La Cité

Il est prêt à partir, son sac attend dans l’entrée.

Un dernier coup d’œil à la chambre qu’il a toujours connue, dans laquelle il a grandi. Lundgren, Van Damme, Seagal : leurs posters comme seuls vestiges de sa passion.

Lui c’est Fred, 20 ans, cheveux châtains coupés en brosse, yeux bleus, le corps façonné par quatorze ans d’arts martiaux. Toutes ces années passées à s’entraîner dans des salles plus ou moins glauques, à obéir aux différents entraîneurs – seules personnes à qui il a daigné obéir – à se forger un mental et à sculpter son corps à coups de pompes, d’abdominaux, de corde à sauter et autres footings quotidiens.

Le sport l’a aidé à canaliser son énergie, sa haine, sa violence innées sans cesse mises à l’épreuve. Il lui a fallu beaucoup de patience pour apprivoiser les katas et en comprendre l’utilité.

Mais dès qu’il s’agissait de boxe et d’arts martiaux en général, son cerveau était comme formaté, et plus rien ne comptait. Rien d’autre n’a jamais réellement compté, d’ailleurs. Ni sa famille, ni les filles, ni les sorties ne l’ont vraiment intéressé.

Très vite il a participé à différentes manifestations pour les « – de 10 ans », mais ça ne lui suffisait pas. Fred était un insatiable du combat en « boxe thaï », il s’est alors essayé au Full Contact à la Savate et au Sabre.

 

A 14 ans, il a même eu l’occasion d’aller en Thaïlande lors d’un échange entre clubs. Ce fut comme un électrochoc : il a pris conscience de la dimension des arts martiaux en Asie. Les yeux bleus de l’adolescent brillaient quand il a découvert la salle avec ses gradins et ses rings, nettoyés pour l’occasion.

Malgré les décorations rouges et or, les guirlandes, le pot de bienvenue et le discours des « officiels », en s’approchant plus près on pouvait voir des rings aux cordes élimées, des sols plus tout à fait nets, comportant l’ombre des tâches de sang de combats antérieurs.

Fred se sentait chez lui, un paradis comme il n’aurait même pas osé en rêver. Il tenait dans sa main droite le dauphin en porte-clé qu’il avait gagné lors d’une rare sortie à la fête foraine « quand il était petit ». C’était une autre époque, une autre vie, avant que la boxe n’occupe chaque minute de son temps. Mais il avait gardé ce dauphin et l’avait toujours sur lui. Etait-ce par habitude ou par superstition ? Lui-même ne saurait répondre.

Fred est monté sur le ring une seule fois lors de ce voyage. Les coaches des deux pays avaient mis en garde les garçons : « Ce n’est qu’un match de gala, pour découvrir l’ambiance ici. Les médailles sont en chocolat, alors pas de coup inutile et comportez-vous comme il faut. »

Mais le jeune Français n’a rien voulu savoir. Pour une fois il était prêt à désobéir aux consignes, et s’apprêtait à montrer de quoi il était capable. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il vit un asticot de 11 ans le rejoindre entre les cordes, le sourire dévoilant toutes ses dents et un short un peu trop grand pour lui. L’adolescent vaniteux s’était alors vexé, et la haine et la rancœur avaient commencé à gronder en lui.

Le speaker au micro expliquait le déroulement de la soirée à venir, mais Fred ne l’entendait pas. Il ne pensait qu’au combat qu’il allait mener, et à travers celui-ci montrer qu’il n’aimait pas être le dindon de la farce ; et tant pis pour le gosse et ses dents trop blanches.

Les deux adversaires d’un round sont face à face, l’arbitre donne son feu vert avec le traditionnel coup de sifflet.

Juste le temps pour Fred de placer sa garde et soigner sa position de jambes. « C’est comme à l’entraînement » essaie-t-il de se convaincre.

Mais au fond de lui, il sait que ce n’est pas le cas.

Il voit passer un éclair dans l’œil du môme qui le fixe sans ciller.

En une seconde, c’est le trou noir.

Quand il rouvre les yeux, Fred est à l’hôpital avec son coach qui s’occupe comme il peut avec la télévision locale. Hébété, l’adolescent découvre autour de lui un couloir jaunâtre aux néons capricieux ; il ouvre la bouche pour parler, mais son entraîneur le devance :

« Coup de tibia dans la tempe et balayette. T’étais sonné en moins de deux secondes. Comme t’avais du mal à rester conscient, j’ai préféré t’amener ici. On attend le résultat des examens, mais a priori y a rien. Après on pourra rentrer à l’hôtel. »

De retour en France, Fred a du mal à digérer cette cuisante défaite lors d’un combat qui n’en est pas un. Pas pour lui.

