Insolite

Lucie se réveilla en un sursaut qui la fit asseoir sur son lit. Ses yeux scrutaient l’obscurité pour trouver un repère, savoir où elle était. Elle mit quelques secondes avant de réaliser qu’elle était bien au chaud dans son lit, et qu’elle venait simplement de faire un cauchemar. Elle se leva, descendit à la cuisine et se servit un verre d’eau.

Seule dans le silence, avec pour unique éclairage la lune dont la lumière se glissait entre les lames du store vénitien, Lucie éprouvait une sensation de malaise. Comme si ce qui l’avait effrayée dans son rêve ne l’avait pas quittée, mais elle était incapable de se rappeler quoi.

La jeune femme remonta dans la chambre et jeta un œil à Florent qui dormait à poings fermés. Elle se recoucha, se colla à lui sur le côté, et l’enlaça avec son bras libre. Elle avait besoin de sentir sa présence, d’être rassurée par quelque chose de concret.

  • T’as une sale mine dis donc, on dirait que t’as pas fermé l’œil ?

La question de son homme ne surprit pas Lucie. Devant sa tasse de thé au lait et ses toasts tout chauds, elle avait l’air d’un zombie. Ces dernières semaines, cette jolie brune bientôt trentenaire était devenue l’ombre d’elle-même. Habituellement dynamique et pleine d’entrain, elle voyait ses journées gâchées par des nuits agitées et de toute évidence trop courtes.

Travaillant de chez elle la plupart du temps, Lucie ne voyait pas grand monde. Aussi s’efforçait-elle de sortir tous les jours, ne serait-ce que pour s’oxygéner et faire son footing. A bientôt 30 ans, la jeune femme avait tout pour elle : 1m65, yeux bleus, coiffée d’un carré court plongeant, sa peau claire contrastait parfaitement avec des lèvres qu’elle soulignait d’un rouge soutenu ; un corps mince et fuselé par une activité sportive régulière.

C’est d’ailleurs ce qui avait fait craquer Florent : enfin une fille qui ne rechignait pas à l’idée d’enfiler des baskets pour faire un peu d’exercice. Lui, 1m80, les cheveux et les yeux aussi noirs l’un que l’autre, la peau mate. Ancien sportif confirmé, ayant frôlé le haut niveau, il officiait comme coach à domicile, et se rendait à titre personnel plusieurs fois par semaine dans une petite salle de sport de quartier où il avait ses habitudes. A 32 ans, il filait le parfait amour avec Lucie depuis trois ans. Ils avaient prévu de partir pour une nuit insolite le week-end suivant, grâce à une « box » qu’on leur avait offert pour Noël.

Les amoureux avaient opté pour une nuit dans un château du centre de la France réputé hanté. D’un naturel plutôt cartésien, ça les amusait de découvrir ce qu’on pouvait entendre par « hanté », et de percer éventuellement à jour certains subterfuges utilisés pour renforcer cette idée de paranormal. Il ne leur restait que deux jours avant leur escapade, et tous deux avaient hâte de s’éloigner de leur quotidien.

Ils arrivèrent dans le parc du château sous un ciel couvert. Une fois le cabriolet garé, ils remontèrent l’allée de gravier jusqu’à l’entrée principale avec leurs valises. Une fois sur le perron, ils se tournèrent vers le parc pour avoir une vue d’ensemble : les espaces extérieurs étaient visiblement très bien entretenus, mais rien n’attirait leur attention en particulier. Le couple ne s’attendait pas à Versailles, mais la déception se lisait sur leurs visages.

  • Bonjour et bienvenue dans la demeure de mes Maîtres, le château de Montverdier !

Florent et Lucie sursautèrent et firent volte face d’un seul mouvement. Devant eux se tenait un homme assez âgé pour devoir se cramponner au chambranle de la porte s’il voulait rester sur ses jambes. Son pantalon en toile recouvrait la moitié de son buste, et sa veste aux coudières élimées cachait partiellement une chemise d’un blanc sans éclat.

La jeune femme se fit la réflexion que cet homme devrait être à la retraite depuis longtemps, surtout qu’il ne paraissait pas dans une forme olympique.

De son côté, Florent le trouva à mi-chemin entre Gollum et Quasimodo, et retint de justesse un sourire moqueur.

