La fille de l’eau

Lia sort du lycée, et comme tous les jours elle prend le bus qui la déposera à la plage. Les écouteurs de son mp3 scotchés à ses oreilles, la jeune fille est dans son monde. Ainsi elle n’entend pas les railleries des autres filles, ni les blagues plus ou moins salaces des garçons.

Elle a toujours été solitaire, n’a jamais cherché à être à la mode ou avoir un petit ami, comme c’est souvent le cas à son âge. Lia a toujours été à part, c’est comme ça, et cela semble lui aller.

Lia est une jolie brune d’1m68, des cheveux dégradés qui tombent sous les épaules d’un corps svelte aux courbes bien dessinées. Ce n’est pas une grande sportive, mais elle vit au bord de la mer et adore nager depuis toujours. C’est devenu vital, elle en besoin au quotidien.

La jeune fille a donc pour habitude de passer par la plage avant de rentrer chez elle. Assise dans le fond du bus, elle traverse à nouveau les regards moqueurs et « plaisanteries » de ses camarades classe sans rien entendre, puis descend à l’arrêt en bordure de sable. Le véhicule à peine reparti, Lia inspire une grosse bouffée d’air iodé qui lui fait tellement de bien que ses muscles se détendent instantanément et les larmes lui montent aux yeux. Avant de s’avancer sur le piétonnier, la demoiselle prend le temps d’ôter ses sandales, sa veste en jean, et de couper la musique. Elle fait quelques pas, le visage levé vers le ciel, et ferme les yeux pour laisser le temps au soleil de réchauffer sa peau dorée. Vêtue d’un débardeur et d’une jupe légère qui lui arrive au-dessus du genou, elle se laisse envahir du bien-être que lui procure cette liberté. La liberté d’être loin des autres et donc de ne pas être jugée pour sa différence, pour son caractère solitaire qui pourrait être confondu avec l’égoïsme selon les situations.

Lia marche tranquillement, laisse ses pieds s’enfoncer dans le sable et trouve même agréables les petits grains qui s’immiscent entre ses orteils aux ongles vernis. Parce que malgré tout Lia est coquette, même si elle ne cherche pas à « plaire à tout prix » comme nombre des jeunes filles.

Perdue dans ses pensées, elle ne se rend pas compte qu’elle est déjà proche de l’écume recrachée par les premières vagues. Elle recule de quelques pas, pose son sac et en sort une serviette qu’elle étale parterre. Un coup d’œil rapide de chaque côté pour s’assurer qu’elle est bien seule – on a beau être hors saison, on ne sait jamais – et elle retire naturellement son débardeur et sa jupe pour se retrouver en sous-vêtements. Faute de mieux, elle attrape un stylo dans sa trousse pour faire tenir sa chevelure en un chignon improbable.

Enfin elle peut entrer dans l’eau. Elle n’a pas froid, et trouve comme tous les jours l’eau à son goût. Elle y va lentement, plus pour savourer l’instant que par prudence. C’est son coin à elle, que peut-il lui arriver de toute façon ? Lia vient ici depuis le collège, jamais accompagnée, seule l’heure varie selon la saison. C’est une petite anse abritée par des rochers, juste derrière la plage principale. Elle est à l’écart mais facile d’accès. Alors à part pendant le pic de la saison touristique, la jeune fille est quasiment certaine ne pas être dérangée.

Depuis quelques temps, en plus de la plongée (avec bouteilles, palmes, etc…) elle s’entraîne à l’apnée. Cette idée de pouvoir rester sous l’eau, coupée du monde, sans aucune contrainte matérielle l’attire au plus haut point. Ce n’est pas tant pour admirer les paysages sous-marins que pour se retrouver dans le monde du silence, ce calme apaisant qui lui sied tellement. Si les sirènes existaient, elle devait en être une dans une vie antérieure. D’ailleurs quand elle était enfant, Lia voulait qu’on l’appelle Arielle.

Mais pas d’entraînement ce soir, ni en apnée ni en plongée : elle n’a pas son matériel avec elle. Demain c’est samedi, Lia reviendra avec son équipement et son sourire qui ne la quitte jamais lorsqu’elle est ici.

