La photo

            C’est en sortant mon portefeuille de la poche de mon blouson que je la trouvai. Mes doigts se refermèrent sur un morceau de carton un peu épais que je découvris, étonné.

Il s’agissait d’une photographie. Sauf que même si je reconnaissais parfaitement la personne qui me regardait, figée dans le papier glacé, je ne comprenais absolument pas comment elle avait pu atterrir dans ma poche.

Devant moi, la boulangère s’impatientait. Je devais lui régler un euro et vingt centimes pour une baguette-tradition-pas-trop-cuite et la file d’attente derrière moi s’allongeait déjà. Un dimanche matin dans la seule boulangerie ouverte du village, ce n’était pas le moment de lambiner ! semblaient me lancer les sourcils furieux de Madame Levin. Il y avait des croissants tout chauds qui attendaient de sortir du four, et le glaçage du fraisier d’anniversaire du petit Jean à terminer.

Mais je n’arrivais pas à détacher mes yeux du visage souriant que je tenais entre mes doigts et restais malgré moi comme deux ronds de flan. Un comble quand on savait que c’était ma pâtisserie préférée.

    Alors ? lança finalement Madame Levin à court de patience. Vous avez la monnaie ?

    Pardon ? Euh oui… enfin, non. Tout compte fait, si cela ne vous ennuie pas, je repasserai.

J’ignorai les sourcils de la boulangère qui se levèrent en signe d’indignation et je me ruai dehors, autant pour leur échapper que pour me ressaisir.

            Toujours perplexe, je m’arrêtai un peu plus loin sur le banc de la place du village, face à l’église, et me penchai sur la photo que je n’avais pas lâchée.

Les cheveux bouclés blondis par le soleil, un sourire éclatant aux lèvres, la jeune fille se tenait face à l’objectif sur le célèbre pont de Paris Alexandre III, dévoilant derrière elle la silhouette en acier de la Tour Eiffel. Même si la photo semblait incomplète, laissant apparaître une déchirure au niveau du buste, je l’aurais reconnue entre mille.

Flore.

Soudain, les cloches de l’église sonnant le carillon de onze heures me firent sursauter tandis qu’une nuée de pigeons s’envolaient, dérangés dans leur séance de picorage par le bruit assourdissant. Le son des cloches me ramena immédiatement à cet autre dimanche, plus de vingt ans auparavant, lorsque j’avais fait sa connaissance.

            Je sortais en douce pour me rouler une cigarette, agacé par la lenteur de la messe. C’était ma mère qui m’obligeait à venir ici chaque semaine, plus motivée par l’occasion de pavaner devant le village que par la foi. Ce jour-là, le sermon du prêtre se révélait particulièrement ennuyeux, surtout pour l’adolescent impatient et intrépide que j’étais.

En poussant les portes de l’église, je tombais littéralement sur elle. Négligemment étendue sur les marches du monument, elle offrait paisiblement son visage aux rayons du soleil printanier, les yeux fermés. La première chose que je remarquai fut son grain de beauté près de l’oreille, qui me chamboula tellement que je laissais les portes se refermer derrière moi avec fracas.

Cela eut pour effet de la faire se retourner. Elle mit les mains en visière pour pouvoir me regarder et immédiatement, me sourit. Vêtue d’une simple robe blanche en coton léger dont elle avait remonté le tissu au-dessus des genoux pour bronzer, elle avait enlevé ses sandales qui reposaient un peu plus bas sur les marches.

    C’est ce qu’on appelle une sortie fracassante, me lança-t-elle, amusée. Tu viens me tenir compagnie ?

Je m’assis maladroitement à côté d’elle, la gorge sèche et le cœur battant la chamade.

    Je m’appelle Flore.

    Léon, répondis-je, incapable d’articuler autre chose.

    Eh bien Léon, je te trouve sacrément culotté de sortir ainsi en plein milieu d’une cérémonie religieuse. Est-ce donc ainsi que tes parents t’ont éduqué ?