  • Vous devez être M. et Mme Florent Broussil ? Je suis Boris, votre serviteur. Je vais vous conduire à vos appartements où vous pourrez vous rafraîchir, puis mes Maîtres vous recevront dans le Petit Salon afin de vous souhaiter eux-mêmes la bienvenue.

Une fois que Boris se fut écarté du passage pour laisser entrer ses clients, ceux-ci se trouvèrent dans un hall d’entrée tout en longueur, dont les murs supportaient nombre de tableaux alignés en une perspective qui donnait le vertige. Au bout de cette pièce, on devinait un accès aux parties réservées au personnel, notamment aux cuisines qui laissaient échapper des odeurs alléchantes.

Sur la droite, des rideaux opaques noirs tirés derrière une double porte vitrée cachaient l’accès à ce qui avait été une salle de bal.

Sur la gauche, un large escalier en colimaçon s’étirait sur trois étages, et ses grincements à chaque passage en disaient long sur l’âge de la bâtisse dont les boiseries faisaient le charme.

Lorsque le trio arriva sur le palier du deuxième étage, Boris leur expliqua qu’il n’y avait pas d’électricité dans les couloirs ni dans les chambres. Il leur indiqua les torches placées tous les trois mètres sur les murs, et qu’une fois dans la chambre, ils auraient malgré tout le confort nécessaire. Les visiteurs qui venaient ici cherchaient de l’authentique, alors il n’était pas question de les décevoir.

Le tapis bordeaux à liseré or qui recouvrait le sol dans tout l’escalier et le corridor, atténuait grandement le bruit de leurs pas, ce qui rassura le couple sur d’éventuelles nuisances sonores.

Une fois devant la chambre qui leur avait été attribuée, Boris fouilla dans sa poche pour trouver la bonne clé, et l’introduisit d’une main fébrile dans la serrure. Quand ils pénétrèrent dans leur espace privatif, les clients sentirent une douce chaleur envahirent l’atmosphère : un feu avait été allumé dans la cheminée en prévision de leur arrivée, ce qui toucha particulièrement Lucie qui adorait ça depuis sa plus tendre enfance. Elle pouvait rester assise parterre et regarder les flammes danser pendant des heures.

Florent se retourna pour remercier Boris, mais le vieil homme avait déjà disparu.

Il s’approcha de Lucie et l’embrassa tendrement en la serrant contre lui. La jeune femme aurait aimé se laisser aller, mais rappela à son compagnon que les châtelains les attendaient dans le Petit Salon, et que ce n’était pas très poli de les faire attendre.

Florent desserra son étreinte, mais un sourire frustré persistait sur ses lèvres.

Installés dans les fauteuils d’époque – ou qui y ressemblaient fortement – du Petit Salon, les amoureux faisaient connaissance avec leurs hôtes autour d’un verre. Ces descendants du Comte de Montverdier n’avaient rien de snob, mais faisaient honneur à leurs ancêtres avec une élégance innée. Ils se montraient pourtant chaleureux et sans manières exagérées.

Geoffroy de Montverdier portait un complet noir et une chemise blanche impeccables mais sans cravate, pour inciter ses invités à la décontraction. Avec sa haute taille, et une silhouette longiligne, on devinait qu’il était de ces hommes qui gardaient leur condition physique malgré les outrages du temps.

Mélanie, devenue châtelaine grâce à son mariage avec Geoffroy, n’aspirait qu’à une vie sereine rythmée par les diverses visites au château, depuis qu’elle était coincée dans son fauteuil après un malheureux incident.

– C’était il y a douze ans, lors du mariage de ma fille. C’était une belle journée, mais dans l’après-midi le ciel couvert annonçait un orage pour les heures à venir. Tout le monde avait chaud et n’avait de cesse de venir se rafraîchir au bar sous le chapiteau que nous avions fait installer dans le parc. Nous avions préparé les chevaux pour le cortège, avec les garçons d’honneur comme cavaliers, et les demoiselles d’honneur dans leurs calèches respectives. Ma fille et mon gendre avaient un carrosse pour eux et leurs témoins. De retour de la chapelle, tout ce petit monde a voulu faire un tour du parc et défiler devant les nombreux invités qui formaient une haie d’honneur sur leur passage.