Il se jure de ne plus jamais subir pareil affront.

Alors il redouble d’efforts aux entraînements, fait fi de la fatigue, des courbatures et des entorses.

Le jeune homme reprend les combats, monte en catégorie, son niveau s’améliore, son jeu se précise, son style s’affine. On commence à parler de lui dans le milieu.

Il essuie deux fractures aux jambes, dont une ouverte au tibia. Il sert les dents, prend son mal en patience et reprend le sport de plus belle.

Signe du destin ou simplement l’opportunité de tester une nouvelle discipline, Fred met à profit la convalescence de cette dernière fracture pour se remémorer les katas du Sabre. C’est comme s’il découvrait une nouvelle facette de cet art martial.

Malgré ses déboires, il a eu la chance – ou la volonté ? – de ne jamais mal tourner en participant à des combats clandestins. Ceux-ci sont rémunérateurs, mais interdits. Quiconque s’y fait prendre, perd sa licence. C’est comme ça en Thaïlande, alors Fred se l’impose ici. Pour prendre l’habitude comme il dit.

Aujourd’hui il a un entretien, une sorte de casting pour être accepté dans La Cité. Cet endroit, il en rêve depuis qu’il a vu une affiche sur le mur d’une salle de sport. Ca lui paraissait tellement irréel que le jeune homme a longtemps cru à un pays imaginaire, un peu comme on raconte aux enfants que le chien a été emmené dans une ferme merveilleuse où il sera plus heureux.

Au fil du temps, Fred a compris que ce lieu était réel, mais pas ouvert à tout le monde. Un recrutement a lieu tous les deux ans, et les candidats sont triés sur le volet. Ici, être bon dans sa discipline ne suffit pas. D’ailleurs certains champions se sont cassé les dents aux tests d’entrée ou dans les premiers jours.

La Cité recrute de bons éléments, certes, mais recherche aussi des candidats au potentiel encore ignoré si leur état d’esprit est le bon et qu’ils n’ont pas peur de faire des sacrifices. Quand on entre à La Cité, sauf bannissement, c’est pour toujours. Les « heureux élus » doivent faire preuve d’une totale abnégation pour abandonner leur vie antérieure et tout ce qui s’y apparente.

La vie est stricte, mais régie par l’altruisme et l’ouverture aux autres en toute circonstance.

La Cité est un lieu où hommes et femmes sont logés à la même enseigne. Qu’il s’agisse des chambres, des sanitaires, des vestiaires, des salles à manger, ou d’entraînement, tout est mixte. Et tout le monde participe à l’entretien du matériel et des parties communes.

Les règles établies ne prêtent pas à confusion et sont respectées.

Cette collectivité ne vit pas en autarcie, et régulièrement des membres choisis, appelés « Samouraïs », partent à tour de rôle pour le ravitaillement nécessaire à la bonne marche de La Cité. Il va de soi que ces Samouraïs excellent dans le maniement du Katana et du combat. Cette sortie est la seule autorisée, et considérée comme un privilège réservé auxdits Samouraïs, qui forment une sorte de caste parmi les Citéiens.

Des nouveaux arrivants sont souvent surpris de voir que des familles vivent aussi ici. Bien sûr, celles-ci se sont formées à l’intérieur de cette communauté, avec des résidents dont la présence ici était devenue une évidence.

Ces familles ne partagent plus les chambres « collectives », mais à force de travail et d’entraide, bénéficient d’un cabanon, d’une petite maison, ou d’un bungalow selon leur implication au sein de la communauté.

Ce sont les Arts Martiaux et les entraînements divers qui rythment la vie de La Cité.

A 20 ans, Fred est prêt à tout donner pour faire partie de ce monde, être reconnu parmi les siens, ceux qu’il considère comme ses frères et sœurs alors qu’il ne les connaît pas encore.

Après une bise à sa mère et une rapide poignée de main à son père, Fred a claqué la porte du domicile familial sans se retourner.

Sans un regard, sans un regret.

Il se trouve à l’aube de son existence, celle qu’il a toujours souhaité. Le mois dernier, le jeune homme a réussi avec brio le casting de La Cité. Les Sages dirigeant ce lieu lui ont donné, comme aux autres nouvelles recrues, trente jours pour réfléchir à leur engagement et leur implication futurs.

Fred, lui, a passé un mois à faire le tour de ses anciennes salles d’entraînement, sentir une dernière fois l’odeur de l’effort : celle du sang et de la sueur qui a fait de lui l’homme qu’il est aujourd’hui.