De retour chez elle, Lia est imperméable aux remontrances de sa mère qui lui demande, pour la énième fois, pourquoi elle rentre toujours avec des vêtements humides. Elle sait que son père lui assènera une deuxième couche de reproches, mais qu’importe : il n’y a que dans l’eau que Lia se sent bien. Personne dans son entourage ne l’a jamais comprise.

En attendant, elle monte dans sa chambre et commence ses devoirs pour avoir le plus de temps possible dans la Grande Bleue ce week-end.

Lia reste dans l’eau un peu plus longtemps à chaque fois, comme pour grapiller quelques secondes supplémentaires dans ce monde magique. Dernièrement, elle a même trouvé un trou sous quelques rochers. Elle a du mal à se faire une idée de la taille, mais ce renfoncement forme une cavité, presque comme une petite grotte. La jeune fille est irrémédiablement attirée par cet endroit, dans lequel elle passe désormais tous ses temps de plongée. Ce n’est pas très profond finalement, et une bouteille de 6 litres (30 minutes) lui suffit. Cela permet à Lia de recharger ses « accus » au fur et à mesure qu’elle vide la bouteille.

Aujourd’hui Lia décide de passer une étape et d’explorer la fameuse niche qui l’obnubile depuis des jours. Sa combinaison, son masque, ses palmes… tout est prêt. Elle a même fait remplir son autre bouteille : la 12 litres. Elle ne connaît pas assez ce lieu, alors elle préfère être prudente.

Après les traditionnels courses du samedi matin avec sa mère et le déjeuner familial, Lia va enfin pouvoir s’adonner à sa passion. C’est d’ailleurs plus qu’une passion, c’est carrément un mode de vie.

Cela fait quelques minutes maintenant que Lia est assise en tailleur sur le sable, dans « son » coin, à l’abri des regards. Il ne lui reste qu’à enfiler sa combinaison, ses palmes, et mettre la bouteille sur son dos pour entrer dans l’eau. Elle plisse les yeux à cause de la lumière blanche de l’après-midi, et laisse, avec un plaisir non dissimulé, les rayons du soleil lécher sa peau dorée. Quelques nuages se profilent à l’horizon, alors Lia profite encore un peu de cette chaleur inattendue. Dans quelques heures il y aura peut-être un orage, ou une averse, et l’atmosphère sera totalement différente.

Lia se lève et fini quand même par s’équiper. Cet « avant » plongée, c’est presque son moment préféré, celui où elle sait qu’il lui reste tout à faire, à découvrir, à ressentir. Au loin, de l’autre côté des rochers, lui parviennent les bruits de la plage ; mais Lia n’est déjà plus là. De l’eau jusqu’aux genoux, elle s’étire avant de mettre la bouteille sur son dos. Elle sait que la cavité qu’elle arpente depuis quelques jours n’est pas très profonde, et qu’elle a environ une heure d’autonomie.

L’eau lui arrive maintenant à la taille. Lia fait demi-tour aussi vite que ces palmes le lui permettent, et regarde ses vêtements, pliés avec soin sur le sable. Elle ne craint rien, elle n’a rien à voler : l’essentiel, elle l’a sur elle. Un coup d’œil sur la gauche et la plage, avec ses quelques touristes qui semblent s’être perdus hors saison.

Lia se laisse entraîner d’un coup vers l’arrière, comme si sa bouteille, devenue trop lourde, venait s’écraser sur l’eau. La jeune fille prolonge ce mouvement et fait une boucle dans l’eau avec son corps. A présent dans le bon sens pour nager sereinement, elle avance aussi droit que possible vers « la niche ».

Quelques poussières marines obstruent l’entrée, mais Lia n’en a que faire, elles ne la gène pas pour passer. Ca y est, elle est dedans ! Elle se sent tellement bien qu’elle a l’impression de rentrer chez elle après un très long voyage. Comme à son habitude, elle va profiter de ce moment magique pour s’exiler de ses pensées, partir loin dans ce monde qui est sien.

