la promenade

Sur la plage on n’est pas surpris de voir que les vagues se suivent. C’est un mouvement perpétuel. On s’attend également à trouver un ou deux petits crabes sous de grosses pierres. Aujourd’hui ils sont des milliers, tous morts et prisonniers d’algues sèches, leurs carapaces blanchies par le soleil de juin.

La marée va monter, et emporter ces cadavres vides au loin.

La marée monte, et emporte ces cadavres vides au loin. L’image d’une marée montant à grande vitesse ne vient pas, hélas, de mon imagination. Elle va et vient, tsunami de quinze centimètres de haut, et laisse sa laisse jaune indistinct, car point de couleurs la nuit.

Helena aime aussi marcher, quoiqu’un peu trop vite. Son parfum, qui a toujours deux mètres de retard, glisse et s’accroche au plastique de la peau. Elle regarde au loin et respire, perdue dans ses pensées, quand aucune sortie ne se présente pour les miennes.

Qu’elles sont belles, les aiguilles invisibles tournant autour de ta présence.

Helena est attentive, et ce changement est bouleversant. On me demande maintenant comment je vais, ce que je ressens ou ce que je veux.

Elle va te donner la main, et sourire avec les yeux.

Un peu après le pont de pierre, elle se retourne et m’attend, pour me donner la main.

-Ça va ? Tu suis ? J’aime bien la marche rapide.

-Oui, ça va. C’est bien la marche rapide, mais je préfère flâner et profiter du paysage. Tu as de beaux yeux.

-Merci. J’aime bien les tiens aussi. Flâner ça fait mal au dos : on piétine.

-Mmh.

Le chemin part en virage. Tu vas voir une belette, ou une fouine.

Elle s’arrête soudainement et me barre le passage de son bras. Nous prenons tous deux, par réflexe, une attitude voûtée de chasseurs et chuchotons.

-Quoi ?

-Regarde ! Une fouine, ou une belette, sur le chemin.

C’est un petit animal, à peine plus grand qu’un chat, à la queue touffue. Elle nous a vus et ne s’attarde pas sur le sentier, mais elle ne s’enfuit pas non plus.

-Tu te souviens de cette biche qu’on a pu observer pendant un long moment ?

Tu vas lui dire qu’elle parle beaucoup, mais gentiment, pour ne pas qu’elle se taise.

-Oui, très bien . Nous étions contre le vent et elle ne nous a pas entendus arriver. Et puis tu n’avais rien dit depuis au moins dix minutes !

Elle me lance une grimace et un coup de poing dans l’épaule.

-Hé ! Dis que je parle trop !

La promenade continue, le long de ces haies taillées à la broyeuse, pour faire vite et mal. Pour clouer temporairement le bec de cette nature exubérante et pleine de piquants. Il n’y a personne d’autre que nous, et l’on peut se sentir propriétaire du moindre brin d’herbe, du plus petit oiseau, du plus frais coup de vent.

Un peu plus loin, le sentier va disparaître sous une grande flaque d’eau, et vous n’avez pas de bottes.

Il a beaucoup plu ces derniers jours, et les ornières forment des séries de deltas, dont certains sont infranchissables sans bottes. Nous tentons le plus souvent notre chance en les contournant, quand les détours ne sont pas eux-mêmes remplis d’eau. Il faut alors marcher en faisant dix fois moins son poids, à la manière des échassiers. Même si je suis assez bon à ce jeu je glisse et me rattrape à un piquet. Le temps de remplir de boue ma chaussure gauche. Helena ne peut s’empêcher de rire.

Tu vas avoir soif, et tu commences à trouver cette histoire ennuyeuse. Fais apparaître quelque chose d’autre.

Quand je marche, ce n’est pas « floc-floc », mais « floc ». Normal, avec la chaussure gauche pleine d’eau. Je commence à me dire qu’il est temps de rentrer quand j’aperçois un petit camion, du genre baraque à frites. Je me tourne vers Helena :

-Ça te dis, un café ? Ou autre chose ?

Elle me regarde et a l’air surprise.

-Non, ça va. Mais prends-toi un truc si tu veux.

Nous avançons jusqu’au camion. A l’intérieur, un drôle de vieux bonhomme fait le planton.

Il est là pour dire tout haut ce qui te passe par la tête. C’est simple.

-Messieurs-dames, bonjour. Que puis-je vous servir ?

