arrivèrent devant la grille en fer forgée, toute rouillée et qui tenait encore debout par on-ne-sait quel miracle. Miracle qui prit fin lorsque Marco mit deux coups violents coups de pieds qui firent chanceler la grille que Tonton retint pour éviter qu’un bruit de fracas ne résonne dans toute la vallée.

Ils se dirigèrent vers l’endroit où avaient été enterré les deux trésors de Marco. Une fois devant, il ne fallait pas perdre de temps et après un bref recueillement, ils s’attelèrent à la tâche. Les hululements des chouettes accompagnaient les bruits de pelletées sous les yeux complices de la lune et des étoiles. Au bout d’un moment, qu’il fut difficile à estimer, la pelle manœuvrée par Tonton rencontra enfin la dureté de ce qui devait être le bois du premier cercueil.

— Arrêtes Tonton ! dit Marco en jetant sa pelle. On va finir à la main ! ajouta-t-il en s’agenouillant et en commençant à retirer la terre, laissant apparaître le cercueil.

Tonton le rejoint et après quelques minutes, l’aida à retirer le premier cercueil qui, au vu de la taille, devait être celui de son fils. Ils l’emportèrent directement pour le déposer à l’arrière du 4×4 et déposèrent la bâche par-dessus. Une fois de retour devant le trou béant, ils dégagèrent le second cercueil, plus lourd, ce qui obligea Marco à descendre pour pousser le cercueil afin que Tonton puisse le récupérer, non sans mal.

Ils firent une petite pause au milieu du cimetière et déposèrent le cercueil sur une pierre tombale. Ils soufflèrent et essayèrent de retrouver un rythme cardiaque plus approprié, histoire de ne pas crever ici, en pleine nuit, dans ce cimetière !

Ils reprirent leur route vers le véhicule dans lequel ils déposèrent le second cercueil à côté du premier. Ils jouèrent de la bâche, une seconde fois, pour recouvrir leur impensable forfait.

— Bon ! C’est fait ! dit Marco en soufflant. Maintenant on rebouche tout ça et on se barre ! fit-il à Tonton qui acquiesça.

Ils pénétrèrent dans le cimetière et, arrivés devant la tombe, Tonton se dirigea vers la pelle pour la ramasser.

— Laisse tomber Tonton ! fit Marco en pointant son arme sur lui.

— Qu’est-ce que tu fous Marco ? dit-il, tétanisé.

— Te fous pas de ma gueule, tu sais pourquoi je fais ça, hein ? asséna Marco, le visage à demi-éclairé par la lampe-torche.

— Mais tu pars en vrille, mon pauvre ami ! répondit Tonton.

— Quand t’as appelé Rebecca, il y a quelques semaines, c’était pas pour prendre de mes nouvelles ! expliqua Marco. Tu voulais juste savoir où j’avais caché ma part de butin. Et quand elle t’a dit que j’allais bientôt sortir, t’as flippé et tu les as butés en te disant que je serai détruit par le chagrin et que j’irai pleurer sur l’épaule de mon vieil ami, qui s’était occupé des obsèques. Puis après, tu m’aurai fait la peau !  Fils de pute !

— Pourquoi j’aurai fait une chose pareille ! hurla Tonton.

— Parce-que t’avais besoin de tunes…dit Marco. Il se trouve qu’en 9 ans, j’ai rencontré pas mal de monde en zonzon et notamment une de tes vieilles connaissances : Lorenzo…ça te parle ? Cette petite frappe m’a raconté comment t’avais flambé ton fric pendant toutes ces années, à tel point que t’avais dû lui emprunter de l’oseille ! Je continue ? JE CONTINUE ?!! hurla Marco.

— J’étais…j’étais criblé de dettes…balbutia Tonton. Cette salope de Lorenzo me tenait par les couilles ! dit-il, la voix éraillée. Ses hommes venaient me menacer toutes les semaines.

— Et donc tu t’es dit que tu allais te servir chez ton pote Marco pour éponger tes dettes ! dit-il en ramassant la pelle située à ses pieds. Comment t’as pu buter ma femme et mon fils ?

— Je …je les ai pas buté, je les ai pas touché, promis…dit-il d’un ton hésitant.

— Alors dis-moi ce qui s’est passé !!! hurla à nouveau Marco en assénant un coup de pelle dans le visage de Tonton, qui sous la violence du coup, tomba en arrière.

— Je voulais monter chez elle pour lui faire peur, juste lui faire peur…dit Tonton en s’essuyant le visage plein de sang. Alors que j’étais en voiture, je l’ai aperçu dans la sienne avec Louis qui faisait le chemin inverse alors je me suis décalé pour rouler au milieu de la route et, pour m’éviter, elle a donné un coup de volant. La voiture a fait une embardée et est allée se fracasser plus bas.

— Et tu les as laissé crever comme des animaux ! martela Marco. Mon fils et me femme, Tonton ! COMME DES ANIMAUX !!!

Marco asséna deux nouveaux coups de pelle à Tonton dont le deuxième fit jaillir une giclée de sang, laissant apparaître une joue coupée en deux. Tonton s’agenouilla, complètement groggy. C’est là que le dernier coup de pelle, d’une violence inouïe, vint l’étendre sur le sol, inanimé.

— T’inquiètes pas mon Tonton, tu vas pouvoir te reposer dans un petit nid douillet ! Plus personne te fera chier ! dit Marco en le traînant par les pieds.

Marco fit chavirer le corps de Tonton dans le trou. Lorsqu’il toucha le sol, il émit quelques gémissements, reprenant connaissance mais sans avoir la possibilité de bouger. Les premières pelletées de terre arrivèrent sur son torse puis sur son visage. Il eût juste ce qu’il faut de force pour balbutier quelques mots.

— Arr…arrêtes…Marco…pi…pitié…fais pas…fais pas ça…dit Tonton d’une voix venue d’outre-tombe qui, en ces lieux, collaient bien au décorum.

— Fallait pas Tonton ! Fallait pas…répéta Marco en multipliant les pelletées.

La terre recouvrit presque intégralement le corps de Tonton, seule la tête était encore visible. Marco s’arrêta alors et s’assied auprès de lui. Il prit alors le temps de se rouler une cigarette. La lune commençait à s’éteindre alors qu’il allumait sa clope. La première bouffée lui fit un bien fou. Il contempla son œuvre destructrice, presque achevée.

— Tu vois, t’avais raison, crever de ça ou d’autre chose…dit-il en regardant la cigarette se consumer. Tu devrais me remercier de pas laisser le crabe te finir un de ces jours ! ajouta-t-il en souriant.

Marco se leva, tira une dernière fois sur sa clope et la jeta sur Tonton.

— Tiens, la latte du cow-boy…et après…fin de l’histoire…dit-il en reprenant la pelle.

La pelletée d’après fut celle qui ensevelit le visage de Tonton, définitivement. Il terminait tout juste d’avoir rebouché le trou lorsque les premiers rayons du soleil dardèrent à l’horizon. Il dama un peu le sol, ramassa les outils et se dirigea vers la voiture. Il lui restait maintenant à enterrer sa femme et son fils, chez lui, pour les avoir éternellement à ses côtés. La voiture fit demi-tour et s’évapora dans le petit matin naissant.

Fin

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