Lia se laisse porter par le léger courant qui l’emmène vers l’intérieur de la caverne. Les aspérités sur les murs sont des dessins – ou des signes ? – qui semblent être un langage, ou un code. La jeune femme se félicite à cet instant d’avoir pensé à prendre sa lampe frontale. Dommage qu’elle ne puisse recopier les codes ou les photographier, mais elle reviendra une prochaine fois… ce qui ne l’empêche pas d’essayer d’en mémoriser le maximum avant de continuer son exploration. A tâtons, elle découvre sur ces murs une histoire à part entière : elle a vraiment bien fait de franchir le seuil de cette grotte.

C’est alors qu’elle distingue un coin plus sombre. En s’approchant, Lia constate qu’il s’agit d’un passage un peu rétréci. Après quelques secondes d’hésitation, elle s’engouffre dans ce couloir marin, dans lequel elle est obligée d’avancer sur le ventre. Il y a moins de 5 mètres, mais cela paraît interminable. Ce tunnel débouche sur une seconde cavité, bien plus grande que la première. Beaucoup plus de signes et de dessins figurent sur les murs, et Lia sait déjà qu’elle n’aura pas le temps de tous les mémoriser, elle doit déjà penser à sa remontée à la surface. A tourner sur elle-même pour voir le plus de signes possible, elle tombe nez à nez avec un dessin géant. Sa surprise est telle qu’elle lui coupe le souffle. Ce qui n’est franchement pas bon pour sa réserve d’air, elle le sait. Alors elle essaie de se calmer, ferme les yeux, et se recentre sur le bien-être que cet endroit lui procurait jusque là.

Mais Lia ne peut effacer ce qu’elle vient de voir : un dessin d’elle-même, assise en tailleur sur le sable, offrant sa peau au soleil avant la plongée. Elle n’en revient pas. On pourrait penser qu’il s’agit de n’importe quelle fille ou femme, mais il n’en est rien. Si Lia est attirée par ce lieu depuis des semaines, ce n’est pas un hasard, elle en est maintenant convaincue.

Prise de panique, elle a trop de mal à contrôler sa respiration et préfère rebrousser chemin avant de manquer d’air. Dans sa précipitation, elle perd encore de précieuses secondes pour retrouver le tunnel rétréci. Evidemment, celui-ci lui paraît bien plus long que la première fois, et Lia se dépêche. Au loin, elle aperçoit une lueur – comment est-ce possible à cet endroit ? – qui la motive, comme si le fait d’arriver à sa hauteur l’aiderait à remonter plus vite. La jeune fille sait qu’une fois ce tunnel passé, elle sera dans la première grotte et pourra finir en apnée le cas échéant.

Lia continue de battre des jambes, mais ce tunnel lui semble interminable. La lueur ne semble se rapprocher, mais il est difficile de distinguer ce que c’est, comme si elle n’avait pas de forme. Au fil de son avance, Lia se rend compte qu’il s’agit d’un poisson-lanterne. Elle le fixe avec intensité et étonnement, puisqu’il ne fraye habituellement que dans les profondeurs abyssales… Hors, Lia ne plonge pas à plus de 3 ou 4 mètres.

La jeune fille dépasse le fameux poisson et arrive enfin dans cette première grotte, mais elle ne la reconnaît pas. Les signes et dessins ont changé, elle ne trouve plus l’entrée. Celle ci est plus grande et plus longue. Au fond, Lia distingue une autre lueur. La panique qui l’envahissait tout à l’heure fait place à la quiétude. Elle est dans son monde, elle se sent bien, la lumière la rassure. Lia continue de surveiller sa respiration, mais sent bien que sa réserve d’air touche à sa fin. Elle suit, confiante, la lumière au bout de la caverne, voit d’autres images sur les murs, et ne sent pas ses muscles qui s’ankylosent malgré ses mouvements qui se sont faits plus lents.

Une dernière goulée d’air… ses yeux qui se ferment sur ce paradis inconnu… la conscience qui n’est plus… une vie qui s’échappe.

Lia ne s’est rendu compte de rien, mais elle est là où elle se sentait le mieux. Pour toujours.

Quand les parents identifieront les vêtements de leur fille, faute de corps, ils resteront inconsolables, la tête pleine de questions.


Encore merci à Mon Chéri pour ces trois mots : trou, lanterne, matériel.

Et merci aux commentaires / avis que vous laisserez… à moins que ça ne soit 3 mots pour une prochaine histoire ?

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