Il se présente au seul portail de l’immense propriété cerclée de hauts murs au crépi blanc cassé, muni de son sac de sport, et sa convocation. Les Sages sont ravis de constater que le nouvel arrivant n’a pas changé d’avis en cours de route. Ils avaient remarqué sa force, son talent et sa détermination, mais avaient également capté la nécessité de canaliser son impulsivité latente. Ils savent donc qu’il faudra être particulièrement attentifs avec cet élément, mais qu’il peut faire une excellente recrue sur la durée, et pourquoi pas faire partie des Samouraïs dans quelques années. D’autant qu’il a déjà manié le Sabre…

Une réunion de bienvenue a lieu dans le grand patio, on se croirait à l’arrivée des vacanciers au « Club Med ». Ils sont une vingtaine à avoir été retenus, à siroter un jus de fruit dans cette ambiance faussement décontractée, mais tous savent que ce n’est que le premier jour du reste de leur vie, que le plus dur reste à faire et que les prochains mois vont être une mise à l’épreuve de tous les instants.

C’est dans le règlement : une fois acceptés au casting, les nouvelles recrues ont de six mois à un an pour prouver le sérieux de leur engagement. Et la première règle à respecter – la plus importante – est l’interdiction formelle de sortir du camp. De toute façon, rien ne manque à l’intérieur, et la communauté vit davantage dans la discipline et la spiritualité que dans le confort et le luxe.

Après quelques mois, Fred se sent en véritable adéquation avec ce mode de vie qu’il a choisi. Il ne regrette rien de sa vie antérieure. Il n’en a gardé que ce dauphin en porte-clés qu’il trimballe avec lui depuis l’enfance. Il manque de peinture, il est un peu abîmé, mais toujours là ; seule relique rappelant au jeune homme qu’il y a un autre monde à l’extérieur.

Un matin, après un entraînement particulièrement difficile, Stéphane s’approche de Fred pour discuter. Depuis quelques mois à force d’entraînements communs et de solidarité entre nouvelles recrues, une amitié commence à se tisser.

« J’ai un service à te demander…

  • Bien sûr, lequel ?
  • C’est délicat et je comprendrais que tu me dises non…
  • Vas-y, crache le morceau
  • Je voudrais que tu ailles voir ma sœur pour lui demander une photo du petit. »

Fred met quelques secondes à comprendre cette dernière phrase. Il sait que Stéphane n’est pas totalement à son aise ici, et que sa famille lui manque. Quand il est arrivé à La Cité, sa sœur était enceinte, et il allait être tonton pour la première fois.

C’est son grand regret. Celui qui le fait tourner comme un lion en cage pendant parfois des heures, au lieu de réussir à dormir et récupérer de leurs journées épuisantes.

Son second regret est de n’avoir jamais appris à écrire. Il reconnaît certains mots quand il les voit, mais il n’a jamais su tenir un stylo. En arrivant à La Cité, les Sages ont repéré cette lacune et font de leur mieux pour la combler en permettant à Stéphane d’assister à certains cours de français habituellement prévus pour les plus jeunes.

S’il avait pu, s’il avait su… il aurait au moins pu faire un courrier à sa sœur, les échanges avec la famille extérieure étant permis.

« Je voudrais tellement voir mon neveu, au moins une fois. » Quand il en parle, ses yeux s’embuent mais la fierté lui fait ravaler ses larmes naissantes.

« OK. »

Stéphane ne sait pas s’il a entendu cette réponse ou s’il l’a rêvée. Ses yeux s’arrondissent à l’instar de sa bouche, mais Fred lui confirme :

«  Je ne sais pas encore comment je vais m’y prendre, mais je sais que c’est important pour toi. Et puis, on doit s’entraider ici, non ? » et Fred ponctue d’un clin d’œil sa question purement rhétorique.

Il sait ce qu’il risque, mais il n’a qu’une parole.

Depuis son arrivée, il a sympathisé avec un des Samouraïs lors de ses permanences à l’économat des cuisines des recrues. Il se doit de préparer une histoire qui tienne la route s’il ne veut pas se faire prendre. Cela pourrait entraîner son exclusion de La Cité, et il ne le supporterait pas.

Fred échafaude donc un plan dont il ne parle à personne, même pas au principal intéressé. Il ne fait confiance à personne : les habitudes ont la vie dure. Comme lui.

Quelques semaines passent, Stéphane reçoit au courrier une photo de son neveu accompagnée de quelques mots sur un post-it. Un sourire irrépressible traverse son visage, et son regard en dit long sur la gratitude qu’il a pour Fred. Ce dernier se contente de sourire et de répondre par un clin d’œil.

Le soir même, Fred est convoqué chez les Sages avec Stéphane. Il prend la nouvelle avec une apparente désinvolture, mais il se doute que l’heure est grave.

Aurait-il été trahi ? Par qui ?