Je sentis le rouge me monter aux joues alors qu’elle éclatait de rire.

    Je te charrie, idiot ! Pourquoi crois-tu que je suis ici et pas à l’intérieur ?

Elle passa les bras autour de ses genoux et me lança un nouveau regard insolent. J’avais du mal à soutenir tant d’assurance mais commençais petit à petit à me détendre.

    Comment se fait-il que je ne t’aie jamais vue avant, Flore ?

    Oh, mon père ne me laisse pas beaucoup sortir. Il est convaincu qu’une fille de la ferme n’a pas besoin de traîner au village. Tout ce qui lui importe, c’est que j’apprenne à faire un bon fromage de chèvre et que j’épouse le fils du voisin pour assurer la descendance de la famille.

Elle avait dit ça sans se départir de son ton léger et insouciant, mais j’avais senti un voile passer devant ses yeux.

    C’est dommage. J’aimerais bien te croiser un peu plus souvent.

Quelque chose passa entre nous, puis elle se leva et descendit les marches du parvis avant de se retourner vers moi en me tendant la main.

    Puisque je suis là maintenant, autant en profiter, non ? Viens !

    D’accord, où ?

    N’importe où ! Du moment que c’est ailleurs.

Elle s’enfuit soudain et je me mis à courir pour la rattraper. Elle m’entraîna dans les rues escarpées du village, m’aspergea d’eau en arrivant à la fontaine, descendit jusqu’au bistrot tenu par Mimi, propriétaire bougonne au cœur sur la main que je connaissais depuis l’enfance, et remonta ensuite les pavés menant au kiosque à journaux. Je tentais tant bien que mal de suivre son rythme effréné. Je découvris plus tard que rien ne semblait freiner son envie de liberté et d’aventure. Cette fille avait la soif de vivre, une énergie débordante que son père tentait d’étouffer par tous les moyens, lui donnant à l’inverse encore plus de puissance.

Elle disparut en tournant le coin d’une allée. L’ombre des pommiers environnants donnait à la rue déserte une fraîcheur apaisante. Je pressai le pas pour la rejoindre mais manquai tout à coup de la percuter. Elle s’était arrêtée pour m’attendre et me regardait maintenant intensément, la poitrine soulevée par un souffle rapide. Elle se mit sur la pointe des pieds et appuya ses lèvres douces sur les miennes durant quelques secondes. Avant que je réalise ce qui se passait, elle était déjà repartie.

            Je caressai du bout des doigts le visage de la photographie en me remémorant cet épisode de ma vie avec émotion. J’aurais voulu dire qu’il était le même que dans mes souvenirs, mais il avait quelque chose de différent. Je me souvenais d’une jeune fille très svelte, presque trop mince, alors que sur la photo ses joues semblaient plus rebondies. Peut-être était-elle plus âgée que lorsque je l’avais connue.

Après tout, je n’avais côtoyé Flore que quelques mois.

            Notre idylle m’avait transformé. J’étais fou amoureux d’elle, autant de son caractère impulsif que de son corps sublime que je ne me lassais pas d’explorer. Dès que j’apercevais son grain de beauté désormais si familier, mon cœur s’emballait et je me précipitais pour l’embrasser.

Mais vivre une histoire d’amour avec Flore n’était pas facile. Son père, un veuf tyrannique qui ne lui permettait rien, lui donnait tant de travail à la ferme que le plus souvent, il nous était impossible de nous voir. J’avais moi aussi ma part d’obligations. Ayant atteint l’âge de la majorité, il était temps pour moi de reprendre la boucherie familiale, une institution au village. Celle-ci se transmettait de père en fils et en tant qu’enfant unique, je ne pouvais déroger à ce principe.

Tous deux piégés par le poids des attentes de nos paternels, nous souffrions en silence et profitions de nos courts instants de répit pour vivre ensemble une passion que rien ne semblait pouvoir altérer.

