Journal d’un voyageur estival

Au début du mois d’août, Pierre le frère de Camille nous a rejoint pour voyager 15 jours avec nous. Il a gentiment accepté d’écrire cette partie du blog à notre place!

Pour deux personnes qui traversent le monde à vélo, quinze jours, c’est une petite respiration, une modeste virgule dans une longue phrase. Deux semaines, c’est aussi le temps que passe le Français moyen dans son camping favori, alternant savamment brûlures au soleil et apéritif ; même lui trouve ça un peu court. Pourtant, il peut s’en passer des choses en deux semaines si comme moi, vous allez rejoindre Camille et Nicolas au Kazakhstan ! Atteints par un subtil mélange de flemme et d’idée originale, ils m’ont proposé d’écrire le récit de ces quinze jours de début août 2016 où nos chemins ont suivi les mêmes sentiers. Me voilà donc pour quelques lignes le narrateur de ce blog…

Étape 1 : arrivée à Almaty (prononcez Almateuh)

L’aéroport d’Almaty, premier contact obligé avec ce pays pour ceux qui n’ont pas l’idée folle d’y aller en vélo, ressemble à bien d’autres aéroports du monde, à la différence près que le personnel vous annonce bien vite la couleur du pays. En dehors du Russe (ou du Kazakh), point de Salut ! L’Anglais est maîtrisé de manière lacunaire, lorsqu’il n’est pas tout simplement une langue mystérieuse où Goudebaï peut signifier Bonjour (je vous renvoie pour cela à un article précédent sur le Kazakhstan).

Peu après mon arrivée, je dus emprunter un taxi pour rejoindre Camille et Nicolas dans un B&B du cente-ville. En chemin, après quelques efforts vains pour expliquer au chauffeur où se trouvait Parthenay (vaine présomption !), il eut le temps de me proposer d’épouser une Kazakhe pour rester plus longtemps ici, car la France, selon ses propres dires, ça craignait beaucoup avec les attentats et les terroristes partout. Bien sympathique tout de même, il me déposa à destination sans même augmenter après coup le tarif annoncé, chose qui était une faveur, comme le montra la suite du voyage. Ayant rejoint Camille et Nicolas, il fallut goûter l’inévitable Koumis, boisson locale dont le goût, lorsqu’elle est fabriquée avec amour et de manière artisanale, ressemble plus ou moins à de la bile. J’eus de la chance, ce soir-là, de n’avoir qu’un supermarché à disposition, et donc un produit un peu « fade ».

Le lendemain, nous visitâmes le centre-ville d’Almaty. La ville est à la fois intéressante et repoussante. Les mosquées y côtoient les cathédrales orthodoxes ; les vieilles constructions soviétiques y croisent des KFC et d’immenses immeubles rutilants, construits grâce à l’argent du gaz et du pétrole. Dans les rues, c’est un concours de voitures de luxe permanent. Oh, il ne doit pas y avoir là plus d’argent qu’en France, mais on a moins de honte à le montrer. La réussite est dans le paraître, pour ces anciens nomades nouveaux magnats des énergies fossiles. Tout est très occidental, des pistes cyclables jusqu’aux habitants qui s’habillent et se comportent comme des Européens-Américains. En revanche, lorsqu’on quitte cette vitrine, cette ville qui se contemple elle-même, les banlieues sont plus conformes à l’image que l’on peut se faire d’une ville d’Asie Centrale, avec ses toits de tôle, ses bazars et ses enfants jouant dans la rue. Le Kazakhstan n’est ni Almaty, ni sa banlieue, ni même les campagnes alentours. Il est tout cela à la fois.

Étape 2 : le plateau d’Assy (prononcez Asseuh : décidément, ils aiment bien les fins de mots en euh)

Après deux jours à Almaty, Maïlys, la sœur de Nicolas, nous rejoignit. Désormais à l’équilibre (deux Courroux contre deux Besson), ce qui avait son importance dans les débats philosophiques, nous quittâmes Almaty l’Occidentale en taxi. C’est à cette occasion que je découvris ce qu’être un touriste occidental avait comme implications quant au changement brutal du prix négocié entre le début et la fin d’un trajet…

Notre destination était le plateau d’Assy. Il s’agit d’un plateau d’altitude, situé environ à 2000m, dans lequel les bergers font paître leurs troupeaux en été. Si pour Camille et Nicolas, qui sortaient de deux mois au Kirghizstan, le cadre ne dut pas être trop dépaysant, pour moi et Maïlys, en revanche, il s’agissait de notre premier contact avec un monde de carte postale : yourtes, bergers à cheval, immenses steppes encadrées par des sommets enneigés… À vrai dire, il y avait un peu trop de carte postale au début de notre trajet, dans la vallée qui nous faisait entrer dans le parc national de l’Ile-Alatau. Les Kazakhs d’Almaty se rendent souvent dans cet endroit, à un peu plus d’une heure seulement, pour célébrer leurs mariages, en louant une yourte. Pas de bergers, donc, mais des limousines. Nicolas ne put résister à son amour des belles voitures, et se fit prendre en photo avec un de ces bolides.