Tout se déroulait comme prévu, brillamment orchestré par les mariés eux-mêmes et l’aide du personnel qui s’était mis en quatre pour les satisfaire en ce jour spécial.

Mais les animaux étaient de plus en plus nerveux à cause de l’orage qui menaçait d’éclater d’un instant à l’autre, le vent soufflait à travers les branches des arbres, soulevant robes, volants et chapeaux au gré de ses envies. Je me suis alors approchée du carrosse des mariés pour les avertir de la tournure que prenaient les choses, tenant d’une main mon chapeau, de l’autre ma robe. Ai-je été négligente, dans mon empressement, en passant trop près des chevaux ? Toujours est-il que, malgré toute l’attention dont ils étaient l’objet, l’un d’eux, qui avait manifestement rué plus fort que les autres, avait réussi à se dégager en partie de l’attelage et se cabra dans un hennissement affolé. De peur, je reculai d’un pas et perdis l’équilibre.

Mélanie n’eut pas besoin d’entrer dans les détails pour que Florent et Lucie comprennent que la pauvre femme avait été littéralement piétinée par l’animal, et qu’elle avait eu beaucoup de chance de s’en tirer.

Après cette triste parenthèse, les deux couples passèrent à table.

  • Mais comment faites-vous pour vivre ici sans électricité ? Cela doit être contraignant à notre époque ? Interrogea Florent.
  • Exception faite des cuisines, dans le château, il n’y a effectivement pas d’électricité, et ce pour conserver le côté authentique que nos visiteurs recherchent.

Pour des raisons pratiques, les châtelains vivaient dans la dépendance principale de plain pied, avec tout le confort moderne. Une partie du personnel résidait dans les anciennes écuries, qui avaient été transformées en studios individuels.

Ce n’est que lorsqu’il y avait des visiteurs que le château était occupé la nuit : au prix de la nuitée, le service se devait d’être irréprochable. C’était normalement le rôle de Boris de veiller sur les clients, mais ces derniers mois son fils, Michel, avait pris le relais pour permettre au vieil homme de se reposer un peu.

  • Alors dites-moi les tourtereaux, s’enquit Geoffroy, vous êtes ici pour le côté plutôt authentique, ou le côté « hanté » de Montverdier ?
  • Oh, nous on voulait juste passer deux jours dans un lieu qui sorte de l’ordinaire, alors le côté médiéval nous va très bien ! Répondit Lucie.
  • Et puis, chaque château possède sa propre histoire et les légendes qui l’accompagnent. Mais nous sommes plutôt cartésiens… Renchérit Florent.

La soirée passa comme dans un rêve : ils avait mangé des mets délicieux sur une table somptueuse.

Lucie se sentait bien, légèrement guillerette à cause du vin mais pas seulement. Elle avait ressenti cette sensation dès leur arrivée, et avait l’impression d’être au creux d’un cocon protecteur et familier. Florent ne l’avait pas vue aussi détendue depuis des semaines.

Dans leur chambre, le majestueux lit à baldaquin avec ses drapés en velours bordeaux semblait n’attendre qu’eux. Florent avait bien l’intention de reprendre là où ils en étaient restés, et embrassa goulument sa compagne. Lucie, dont les joues étaient rosies aussi bien par la chaleur que par l’ivresse, se laissa faire.

Les amoureux s’étendirent sur le haut lit, emportés par leur étreinte. En face, le feu brûlait toujours dans la cheminée.

Lucie fut surprise de la manière dont Florent la caressait : elle trouvait cela très agréable, mais complètement différent de la façon dont il s’y prenait chez eux. Même ses baisers avaient changé, ils étaient plus avides, plus pressants. Elle ouvrit les yeux, et regarda le visage familier de l’homme qu’elle aimait et qui lui donnait tant de plaisir. C’était bien lui, mais il arborait une expression qu’elle ne lui connaissait pas. Elle dut se forcer à scruter ses traits, son corps pour s’assurer qu’elle ne rêvait pas. Mais la tête lui tournait de plus en plus, et la fatigue aidant, la jeune femme avait l’impression de faire l’amour avec quelqu’un d’autre.

