Inconnu à cette adresse – Kressmann Taylor

Cette nouvelle, de l’auteur américaine Kressmann Taylor et écrite sous forme épistolaire, a été publiée pour la première fois dans Story Magazine aux Etats-Unis en 1938. Inconnu à cette adresse relate les échanges épistolaires – Fictifs – entre deux associés, Max Eisenstein et Martin Schulse, lors de l’avènement au pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne. À ce moment-là, Max, un Américain de confession juive, se trouve aux Etats-Unis, où il gère la galerie d’art montée par ses soins et ceux de Martin, alors que celui-ci est retourné vivre en Allemagne, son pays d’origine, avec son épouse et leurs enfants. Mais l’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en Allemagne va bouleverser, puis ruiner l’amitié entre les deux amis.

J’ai beaucoup aimé cette nouvelle, qui est excellente à plusieurs titres, car elle combine un aspect psychologique (Représenté par les lettres des deux personnages) à un aspect historique, servant de toile de fond aux écrits de Max et de Martin.

Les premières lettres, même si empreintes d’une certaine insouciance liée à une situation financière confortable, reflètent toutefois deux amis bien différents, annonçant de manière prémonitoire la fin de leur amitié. En effet, Max se révèle un être solitaire et mélancolique (Ce qui traduit sa grande sensibilité), tout en étant profondément attaché aux valeurs familiales, représentées dans la nouvelle par sa jeune soeur Griselle. L’attachement et la loyauté de Max envers Martin, malgré la distance, sont profonds, ce qui va d’autant plus amplifier son accablement lorsqu’il se rendra compte de la volte-face de son ami. D’ailleurs, sa lettre montre également son profond attachement à l’Allemagne, où il a fait ses études.

Lettre du 12 novembre 1932 (Max à Martin) :  » Mon cher Martin,

Te voilà de retour en Allemagne. Comme je t’envie…Je n’ai pas revu ce pays depuis mes années d’étudiant, mais le charme d’Unter den Linden agit encore sur moi, tout comme la largeur de vues, la liberté intellectuelle, les discussions, la musique, la camaraderie enjouée que j’ai connues là-bas. (…)

(…) C’est une Allemagne démocratique que tu retrouves, une terre de culture où une magnifique liberté politique est en train de s’instaurer. Il y fera bon vivre.(…)

Ces derniers mots de Max peuvent laisser le lecteur perplexe : font-ils preuve d’une profonde naïveté, ou bien d’une pointe de sarcasme, démontrant alors une certaine lucidité de l’auteur de la lettre?

Ces mots peuvent tout d’abord être interprétés comme une critique en arrière-plan des Etats-Unis, car en 1932, ceux-ci subissaient une crise financière sans précédent, et vivaient sous le joug de la prohibition…Le pays connaissait donc certaines restrictions et notamment au niveau des libertés individuelles. Des raisons politiques et économiques qui auraient peut-être poussé Martin à retourner en Allemagne dans l’espoir d’un avenir meilleur, en entendant parler des valeurs prônées par le national-socialisme.

Mais les mots de Max peuvent également refléter une certaine naïveté de l’opinion publique concernant Adolf Hitler en 1932, une opinion publique qui avait clairement sous-estimé la montée en puissance du parti nazi en Allemagne, pays fragilisé, comme de nombreux autres à l’époque, par la crise financière et la pauvreté, et donc ouverte à toutes sortes d’extrémismes.

Lettre du 10 décembre 1932 (Martin à Max) : « (…)Nous sommes installés, mais quelle agitation ! Comme je te l’ai dit, il y avait longtemps que cette maison me trottait dans la tête. Et je l’aie eue pour un prix dérisoire. Trente pièces, et un parc de près de cinq hectares et demi – tu n’en croirais pas tes yeux. Mais il est vrai que tu ignores à quel niveau de misère est réduit mon pauvre pays. (…) »

Peu à peu et par petites touches, le lecteur assiste à un glissement, le broyage inexorable de Martin Schulse par le système totalitaire nazi. Le changement psychologique de Martin se perçoit déjà au début du livre, lorsqu’il parle à Max de sa nouvelle situation matérielle et financière. Ainsi, dès la deuxième lettre, on constate déjà l’attachement de Martin au confort et au luxe – Et donc par extension, aux apparences – dans sa lettre du 10 décembre 1932, lorsqu’il évoque ses nouveaux biens matériels.