    Et si on s’enfuyait ? me chuchota un jour Flore, enfouie dans le creux de mes bras.

Allongés dans le noir et protégés par la chaleur du poulailler, nous commencions à nous endormir, bercés par le bêlement des chèvres.

    Pour aller où ? Je n’ai jamais rien connu d’autre que ce village.

    Justement, répondit-elle en se redressant, nous n’avons rien connu d’autre. N’est-ce pas une raison suffisante pour partir explorer ce que le monde a à nous offrir ?

    Mais qui te dit que ce sera mieux que ce que nous avons ici ?

    Ce n’est pas en restant ici que nous allons le découvrir !

    Je ne sais pas Flore… Mon père compte sur moi, il vieillit et sa santé ne s’améliore pas. Je lui ai promis de reprendre la boucherie, je ne peux pas l’abandonner comme ça.

    Mais je n’ai pas dit qu’on ne pourrait pas revenir ! On s’en va, on voit ce que ça donne, et si on s’est trompés, on rentre. N’as-tu pas envie de voir à quoi ressemble la capitale ? De visiter ces immenses musées, de te balader sur les Champs Elysées, de faire les grands magasins ?

    Je n’ai jamais aimé l’idée de vivre dans une grande ville. J’aime la nature, les grands espaces… Dire bonjour aux passants que je croise parce que je les connais. Je ne serais pas à ma place à Paris. Et puis, tu ne penses pas ce que tu dis. Si on s’en allait et qu’on revenait ici, ton père nous tuerait tous les deux.

Les yeux de Flore lancèrent des éclairs dans l’obscurité. Je me redressai moi aussi pour la prendre dans mes bras mais elle me repoussa.

    Ecoute, je suis désolé… Je sais que tu es déçue, ce n’est pas ce que tu voulais entendre.

    Pourquoi tu dis ça ? dit-elle d’une voix glacée. Je voulais entendre la vérité, tu me l’as donnée. Point.

Quelque chose fut brisé ce jour-là. Un léger, minuscule lien qui nous unissait avait lâché, mais je ne le compris que bien plus tard.

De mon côté, j’avais d’autres soucis à gérer. Mon père avait fait une crise cardiaque et même s’il s’en était sorti, il devait à présent se ménager. Je commençais doucement à prendre les rênes de la boucherie et trouvais de moins en moins de temps pour voir Flore.

Mais mon travail avait au moins un à-côté positif : je gagnais désormais ma vie. J’en profitais pour faire des économies, et une fois ramassé suffisamment d’argent, j’allai acheter une magnifique broche en argent que Flore avait repéré plusieurs semaines auparavant. Elle représentait un oiseau majestueux prenant son envol.

            Le battement d’ailes d’un pigeon me ramena à la réalité. Comment cette photo de Flore s’était-elle retrouvée dans mon portefeuille ? Je n’étais pas avec elle au moment où elle avait été prise. Je n’avais jamais mis les pieds à Paris.

J’essayai de me rappeler les évènements qui avaient précédé ma découverte. Quand avais-je utilisé mon portefeuille pour la dernière fois ? Hier soir, alors que je prenais un verre chez Mimi. Elle tenait toujours son bistrot malgré son grand âge, refusant de le céder à quiconque, et j’aimais bien passer la voir le samedi soir. Après avoir payé mon bourbon, j’étais parti aux toilettes en laissant mon blouson sur le tabouret du bar. Tout le monde se faisait confiance au village, je n’avais aucune raison de me méfier et ne m’étais d’ailleurs jamais rien fait voler.

C’est forcément à ce moment-là que quelqu’un avait dû glisser la photo dans ma poche ! Se pourrait-il que ce soit Flore elle-même ? Ma tête me tourna à la seule évocation de cette hypothèse. Depuis le temps que je ne l’avais pas vue…

            La dernière fois que je lui parlai, ce fut à la sortie du travail. Lessivé par ma journée de dur labeur, je fermais le store de la boutique lorsqu’elle surgit dans l’obscurité.