Lorsque la jeune femme s’éveilla, elle ne sentit que les draps et le vide que son compagnon avait laissé. Il était déjà douché, rasé et habillé. Lucie se sentait en forme malgré les résidus du brouillard qui avait envahi son crâne dans la soirée.

  • Qu’est-ce que tu regardes, Flo ?
  • La tenture qu’on n’a pas vue hier.
  • Et en quoi mérite-t-elle autant d’attention ?
  • Ben c’est assez bizarre… On dirait que les personnages ressemblent à nos hôtes.
  • Ou l’inverse.
  • Joue pas sur les mots et viens plutôt constater par toi même.

Elle frissonna en s’extirpant difficilement des couvertures, et regretta de ne pas avoir mis son bas de pyjama. Les paupières encore à moitié closes, elle leva la tête et embrassa Florent qui la prit dans ses bras.

Lorsqu’ils entrèrent dans le Petit Salon pour le petit-déjeuner, la table était déjà dressée avec des viennoiseries, des toasts, des confitures, du jus de fruits, des yaourts, et des boissons chaudes fumantes : du café pour lui, du thé pour elle. Lucie, surprise de voir qu’ils étaient servis avec un tel souci du détail de leurs habitudes matinales, regarda autour d’elle mais ne vit personne.

Ils s’installèrent et se servirent selon leur appétit. A peine avaient-ils commencé à manger, que Geoffroy et Mélanie arrivèrent à leur tour. Le jeune couple échangea un regard complice et salua les châtelains. A y regarder de plus près, et maintenant qu’ils étaient un peu mieux réveillés, c’est vrai que leurs visages étaient proches de ceux des personnages de la tenture de leur chambre.

Mélanie, qui surprit leur trouble sans le comprendre, se tourna vers son mari d’un air étrange. Pour éviter un embarras imminent, Geoffroy se décida :

  • Alors les tourtereaux, cette nuit a-t-elle été bonne ?
  • Oui, on a très bien dormi.
  • C’est vrai que notre chambre est très confortable, même sans électricité il ne manque rien, compléta Florent.

La matinée passa très vite, et après un déjeuner frugal mais savoureux, Florent profita d’un moment seul avec le châtelain pour lui demander s’il était possible de rester deux nuits supplémentaires. Ce dernier acquiesça tout en fixant son client d’un drôle d’air.

  • Alors ça y est, vous succombez ? La version « touriste » ne vous suffit pas ?
  • C’est vrai que cet endroit est attrayant, il ne donne pas envie d’en partir. En plus je n’ai pas vu Lucie aussi rayonnante depuis longtemps, et j’aimerais profiter de l’occasion pour la demander en mariage.
  • Montverdier exerce une certaine attraction sur les visiteurs qui prennent le temps de le découvrir et le connaître. C’est donc avec plaisir que Mélanie et moi vous accueillons deux nuits de plus. Vous aurez la totale : promenade équestre dans le parc, dîner en costumes d’époque, et visite des parties habituellement fermées au public avec découverte de nos ancêtres. Enfin, en partie… Nous n’avons pas de photos ou tableaux de tout le monde, évidemment. Et si vous souhaitez une attention particulière pour demander la main de Lucie, n’hésitez pas à m’en faire part, Boris s’en chargera.
  • Merci beaucoup Geoffroy, c’est très gentil à vous. Mais je pense faire les choses simplement : le fait seul d’être ici, dans ce cadre particulier, nous ravit.

Lorsqu’il regagna leur chambre, Florent trouva Lucie devant la fameuse tenture. Effectivement, la ressemblance était tellement flagrante que c’en était presque gênant.

Lucie hésita un instant puis se lança :