Je m’avance et renonce à m’accouder au comptoir trop haut.

Je veux bien un café, s’il vous plaît.

-Sur place ou à emporter ?

Je regarde derrière moi pour être sûr. Il n’y a ni tables ni chaises.

-C’est une question idiote. On ne peut s’asseoir nulle part, et votre comptoir est trop haut pour qu’on s’y appuie.

Mais le type repose sa question, imperturbable.

-Sur place ? À emporter ?

-À emporter, s’il vous plaît.

Il se retourne et fait vrombir sa machine à café, puis revient vers moi.

-Vous savez compter en secondes ? De manière précise ?

-Comment ça ?

-Je vous explique. Ce matin, comme tous les lundis, c’était le jour du bain de bouche. Je fais ça une fois par semaine, pour ne pas bousculer ma flore, vous voyez ?

-Oui.

-Et bien figurez-vous qu’il est écrit sur la bouteille « recracher après trente secondes ».

-Et ?

Je jette de nouveau un coup d’œil en arrière. Helena ne semble pas disposée à nous rejoindre, et le café a fini de couler. Le vendeur ne change pourtant pas de sujet.

-Et bien je voudrais savoir comment vous faites ! Moi, il m’est impossible de me gargariser tout en comptant jusqu’à trente, et de plus, je ne suis pas certain de la valeur de mes secondes.

-Vous n’êtes pas certain.

-Et bien non ! Qui vous dis que je ne vais pas trop vite en comptant ? Ou trop lentement ?

Il semble vraiment attendre une réponse de ma part, dans une posture de gorille au poings fermés sur le comptoir.

-Rien ne garantit que vous comptez précisément. Cependant..

-Précisément ! Dites-moi comment vous faites, vous !

-Heu, je ne compte pas.

-Vous ne comptez pas ?

-Non. Je veux bien mon café, s’il vous plaît.

-Oui.

Il récupère ma tasse et la pose sur le comptoir sans la lâcher, pour conditionner sa remise à mon explication. Je n’ai pas d’autre choix que de répondre.

-Je ne compte pas, non. Je recrache le bain de bouche quand ça commence à brûler. Je vous dois ?

La tasse est lâchée. Plus qu’une étape, celle du paiement, et je pourrai m’enfuir. Helena a continué de marcher sans m’attendre, tout en ramassant quelques feuilles ou tiges de graminées. Elle se trouve à une bonne centaine de mètres et ne peut pas m’aider avec un de ces gestes qui signifient « On y va ? Je t’attends ! ». Le cafetier mobile me regarde, immobile et intense, puis lâche :

-Je vous l’offre. Vous m’avez bien aidé.

-Vraiment ?

-Vraiment. Je n’ai plus besoin de compter, grâce à vous. Je vais attendre que ça brûle pour tout recracher.

-Comme vous voulez. Vous pourriez aussi utiliser une minuterie.

Il secoue une main et prend un air sévère.

-Non, c’est très bien, je n’ai pas besoin d’une autre solution. Au revoir monsieur.

Tu vas rejoindre Helena et lui parler de ce drôle de type. Elle ne trouvera rien à en dire, peut-être parce que ça ne l’intéresse pas.

Je presse le pas pour rejoindre Helena, en tenant ma tasse de carton entre le pouce et l’index et en évitant les flaques d’eau.

-Quel drôle de type !

-Ah oui.

Elle me fait une réponse atone, signifiant clairement que ça ne l’intéresse pas. La promenade reprend puis s’arrête, quand un oiseau minuscule jaillit d’un buisson, ou qu’un écureuil file entre les branches d’un chêne. Une fois le café bu, je ne sais que faire de ma tasse en carton.

Depuis qu’ils ont retiré les poubelles, la plage est redevenue sale. C’est l’objet de ta prochaine remarque.

J’ai ramassé une canette de bière à moitié vide, et me trouve maintenant doublement embarrassé.

-Dis donc, tu as remarqué ? Depuis qu’ils ont enlevé les poubelles de la plage et du sentier, tout redevient sale.

Helena me répond, l’air soucieux.

-Oui, j’ai vu ça. Mais il fallait payer les gens qui les vident, et il n’y a plus d’argent.

-Ah ? J’ai entendu dire que c’était par souci d’esthétique. Encore un bobard bien maquillé.

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