Il pourrait bien neiger…

La nature se taisait dans cette campagne qui s’oubliait ou se laissait oublier. Le petit Jacques était à sa fenêtre à contempler la pluie tomber sans relâche. Dans cette vie, il avait l’impression d’être trop grand, trop petit ; il ne savait pas trop. Aucun « grand » ne venait trancher cette épineuse question. Les grands c’étaient ceux qui le dépassaient de plusieurs têtes, c’étaient ces imposants êtres dotés de savoir. Il pouvait tout leur demander, mais ils avaient leur part de mystères. Les grands étaient partis ce matin, ils avaient emportés un secret qu’il n’avait pas partagé avec Jacques. Il ne pouvait regarder que cette campagne s’agiter, se mortifier sous les assauts des gouttes. La vision à travers la vitre changeait. Les gouttes diluaient les informations rendant toute vision presque impossible. Les yeux de Jacques se frayaient un chemin entre tous ces obstacles. Il n’y avait rien à voir, rien d’autre que ce vieux chemin que les « grands » avaient pris ce matin. A quelle heure était-il parti ? L’enfant se retournait. Il était tout juste huit heures. Les « grands » étaient partis sans même lui dire au revoir. L’enfant se demandait pourquoi il était trop petit pour comprendre, mais grand pour supporter cette solitude. Tous ses jouets traînaient dans sa chambre, mais il n’avait aucune envie d’en saisir un seul. Il ne s’autorisait pas un seul moment de distraction.

Le plic ploc de l’évier l’agaçait. Il clignait des yeux pour rester concentré sur le vide de cette vision. Finalement, il décrocha de sa fenêtre pour aller éteindre ce fichu robinet. Arrivé devant le coupable, il le regarda pensif. L’enfant sortit une casserole, puis deux et les retourna sur le sol. A l’aide d’une spatule, il ponctuait le bruit de ces gouttes familières en faisant tinter l’acier des casseroles. Rien que des bruits vides sans rien autour, il ne distinguait rien d’autres que la boue sale des chemins à croire que la pluie pareille que les larmes ne laissait rien derrière son long manteau. L’enfant revint vers la fenêtre, là où rien n’avait bougé. Une silhouette se détacha enfin de la brume, elle marchait d’un pas vascillant. Vous savez, c’était ce pas hésitant qui d’un pied sur l’autre risquait de s’interrompre. L’enfant regardait sans oser se rendre vers cette forme inconnue. Ses yeux bleus regardaient, observaient comme s’il ne s’agissait que d’une goutte plus grosse qui se déplaçait vers lui.

De loin, il percevait bien que ce n’était pas tonton Eric, ce n’était pas non plus grand-papa… c’était une dame. Une dame dont la silhouette se dessinait de plus en plus nettement à chaque progression vers lui. Son cœur battait. Une inconnue venait vers lui. Il avait envie de fermer les volets, de faire le mort, peut-être pouvait-il juste ne pas ouvrir et la forme partirait. Jacques voulait la revoir, alors prudemment il osa passer sa tête juste assez pour que ses yeux soient à la hauteur de la vitre. La forme avait disparu.. non, elle était là tout juste à quelques mètres. La jeune femme avait les pieds nus, la robe sale, les bras quasi dénudés eux aussi. Elle semblait venir d’une autre époque. Elle lui sourit faiblement alors que lui se cacha à nouveau.

Sa cachette lui semblait bien misérable, bien piteuse, surtout lorsqu’il entendit frapper faiblement à la porte. Il se voyait comme jugé dans son action de laisser une telle personne dehors. La jeune femme savait que la maison n’était pas inoccupée. Elle l’avait vu, c’était un jeu de duppe qui devait bien lui jouer du tord. L’enfant se leva pour se positionner derrière la porte vitrée. Les deux personnes se faisaient face sans un mot. L’un aurait aimé se trouver ailleurs et l’autre prendre sa place, mais ensemble ne supportait plus la solitude. Que venait-elle chercher dans ces maisons isolées. L’enfant n’eut pas la réponse. Elle ne lui en laissa pas le temps. Comme un mirage, elle tourna les talons pour reprendre tout naturellement son chemin. Sur le coup, l’enfant se demandait où elle se rendait. Il attrapa son gilet, une bonne paire de chaussures et se mit en route pour la suivre. Il ne la voyait déjà plus. Elle s’était éloignée bien vite en sentant le poids de la honte battre en elle. L’enfant s’était pris d’une sorte d’affection pour cette personne dont il ne connaissait pas même le nom. L’innocence avait cette force de se lier sans preuve, de juger en un regard. Son innocence réclamait la présence de ce regard désemparé qui était venu trouver le sien.

Il n’avait pas osé l’appeler, de toute manière il ne connaissait pas son nom. Elle était cette inconnue, cette arrivée inattendue. La jeune femme ne s’était pas retournée, avait-elle entendu la porte s’ouvrir ? Elle n’avait même pas tenté de revenir sur ses pas, c’était pour elle une page bien tournée. Ses pieds étaient couverts par la boue du chemin, toujours plus épaisse, toujours autant collante. Ses vêtements s’agrippaient à elle comme les griffes d’un passé trop insistant. Il était là dans toute sa vacuité : tout ce qui était avait disparu, tout ce qui est n’était déjà plus. Elle marchait dans cette pluie qui s’oubliait. Les épines du ciel se déversaient à travers la campagne, à travers les feuilles, à travers ses vêtements. Ses cheveux formaient un masque disgracieux. Elle semblait être sortie des flots, venue d’un autre monde. La sirène de la campagne n’avait pas de nom, pas d’histoire mais elle avait une personne intéressé par son sort au point de quitter son domicile.