  • Je voudrais te dire quelque chose, mais tu dois me promettre de ne pas me couper.
  • Ok ?
  • Et te moque pas non plus.
  • Non évidemment. Mais qu’est ce qu’il y a ?
  • Tu sais, ce matin j’ai dit que j’avais très bien dormi, et c’est vrai. Mais maintenant que j’ai retrouvé mes esprits et que nous sommes seuls…
  • Continue ?
  • Il faut que je te raconte un truc bizarre… Je ne sais pas quelle heure il pouvait bien être, mais j’ai vu des ombres derrière la porte de la chambre, et j’ai entendu chuchoter. J’ai d’abord cru que je rêvais, alors j’ai gardé les yeux bien ouverts pour être sûre, mais elles persistaient. C’est comme si deux personnes se trouvaient dans le couloir et discutaient à voix basse devant notre chambre. J’ai attendu quelques minutes, puis elles ont disparu et les bruits ont cessé. Mais je voulais être certaine que ce n’était ni un rêve, ni le vin qui me jouait un mauvais tour. Je me suis donc levée et j’ai ouvert la porte discrètement, en croisant les doigts pour que le bois ne grince pas. J’ai passé la tête dans le couloir et devine quoi ?
  • Je sais pas
  • J’ai vu Mélanie tourner dans l’aile perpendiculaire à notre corridor.
  • Mais tu sais très bien que ce n’est pas possible, ils dorment dans la dépendance
  • Attends, tu connais pas le plus beau ! Elle était debout…
  • Enfin Lucie, c’est impossible ! T’es sur quelle planète là ? Non seulement elle ne loge pas dans le château, mais en plus elle est dans un fauteuil !
  • Mais j’ai bien reconnu sa silhouette, son gilet beige et ses cheveux argentés toujours aussi bien coiffés. Et elle marchait plutôt bien…

Florent n’en croyait pas ses oreilles, et restait persuadé que la femme qu’il aimait était victime d’un rêve trop fort au point d’en paraître réel, ou d’une soirée un peu trop arrosée.

Pour passer à quelque chose de plus gai, il lui annonça qu’ils resteraient une nuit supplémentaire, et qu’ils auraient droit à des petits « extras » normalement interdits aux touristes.

L’après-midi se déroula à l’ombre du parc arboré qu’ils visitèrent à cheval, comme proposé par Geoffroy. Il faisait bon, et à leur retour ils prirent une citronnade – accompagnée de quelques biscuits – dans le patio à l’arrière du château. Le maître des lieux agita une clochette posée sur une console, et Boris apparut. Il lui fut alors demandé d’apporter les albums de famille.

Le descendant des Montverdier se mit alors à raconter que sa famille acquit le domaine au XVIIe siècle dans des circonstances étranges, voire douteuses selon les mauvaises langues, mais qu’il n’y avait pourtant rien qui puisse entacher le nom et la réputation de ses ancêtres.

Après avoir réglé des questions d’intendance, Mélanie rejoignit le trio. Elle constata les mines dubitatives de ses invités devant les photos : ceux-ci avaient bien remarqué qu’elle et Geoffroy ressemblaient comme deux gouttes d’eau à certaines personnes sur les photos, et qu’ils avaient fait le rapprochement avec les tentures de leur chambre.

Déjà qu’il était moins une, cette nuit, pour que Lucie ne me voie.

 

Elle leva les yeux vers son mari, et son air serein la rassura.

Une gouvernante se présenta devant eux, et indiqua que les costumes pour le dîner étaient prêts.

Lucie et Florent étaient impatients de découvrir leurs tenues.

Dans le Petit Salon, Geoffroy et Mélanie avaient encore une fois sorti le grand jeu. Les mets étaient tellement délicieux et parfumés, que même le plus fin des palais n’aurait pas pu distinguer le mélange dissimulé et pourtant essentiel aux différents plats ; et le vin serait servi en abondance pour anesthésier les papilles les plu sensibles.

Florent et Lucie trouvaient l’atmosphère de la bâtisse envoutante, et une fois leurs déguisements d’un soir revêtus, il leur sembla qu’ils avaient vécu ici depuis toujours. Ils n’avaient d’ailleurs même pas l’impression d’être costumés. Quand ils se contemplèrent dans le miroir, ils se sentirent enfin à leur place.

Ce séjour hors du temps, coupé du monde extérieur, les désinhibait et modifiait imperceptiblement leurs comportements à leur insu.

D’ailleurs, au moment de rejoindre leurs hôtes pour dîner, ils oublièrent l’étrangeté des personnages de les tentures, les sosies impossibles sur les photos, sans parler de la vision nocturne de Lucie, si toutefois elle était bien réelle.

A table, il fut décidé qu’ils visiteraient l’aile fermée aux touristes après le dîner. La nuit était claire, et les torches suffiraient à les éclairer dans les différents escaliers et couloirs.

