La nouvelle réaction

Penchons-nous encore sur l’obscurantisme actuel, ce refus de la modernité, et surtout sur sa forme nouvelle, celle qu’il prend à gauche, dans les milieux de la culture, qui se distinguaient autrefois par leur progressisme.

C’est d’abord un mouvement intellectuel, mais qui ne concerne pas tous les intellectuels ni l’ensemble des sciences humaines. Loin de là, et je regrette que mes précédents articles puissent le laisser penser. Ayant étudié la philosophie et l’histoire de l’art à l’université et gardé des contacts en son sein, je peux vous assurer que la qualité, l’exigence, la rigueur y sont souvent égales qu’en sciences dures. Je n’ai pour ma part jamais remarqué de méfiance envers les sciences ou de remise en question de la raison dans ces deux disciplines, puisque le raisonnement philosophique adopte les mêmes procédés d’abstraction et de logique que la science et que la recherche en histoire de l’art ne saurait faire l’impasse sur l’histoire des représentations et des techniques, donc sur l’histoire des sciences. Certains se spécialisent même dans l’interaction entre arts et sciences ou entre celles-ci et l’ontologie.

Alors, que vise Pinker lorsqu’il critique les sciences humaines ? Un mouvement au sein des sciences humaines, très critiqué par ces disciplines elles-mêmes, d’origine française mais qui a pris toute son ampleur aux États-Unis et que j’ai déjà décrit sous le nom de postmodernisme.

Résumons-le par une idée : la déconstruction. L’idée que tout est acquis, rien n’est inné. Pas de nature, rien que de la culture. On peut entièrement déconstruire et donc reconstruire soi ou la société. La vérité n’est pas l’objet des sciences ni la beauté celle de l’art. Au fait, on ne vous l’a pas dit : ni la vérité ni la beauté n’existent – allez, mettons-y aussi la morale – le bien n’existe pas et, par contrecoup, le mal non plus. Parce que toutes ces notions varient d’une époque à l’autre, d’un pays à l’autre. L’universalité est la dernière des illusions, le relativisme la seule vérité – ah non, zut, on avait dit que la vérité n’existait pas.

Ainsi, la science n’est qu’une croyance parmi d’autres, une manière de concevoir le monde. Alors, pourquoi pas, l’astrologie aussi valable que l’astrophysique. D’ailleurs, qui sait, si on lui laissait sa chance, elle pourrait aussi nous mener sur la lune. Mais sommes-nous jamais allés sur la lune ? La lune existe-t-elle ? N’est-elle pas un décor peint sur la voûte céleste ? J’exagère (à peine), mais vous aurez compris l’idée et je suis sûre que vous aurez rencontré des adeptes, même inconscients, de cet illustre mouvement.

Ce qui m’interroge, ce n’est pas ce mouvement, mais son succès, l’influence qu’il a acquise dans la culture au-delà de l’université et qui ne peut pas être attribuée aux sciences humaines. Il en fait certes partie, mais celles-ci luttent contre lui, pour préserver la scientificité de leurs recherches. Les essais qui popularisent cette pensée sont souvent plus accessibles que ceux des universitaires, cependant l’on ne peut pas dire que les postmodernistes soient agréables à lire.

L’engouement général révèle une profonde nécessité psychologique. On en veut à la modernité. On espérait d’elle la résolution de tous les problèmes, ce ne fut pas le cas, alors on la rend responsable de tous nos maux. J’appelle ce schéma le complexe parental. Imaginons des assez bons parents, dans le sens où Winnicott décrivait une mère assez bonne (a good-enough mother) : disponible mais distraite, présente pour ses enfants mais sans s’absenter d’elle-même, le visage en demi-lune, à moitié tourné vers ses petits à moitié absorbé par ses pensées.