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Les distances à parcourir nous semblaient assez courtes, d’après les cartes que nous avions. Mais Nicolas et Camille avaient laissé leurs vélos à Almaty, et c’est donc à pied que nous parcourions les routes d’abord goudronnées, mais qui se muèrent très vite en des sentiers rocailleux, avant de n’être plus que des pistes tracées dans l’herbe rase par les véhicules. Au début de notre expédition, qui devait durer environ dix jours avant un retour à Almaty, les paysages étaient très alpins, et une dense forêt recouvrait les pentes accidentées des montagnes. Seule la couleur de la roche, ocre, et les pommiers sauvages sur les bords de la route, nous indiquaient que nous étions bien dans les montagnes du Tian-Shan. La chaleur était tout à fait supportable, les nuits un peu fraîches. Seule la pluie, qui tombait par intermittence, nous gênait dans notre progression.

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Un peu paresseux, nous souhaitions éviter un rude dénivelé qui devait nous mener finalement au plateau d’Assy. Dès qu’un véhicule passait, nous tentions de l’arrêter pour qu’il nous prenne, mais ce n’était pas chose facile pour 4 personnes chargées de sacs de randonnée. Une bonne étoile devait cependant veiller sur nous, car nous ne fîmes que quelques petits kilomètres ce jour-là, avant qu’une bétaillère accepte de nous prendre. Nous montâmes à l’endroit où les moutons avaient l’habitude d’être chargés. Bercés par une douce odeur de crotte ovine et bringuebalés par les cahots du véhicule sur une route accidentée, nous découvrîmes finalement, derrière les bâches du camion, les vertes steppes du plateau d’Assy. Nos conducteurs d’un jour se montrèrent généreux : peut-être apitoyés par la barbe de Nicolas, ils refusèrent de nous laisser partir sans que nous ayons accepté comme cadeau un rasoir électrique.

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Peu après avoir dit adieu à nos conducteurs d’un jour, nous nous rendîmes, sur leur conseil, dans une yourte non loin, où, avait-ils dit, la nourriture était excellente. Nous pensions qu’il s’agissait d’une personne qui nourrissait à l’occasion les rares convois de visiteurs qui se rendaient sur le plateau en 4×4. Quelle ne fut pas notre surprise lorsque nous comprîmes qu’il s’agissait en fait d’une simple connaissance du chauffeur, qui n’osa pas refuser lorsque nous lui fîmes comprendre, dans un russe approximatif mâtiné de langage des signes, que nous voulions manger. Invité plus par nos propres soins que par notre hôte, nous nous installâmes un peu gênés du quiproquo.

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Quelques minutes plus tard, ce fut un vrai repas de princes qui nous fut servi. La Kazakhe nous honorait d’un repas plus que copieux, où la crème et le beurre de ses animaux côtoyaient des morceaux de viande savoureuse. Tant bien que mal, nous discutâmes avec elle, grâce à nos maigres connaissances en russe. Lorsque nous repartîmes, repus et ayant laissé un cadeau à notre hôte, nous croisâmes son mari, qui portait fièrement un chapeau kazakh et nous regarda d’un air amusé.

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La traversée du plateau nous prit deux jours. Le ciel nuageux, qui nous réservait chaque jour quelques ondées, baignait les paysages d’une lumière superbe. Il nous fallut traverser à gué 4 ou 5 fois la même rivière, qui grossissait au fur et à mesure de notre progression ; patauger dans des marécages où le moyen pour rester à sec était de sauter d’un amas d’herbe à un autre ; discuter avec des militaires amusés de notre courage de traverser à pied l’endroit quand tous avaient des chevaux ou des voitures. Nous ne comprîmes que plus tard le sens de leurs avertissements.

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Étape 3 : Vers Bartogaï

Lorsque nous quittâmes le plateau, nous avions devant nous un sentier de terre qui serpentait dans les montagnes, et menait, après de nombreuses montées et descentes, jusqu’à la steppe basse, à 1000 m d’altitude, au lac de Bartogaï. Nous pensions alors qu’il y avait là un petit village et de la nourriture. Nous estimions aussi que le chemin serait fait en une journée, et sans trop d’efforts. Certes, il y avait bien 50 km, mais nous étions habitués à ce que notre chance nous amène, le long de la route, une âme charitable qui nous prit en voiture. Cependant, nous entrions sans le savoir dans un désert, et seuls un ou deux véhicules passaient sur ce chemin dans la journée. Ils allaient dans la direction opposée ou bien étaient déjà chargés au maximum. Même les moutons et les chevaux se faisaient rares). Il nous fallut donc deux jours de longue marche pour traverser l’endroit.