Durant le repas, le défilé des assiettes plus exquises les unes que les autres et les verres de vin firent leur effet : le jeune couple lâcha prise et avoua oralement qu’ils avaient l’impression d’être chez eux, comme s’ils avaient toujours vécu ici. Ils parlèrent ouvertement de leurs doutes sur les photos, mais omirent volontairement de mentionner la promenade nocturne de Mélanie, n’étant pas certains de sa véracité.

Les châtelains échangèrent un regard complice : les tourtereaux étaient mûrs.

 

Les quatre convives se levèrent, et Geoffroy prit sa femme par le bras pour la soutenir.

Cela s’était passé avec tant de naturel, que Lucie et Florent, quoique surpris, ne se permirent aucun commentaire.

Le quatuor quitta le Petit Salon, et Lucie prit la main de son homme pour se rassurer. Elle avait à nouveau les idées embrumées, et le corridor tanguait légèrement. Au bout de celui-ci, une grande fenêtre à travers laquelle la lune semblait guider leurs pas.

Geoffroy choisit une clef dans son trousseau, et ouvrit une petite porte en bois que les invités n’avaient pas encore remarquée. Ils la franchirent en file indienne afin de pouvoir monter les marches de l’étroit escalier en pierre.

Cette partie du château, en plus d’être sombre, n’était pas chauffée et ne possédait aucune décoration murale. Comme si tous les tableaux et tentures avaient été rapatriés dans la partie « publique ».

Lucie, qui réprima un frisson, affichait une moue inquiète. Florent serrait sa main pour la rassurer, lorsque l’escalier déboucha sur une minuscule pièce contenant quatre tableaux.

Le jeune couple resta sans voix, et Lucie crut défaillir en voyant les portraits qui figuraient sur les murs : il s’agissait ni plus ni moins de Geoffroy, Mélanie, Florent et Lucie. Chacun vêtu de ses plus beaux atours. Il allait de soi que les peintures étaient réelles, et qu’elles étaient… d’époque.

Mais comment est-ce possible ?

 

Cette question tournait en boucle dans la tête de la jeune femme, et elle put lire dans les yeux de son compagnon qu’il en était de même.

  • Vous voyez, c’est normal que vous vous sentiez bien ici, que vous ayez l’impression d’être chez vous… parce que C’EST chez vous ! lança Geoffroy comme s’il lisait dans leurs pensées.

Ils nageaient entre réalité et rêve éveillé. Cette histoire était insensée, et pourtant elle se passait là, maintenant… comme autrefois.

Dégrisé par le spectacle qui s’offrait à lui, Florent osa :

  • Et vous Mélanie, qu’est-ce que vous faites debout ?
  • C’est une longue histoire…
  • Justement, on a tout le temps ! coupa Lucie
  • D’accord, vous avez droit à des explications. Quand le cheval m’a piétinée, lors des noces de ma fille, la douleur a été tellement intense que je suis tombée dans le coma. J’y ai rencontré le Diable et… j’ai fait un pacte avec lui.
  • Mais bien sûr…
  • Ne soyez pas cyniques. Evidemment, je n’ai pas vu le Malin tel qu’on se l’imagine, un monstre à corps d’homme avec des pattes de bouc et une queue fourchue. Non, c’était bien plus subtil que ça… J’étais dans un tunnel et deux voies se présentaient à moi. La première semblait lumineuse et paisible, tandis que l’autre était sombre, on n’en distinguait pas les parois et seuls les premiers pavés se trouvaient à portée de vue. Au fur et à mesure que je m’approchais, le Chemin déjà étroit se rétrécissait encore. Mon pas mal assuré me fit perdre l’équilibre, et j’aurais certainement disparu dans le trou béant qui s’était ouvert devant moi, si une ombre, venue de nulle part ne m’avait pas tendu la main. J’étais là, suspendue au-dessus d’un vide que je ne soupçonnais pas quelques secondes auparavant, m’accrochant à ce que je pouvais – c’est à dire un morceau de mur ou de paroi pouvant céder à tout moment – et cette ombre providentielle me proposait son aide pour me faire remonter à la surface. Ma main gauche allait lâcher, alors j’ai saisi la main de l’Ombre, qui me souleva avec une force surhumaine et me remonta à la surface. Puis l’Ombre se dispersa aussi vite qu’elle était apparue.
  • Et alors ? Y a plein de gens qui ont des visions quand ils sont dans le coma…
  • C’est vrai. Mais c’est ce jour-là que je me suis réveillée. Quand j’ai aperçu le visage de mon mari, je voyais encore l’Ombre à qui je devais la chance d’être là. Et je compris. Je compris que si j’avais eu le droit de revenir dans le monde des vivants, c’était à certaines conditions, dont la perte de mes jambes. Enfin, la plupart du temps…
  • Comment ça ?
  • Le Diable mit également une femme sur mon Chemin : la kiné avec qui je fais mes exercices quotidiens, de façon à ce que mes muscles continuent de travailler. Cette femme est aussi herboriste à ses heures perdues, et c’est grâce à la potion qu’elle me concocte régulièrement que je peux marcher de temps en temps, quand cela s’avère absolument nécessaire… comme ce soir.
  • Mais quel est le rapport entre le « Diable » et votre kiné ? Vous êtes tombée sur elle par hasard non ?
  • Elle est venue pour mes premiers soins au château alors que j’avais pris contact avec quelqu’un qui n’est jamais venu. Et le jour où j’ai pu me remettre debout pour la première fois, des mois après l’accident, c’était pour décrocher le téléphone. Quand j’ai pris le combiné, j’ai appris que ma fille et mon gendre avaient eu un accident de voiture, et qu’ils étaient morts sur le coup. A cet instant je sus que Satan venait de toucher son dû.