Lettre du 10 décembre 1932 (Martin à Max) : « Aux tapisseries et autres pièces que nous avions expédiées par bateau s’ajoutent nombre de beaux meubles que j’ai pu me procurer sur place. Le tout est d’un effet somptueux. Nous sommes donc très admirés, pour ne pas dire enviés, ou presque.(…) »

Un brusque changement de confort qui traduit, de manière sous-entendue, la reconnaissance à venir du régime nazi à Martin (Lettre du 25 mars 1933) et son attachement réciproque progressif à celui-là. Car, avec le sacrifice de l’individu au profit du collectif, le parti gâte ceux et celles qui lui sont attachés, leur offrant biens matériels et promotion sociale.

Lettre du 25 mars 1933 (Martin à Max) : « (…) Naturellement, je n’exprime pas mes doutes en public. Puisque je suis désormais un personnage officiel au service du nouveau régime, je clame au contraire ma jubilation sur tous les toits. Ceux d’entre-nous, les fonctionnaires de l’administration locale, qui tiennent à leur peau sont prompts à rejoindre le national-socialisme – c’est le nom du parti de Herr Hitler. (…) »

Lettre du 18 août 1933 (Martin à Max) : « (…)Ce que tu nommes chez ces bons esprits « la vue à long terme » des évènements n’est qu’une frousse intense de se retrousser les manches pour faire. Ils adorent les mots et les nobles préceptes, mais ils sont parfaitement inutiles à ceux qui font le monde tel qu’il est. Seuls ces derniers, les hommes d’action, comptent. Et ici, en Allemagne, un de ces hommes énergiques, essentiels, est sorti du rang. Et je me rallie à lui. Non, comme tu le suggères, parce que, submergé par un courant, je ne peux faire autrement, mais par libre choix. Maintenant, je suis vraiment un homme : avant, je n’étais qu’une voix. Je ne m’interroge pas sur la finalité de notre action : elle est vitale, donc elle est bonne. Si elle était mauvaise, elle ne susciterait pas autant d’enthousiasme.(…) »

Mais lorsque Max Eisenstein va s’apercevoir que son ami l’a trahi – Notamment en ne sauvant pas sa soeur Griselle des nazis – il va se servir des failles du système nazi pour les retourner contre son ancien ami, créant ainsi un effet miroir. Max va ainsi se servir de son métier de galeriste et du système de surveillance nazi pour compromettre son ancien ami, faisant ainsi croire aux nazis, par sa correspondance, que Martin est impliqué dans un trafic d’oeuvres d’art (Qui vont être bientôt considérées comme de l’art « Dégénéré » par les nazis) mis en place entre l’Allemagne et les Etats-Unis.

Ainsi, le persécuté, qu’on pourrait deviner aisément au début du livre, ne sera finalement pas celui qu’on croit… Une manière de rappeler que la guerre – qui n’a aucun visage et n’épargne personne – prenait plusieurs formes, dont la forme épistolaire, où la surveillance et la censure jouaient un rôle crucial pour la victoire.

On peut cependant constater aussi que, de manière très paradoxale, Les lettres de Martin peuvent être considérées comme une prise de position de l’auteur, toujours en miroir, contre l’ignorance et la barbarie.

Cette nouvelle peut également être qualifiée de visionnaire, car elle décrit de manière prémonitoire le sort des Juifs et des opposants au régime nazi, en ayant été publiée en…1938, soit un an avant le début de la Seconde Guerre Mondiale. Elle a peut-être inspiré d’autres écrits, je pense notamment au très beau roman L’ami retrouvé de Fred Uhlman publié en 1971, qui relate l’amitié entre deux jeunes Allemands (Dont l’un des deux est juif) dans les années 30, mais dont l’issue diffère de celle de la nouvelle de Kressmann Taylor.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.