    … C’est toi ? Que fais-tu là ? Tout va bien ? ajoutai-je en voyant son air déconfit.

Ses yeux étaient rougis mais déterminés. Je remarquai enfin le sac de voyage qu’elle tenait à la main et l’agrippai par les épaules, la panique me coupant la respiration.

    Flore, dis-moi ce qui se passe !

    Je dois partir, Léon. Il le faut. Je ne peux pas passer à côté de ma vie en vivant celle que d’autres ont choisi pour moi.

Des larmes coulaient sans retenue sur son visage. Elle grelottait dans son blouson en jean sur lequel était accrochée la broche que je lui avais offerte.

Elle me lança dans un souffle désespéré, les yeux plongés dans les miens comme si elle lisait à travers mon âme :

    Pars avec moi.

Mille pensées me traversèrent à cet instant. Mon désir de suivre Flore partout où elle désirait aller. Mon père, si faible qu’il pouvait désormais à peine marcher. Mes propres aspirations qui n’étaient pas encore claires, même pour moi.

L’amour passionnel que je portais à cette fille suffisait-il à me faire quitter mon devoir, ma famille, mon village que j’aimais tant ? Que se passerait-il lorsqu’elle aurait compris que l’herbe n’était pas plus verte ailleurs que dans le pâturage de ses brebis ? Quand nous serions tous deux sans le sou à s’accuser mutuellement du choix que nous avions fait de tout quitter ? Notre amour survivrait-il au poids des regrets ?

Je jetai un dernier regard à la devanture de la boucherie avant de prendre ma décision. Les lettres qu’avaient dessinées mon père lorsqu’il avait renommé l’établissement à mon nom : « Boucherie Léon – viande de qualité », s’accrochèrent à mon regard.

Je n’eus pas besoin de parler, Flore avait compris.

Elle mit sa main sur ma joue pour m’embrasser une dernière fois. Son baiser avait un goût de sel.

Elle balança la lanière de son sac de voyage sur l’épaule et s’éloigna sans prononcer un seul mot. L’oiseau de sa broche, les ailes déployés, semblait vouloir l’accompagner dans sa conquête de liberté.

            Assis sur mon banc face à l’église, je ne pouvais pas m’empêcher de pleurer. Combien de fois avais-je ressassé ce moment dans ma tête, combien de fois avais-je imaginé d’autres fins à cette histoire ? Le soir même, je regrettai mon choix.

Je n’entendis plus jamais parler d’elle.

Quant à moi, je restai au village, fidèle à moi-même. Malgré toutes ces années, je ne réussissais pas à trouver une femme à la hauteur de ce qu’avait été Flore pour moi et demeurais célibataire. Mes parents morts depuis longtemps, plus rien ne me retenait ici.

A l’exception du fait que si un jour Flore regrettait d’être partie, ou si elle éprouvait l’envie soudaine de me revoir, c’est au village qu’elle viendrait. Pour me retrouver.

Alors je suis resté, et j’ai attendu.

Jusqu’à aujourd’hui.

La tête baissée, je m’essuyai les yeux à l’aide de ma manche lorsque deux pointes de chaussures apparurent dans mon champ de vision. Lentement, je relevai la tête.

Elle se tenait devant moi, aussi jeune et belle que dans mon souvenir. Des cheveux dorés et un air insolent figé sur son visage souriant. Sa veste en jean arborait la broche en argent que je lui avais offerte vingt ans auparavant.

C’était impossible.

Sans ouvrir la bouche, elle me tendit soudain quelque chose. J’attrapai alors le morceau de papier glacé. C’était la moitié manquante de la photographie, le reste du corps de Flore. Les mains tremblantes, je collais les deux parties ensemble.

Mes yeux s’écarquillèrent quand la révélation s’imposa à moi. Sur la photo, Flore affichait un ventre rebondi sur lequel reposaient affectueusement ses deux mains.

Je levai de nouveau la tête.

    Salut, Papa.

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