Le lendemain matin, Florent et Lucie se réveillèrent dans leur chambre, bien au chaud sous les draps du lit à baldaquin. Ils se demandèrent s’ils n’avaient pas rêvé la folle soirée de la veille, mais durent se rendre à l’évidence : malgré leur incrédulité, tout cela était bien réel.

Ils étaient tous deux engourdis, incapables du moindre mouvement, et pourtant ils se sentaient bien entre ces murs. Cette aventure allait faire une sacrée anecdote à raconter à leurs proches.

Geoffroy et Mélanie entrèrent dans la chambre après avoir frappé à la porte. L’air surpris des jeunes amoureux les fit sourire.

L’inquiétude du jeune couple se lisait sur leurs visages.

Mais qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? Ils sont barges !

C’est Geoffroy qui prit un ton solennel pour leur expliquer le déroulement des événements à venir :

  • En tant que sosies incontestables des ancêtres de notre famille, il est on ne peut plus clair que vous en êtes vous aussi la descendance. A chaque génération ses enfants, à chaque visiteur son rang. Les Montverdier se sont sali les mains pour obtenir et garder ce château au fil des siècles. Nous avons dû justifier notre présence et notre histoire à qui voulait l’entendre, et certains ont d’ailleurs péri dans les souffrances les plus atroces.

Il est donc de notre devoir, lorsque nous rencontrons des pauvres âmes errantes comme les vôtres, de les accueillir dans notre cercle pour qu’elles retrouvent les êtres qu’elles ont perdus.

Vous n’étiez que trop méfiants, nous avons donc dû vous garder près de nous contre votre gré. Mais vous allez quitter ce monde d’artifices et de pêchés et vous laisser envahir par la douce torpeur qui vous guette.

Nous serons attentifs à ce que vos âmes ne se déchirent pas en retrouvant leur liberté, nous prendrons soin de vos esprits qui seront à jamais parmi nous, et nous aiderons vos enveloppes charnelles à rejoindre la place qu’elles méritent sur les diverses tentures qui relatent notre Histoire dans ce bon vieux château De Montverdier.

Florent et Lucie comprirent trop tard ce qui leur arrivait. Ils se laissèrent glisser, sereins, pour leur dernier voyage en se prenant la main.

Geoffroy et Mélanie les couvaient du regard, se demandant déjà quand les prochaines âmes parentes leur rendraient visite.


A ce rythme là, l’histoire du lundi va devenir celle du mardi !

Merci à mon père Albert pour les mots suivants : Cuisine, Aventure, Planète. Je ne sais pas comment ils m’ont inspiré cette histoire, mais les idées me sont venues tardivement et j’ai eu du mal à les mettre en ordre.

J’espère que ce séjour insolite vous a plu…

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.