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Notre consolation était l’aspect sublime des paysages. Nos seuls compagnons étant des insectes et des oiseaux, nous pouvions nous croire explorateurs d’un monde inconnu et sauvage. Seuls quelques indices laissaient deviner la présence de l’homme : une carcasse de camion au fond d’un précipice, un tertre couronnant une montagne chauve, et les restes d’un camp près d’une rivière. Pour égayer nos soirées, Jean-Luc Godard s’invita sous notre tente, accompagné par de nombreuses parties de cartes.

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Ces deux jours furent sans conteste la partie la plus rude de ce court périple. Au soir du second jour, nous étions au bord des rives turquoise du lac Bartogaï ; mais hélas, nul village n’apparaissait à l’horizon. Une voiture arrêtée en chemin nous le confirma, il fallait encore marcher plus de trente kilomètres dans la steppe pour atteindre Kokpek, où nous trouverions des magasins. Or, nous n’avions plus de nourriture que pour un petit-déjeuner fruste et une maigre pitance à midi. Dix minutes de désarroi eurent à peine le temps de s’écouler que notre bonne étoile, qui était visiblement partie en congé depuis deux jours, revint nous faire signe. Un automobiliste qui allait dans le sens inverse s’arrêta près de nous, et, après une courte discussion ouvrit son coffre, rempli de victuailles. Il ne repartit qu’après avoir rempli nos bras de patates, de pain, et même de Coca-Cola ! Ce qui peut nous repousser sous le ciel de France apparaissait ici comme inespéré.

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Nous plantâmes nos tentes au bord du lac, sur une petite étendue de sable. La nuit fut encore difficile. Un vent puissant balaya la plaine, et le sable s’infiltra lentement mais sûrement dans nos tentes, se jouant des moustiquaires. C’est le visage criblé de sable que nous nous réveillâmes au matin, sous le regard amusé d’un vieux Kazakh qui habitait la seule maison aux alentours. La journée s’annonçait chaude, sans ombre et rude. Maugréant comme à mon habitude, je ne vis pas, derrière moi, une voiture s’arrêter près de Nicolas et Maïlys. La chance nous souriait encore ! Deux jeunes Russes de Saint-Pétersbourg, qui visitaient la région, acceptèrent de nous amener directement jusqu’à Kokpek, où nous fîmes le plein de victuailles. Ils furent même assez aimables pour nous déposer à l’entrée de la prochaine étape de notre voyage, le Canyon de Sharyn.

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Étape 4 : Sharyn et retour à Almaty

Nous étions désormais au beau milieu de la steppe plane et désertique de basse altitude. Si le froid et la pluie nous avaient accompagnés lors du début de notre route, la chaleur sèche était désormais notre compagnon. Mais nous avions le moral au beau fixe après les événements récents. De plus, le chemin n’était plus très long. Nous avions perdu des jours dans les hauts-plateaux, mais désormais, nous étions revenus sur une route bien balisée, un des seuls sites du Kazakhstan qui puisse mériter le nom de « touristique », puisque nous y croisâmes de nombreux autres randonneurs, venus ici pour la journée depuis Almaty. Le réseau téléphonique, que nous avions abandonné depuis plusieurs jours, fit aussi son retour.

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Le canyon de Sharyn, c’est une sorte de petit Colorado. Avec les énormes 4×4 qui sillonnaient les routes alentours, pour un peu, nous nous serions crus en Amérique. Au milieu de la steppe, la rivière Sharyn a creusé une vallée profonde, encadrée par des falaises abruptes et ocres. La randonnée était de courte durée, à peine quelques kilomètres, et cette partie du voyage fut pour nous une sorte de repos bien mérité. Non loin d’un complexe hôtelier, cachés par les hautes herbes, nous plantâmes nos tentes au bord de la rivière, dont l’eau tiède fut un délice pour le bain du soir.

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Le lendemain, nous revînmes à Kokpek, où nous prîmes un bus en direction d’Almaty. Pour moi, le voyage touchait déjà à sa fin. De retour dans la plus grande ville du Kazakhstan, nous fîmes visiter la ville à Maïlys, puis nous nous rendîmes dans des magasins de souvenirs – détour dérisoire, mais si rassurant pour le voyageur occasionnel comme moi, qui espérait ramener quelque chose de tangible en France, autre que le rasoir de marque coréenne donné par notre conducteur d’un jour, qui m’était échu –. Le soir, nous fûmes logés dans un petit hôtel dont la tenancière était une femme pleine de caractère, qui n’hésita pas à menacer le taxi qui me ramena à l’aéroport de représailles s’il changeait son prix. L’heure du retour en France avait déjà sonné pour moi, mais Maïlys accompagna encore deux semaines Camille et Nicolas de l’autre côté de la frontière, au Kirghizstan. Je lui laisse désormais le flambeau pour raconter cela.

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