Après dîner, les Sages se retrouvent dans la salle de Conseil, accompagnés de cinq Samouraïs. Ils attendent les deux convoqués de service : Fred et Stéphane.

Les deux jeunes hommes sont soupçonnés d’avoir transgressé la règle de « sortie interdite ».

Fred ne se démonte pas devant l’auditoire, et demande de manière directe ce qui permet de telles accusations.

«  Vous savez que les gens sont observateurs et bavards. Les préposés au courrier ont remarqué celui qu’à reçu notre ami Stéphane était le premier depuis qu’il était ici. Et pour cause, il ne sait pas écrire et très peu lire – même si ses progrès sont constants. Nous nous sommes donc demandé pourquoi maintenant ? Et surtout comment il a pu transmettre nos coordonnées plusieurs mois après son arrivée. »

Les épaules des garçons s’affaissent imperceptiblement. Ils se savent démasqués et n’espèrent qu’une chose : que la sanction encourue soit allégée pour cette première incartade. Un peu comme un avertissement qui n’aurait pas de conséquences sur le long terme…

« Nous avons donc mené une enquête interne dont on a déduit que l’un de vous était sorti. Restait à savoir lequel ? Les langues se sont rapidement déliées, et les Samouraïs – étant choisis comme tels après souvent plusieurs années d’attente – tenant à leur poste au sein de notre communauté ne se sont pas fait prier pour expliquer ce qui s’était passé.

C’est pourquoi nous sommes en mesure d’affirmer que c’est vous, ami Fred, qui êtes sorti pour aller voir la sœur de votre ami. Votre stratagème était plutôt malin : demander à un Samouraï de se rendre indisponible pour une sortie prévue, et emprunter ses vêtements et sa place le jour convenu. Votre petit jeu serait sûrement passé inaperçu si vous n’aviez pas été à la solde d’un illéttré. »

Stéphane s’est alors effondré, ne sachant plus à qui il demandait pardon : aux Samouraïs, aux Sages, à Fred, à la Communauté… Il savait le sort qui l’attendait, et que la décision du Conseil serait irrévocable. Mais il espérait encore pour son ami, sachant que c’est par sa faute qu’il était sorti, et qu’il paierait sûrement le prix fort.

Fred, qui voulait rester digne malgré les circonstances, a simplement voulu expliquer sa démarche. Ne devait-on pas faire preuve d’altruisme quelles que soient les circonstances, au sein de La Cité ?

Les Sages et les Samouraïs tinrent un conciliabule pendant quelques minutes qui parurent interminables. Ils se tournèrent à nouveau vers les deux fautifs, le verdict était prêt : les deux amis étaient expulsés de La Cité. Décision irrévocable et conforme au règlement de la communauté.

Fred tenta alors de plaider sa cause tant bien que mal, justifiant sa sortie isolée par la solidarité tant prônée ici. Il jura qu’il n’essaierait jamais plus de sortir, que sa vie était désormais ici, parmi ses amis, ses frères. Qu’il était prêt à tout et n’importe quoi pour rester avec eux. Que le mettre dehors aujourd’hui, c’était le condamner à mort demain.

Il faut croire que sa tirade fit son petit effet, puisque les Samouraïs présents réévaluèrent la sanction avec les Sages et lui accordèrent le droit de demeurer dans La Cité, dans les conditions actuelles. Fred sentit son corps se détendre un peu, son esprit s’alléger, et se prit même à croire qu’il n’allait pas être puni l’espace d’un court instant.

Mais c’était sans connaître la droiture et le point de vue du Conseil.

Un des Samouraïs prit la parole pour ajouter que s’il restait parmi la communauté, il acceptait de ne jamais devenir un des Leurs : un Samouraï. Cette caste lui serait interdite définitivement.

Fred encaissa le coup. Il resta silencieux pendant presqu’une minute avant d’acquiescer.

L’affaire s’était réglée en moins d’une heure.

Le lendemain, à l’heure du petit-déjeuner, la place de Fred brillait par son absence. Aucun de ses amis ne l’avait vu ce matin.

Le Samouraï de service décida d’aller voir dans la chambre du jeune homme, et ce qu’il vit lui imposa une forme de respect.

Sachant qu’il ne pourrait jamais être un des leurs, le garçon s’était d’une certaine manière joint à eux : vêtu de son kimono de gala, il s’était agenouillé face à la porte après avoir saisi son sabre habituellement rangé sous son lit. Il avait saisi l’arme à deux mains, levé les bras au-dessus de sa tête, et sans même une once de peur, s’était donné la mort en enfonçant la lame dans l’abdomen.

Sans un mot, sans un cri.


Merci encore à Manu, pour les mots : Peur, Dauphin, Samouraï. L’histoire qu’ils m’ont inspirée vous a-t-elle plu ?

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