Ces assez bons parents donnent la vie : la naissance, la subsistance, l’attention et l’affection, le soutien autant matériel qu’émotionnel, mais ils ne donnent pas le sens de la vie. Or leur générosité laissait croire qu’ils donneraient aussi le sens qui, lorsque nous avons déjà le reste, nous semble l’essentiel ; et ils semblent bien l’avoir, sinon comment pourraient-ils vivre ? Mais ils ne le donnent pas, ils le gardent pour eux, et on leur en veut de cette avarice, jusqu’à leur reprocher la vie qu’ils nous ont donnée. Cependant, on sait aussi ce qu’on leur doit, et la gratitude qui ne peut pas se dire se transforme en culpabilité, comme une dette qu’on ne saurait payer.

Quantité de gens n’ont pas des assez bons parents, mais pour tous, les Lumières tiennent ce rôle au sein de la société. Nous leur devons notre santé et notre éducation, les mesures (encore inachevées et toujours menacées) de liberté et d’égalité, la capacité de déchiffrer ce texte et de le critiquer, d’en avoir le temps aussi, sans mentionner la potabilité de l’eau ou la disponibilité de l’électricité – qui saura jamais achever cette liste. Par cette expression, on désigne une révolution scientifique, philosophique et à terme politique qui nous a montré comment vivre, mais sans jamais nous dire pourquoi vivre, car elle consistait justement à démêler le pourquoi du comment : le pourquoi concerne chacun dans sa vie privée, mais le comment nous est commun, il occupe la vie publique et nous le déterminons ensemble sans décider du pourquoi de notre voisin. Loin de prescrire notre destinée, les Lumières ont instauré un nouveau régime où nous pouvons en décider, sans qu’aucune autorité ou tradition nous l’impose.

Elles sont des assez bons parents, et les assez bons parents sont les meilleurs parents, comme la mère assez bonne de Winnicott est la meilleure des mères – et aussi la plus commune. Les trop bons, en prescrivant un sens, entravent le véritable épanouissement, qui consiste à devenir qui nous sommes par nos propres moyens. Les mauvais ne soutiennent pas assez la vie pour qu’elle se développe, ils l’abandonnent. Au passage, Winnicott n’élabore pas ce concept pour dénoncer les mauvaises mères, mais pour louer la mère ordinaire qui se comporte parfaitement envers son bébé. Savante sans le savoir, elle ne donne ni trop ni trop peu, laisse sa place au manque sans abandonner, permettant à l’enfant de constituer une identité propre, différenciée d’elle.

Ainsi pourrait s’expliquer notre ambivalence envers la modernité. La gratitude que nous devons aux générations précédentes ne parvient pas à s’exprimer et devient une culpabilité pour la chance que nous avons, comme si la modernité nous tombait dessus depuis nulle part, par la grâce ou le karma, alors que notre présent est le fruit de la volonté et du travail d’hommes et de femmes, une conquête faite à la sueur de leur front et de leur espérance. Nous ne pouvons exprimer notre gratitude, faute de mémoire, mais aussi par rancune : la modernité nous offre tant mais pas l’essentiel, elle fournit la vie mais pas le sens de la vie, elle nous donne plus que nous ne pourrons jamais donner, du moins à titre personnel, et pourtant ce n’est pas assez.

Je poursuis, filant éhontément la métaphore : comme avec des parents, il faut reconnaître les limites de la modernité sans les lui reprocher. Ces limites assurent notre liberté, la critique est la condition de la création, que la modernité ne soit pas le tout du monde nous permet d’en sortir. Elle ne nous interdit pas de chercher du sens en dehors d’elle, au contraire elle nous y encourage, par son insatiable curiosité, et si nous le trouvons, il ne l’invalide pas en retour. La raison n’épuise pas notre rapport au monde. La science ne nous dira jamais le sens de la vie. Aucune connaissance ne me révèlera pourquoi nous sommes ici ni pourquoi je suis moi.

Mais il faut aussi apprendre à dire merci.

La modernité a considérablement limité les violences, les abus, les souffrances, elle nous a affranchis d’innombrables iniquités, parce qu’elle a fait de la réalité la pierre de touche de la société, de la nature le fondement de la culture, en plaçant la connaissance au centre de nos actes, en prenant la science et non la croyance comme critère du jugement. Ce qui est révolutionnaire et le restera toujours, c’est la vérité. Si nous l’abandonnons, nous nous rangeons avec la réaction.

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