La maison lui semblait déjà bien loin, il ne s’était éloigné que de quelques pas. L’enfant ne pouvait que songer à son tonton qui reviendrait. Une drôle d’équation s’opérait dans sa tête. Une logique se cherchait pour justifier l’injustifiable : suivre une inconnue. L’enfant dont les pas avaient été hâtifs, se faisait plus timide. La longue tenue blanche de son inconnu était toujours face à lui. Elle faisait des pauses parfois sans que rien ne lui semble lui commander. Elle semblait n’obéir à rien d’autre qu’à une volonté tronquée. Si détachée du réel, elle semblait n’être qu’un fantôme. Jacques trouvait en elle bien plus d’intérêt que ce départ inexpliqué. Il s’éloigna davantage de son foyer. La porte de la maison battait derrière lui sans qu’il ait la moindre envie de faire demi-tour.

La route avançait sans qu’aucune parole ne soit échangée. Ils étaient devenus les compagnons d’un projet commun. Leur marche se ponctuait par leurs pas, leur chemin de leurs empreintes, rien ne prédestinait leur direction. L’enfant essayait de deviner la direction, il le faisait comme un jeu. “ Elle va tourner à droite”, se disait-il. ¨Parfois il avait raison, parfois il avait tord mais rien ne changeait ; ils avançaient ensemble. Alors qu’ils traversaient le pré du voisin, la dame leva la tête, elle levait le bras comme pour saisir un objet en hauteur. Il n’y avait rien pourtant, rien qu’un vide presque insolent. Le silence était bien là, toujours plus pétrifiant. Le froid même commençait à se sentir sur les bras, les jambes. Ils restaient pourtant là l’un derrière l’autre comme deux personnes inséparables. Leurs pas s’étaient entre temps harmonisés tandis qu’ils traversaient des talus herbeux. La maison du voisin était éclairée, elle s inscrivait dans une sorte d’activité bien plus vive que la leur.

Leur passive activité était trompée par leur rythme régulier, leur complicité implicite. L’enfant se sentait si bien auprès de cette personne qui ne lui devait rien et à qui lui-même à son tour n’avait aussi aucun compte à rendre. Elle s’arrêta sur un rocher au milieu du champ, lui aussi avait été posé là au milieu de tout. Il dominait de toute sa hauteur la plaine herbeuse. Sur son flanc venait en masse de la mousse, du lierre sans qu’il en fût pour le moins du monde gêné. Sa forme aussi était improbable, il s’étalait comme une poire, comme un fauteuil offert aux voyageurs épuisés. C’était à croire que la jeune femme avait étudié son parcours. Sa démarche semblait si hasardeuse. Pour la première fois, elle se tourna vers l’enfant avec ses yeux couleur ébène. Ses long cheveux noirs avaient toujours ce retombé si peu élégant sur ses épaules. Elle l’invita à se poser près de lui sans un son, juste en tapotant près de lui. Jacques vint près d’elle alors qu’elle ne regardait déjà plus vers lui. Ils n’avaient jamais été aussi éloignés, maintenant qu’ils étaient si proches.

Elle le regardait presque éteinte, son souffle passait tout juste sur ses lèvres gercées. Elle avait l’air d’avoir tellement froid. Jacques serrait son pull sans réussir à se décider de le retirer. Il se rapprocha d’elle timidement sans trop appréhender, il la prit dans ses bras en disant : “ Tu dois avoir froid.” La jeune femme ne dit rien, elle le serra contre elle un long moment. La campagne s’agita de plus en plus autour d’eux. Le vent s’engouffrait dans la vallée. Son vaste appétit faisait frissonner chaque brin d’herbe. Les deux âmes perdues dans la campagne s’enlacèrent doucement. Ils sentirent le vent d’hiver mordre leurs vêtements comme le chien fou qu’il était et repartir en hurlant toujours aussi féroce. Les nuages s’étaient massés tant et si bien que qu’eux aussi se livraient à cette rencontre. Ils semblaient si faibles dans ce ciel si sombre. Ils ressemblaient à du coton, ils semblaient chauds tout comme cette personne contre lui, pensait Jacques. Il lui prit la main, tout du moins il voulut lui saisir, mais elle la glissa pour la poser près d’elle. Son sourire devint plus triste. Il fondait lentement sur son visage comme s’il n’avait jamais existé. Elle glissa le long du rocher, puis reprit sa marche sans chercher ni à nouer le moindre contact ni même à remercier. Elle quittait sa vie sans parole ni soupire. Tout ce qui restait d’elle était cette chaleur très discrète qu’il avait senti.

Jacques resta pétrifié, il la regarda partir comme une statue regarde tournoyer autour d’elle les pigeons. Qu’était-elle pour lui sinon une une voyageuse du temps ? Elle marchait en faisant légèrement bouger sa ;longue robe blanche déchirée. Elle avait cette mine qu’ont les oiseaux blessés par la rigueur de l’hiver. Elle était mystérieuse et pourtant il s’était attaché à ses pas. Jacques repartit vers sa maison, il reproduit cette même langueur dans sa démarche. Elle l’avait comme happé par son rythme lancinant tel un étrange balancier qui ne pouvait cesser de fonctionner. Tantôt en avant, tantôt en arrière, il reprenait le chemin entre les talus d’herbe… A nouveau le vent souffla, sur sa joue, il lui sembla sentir un baiser froid. Il tourna la tête sans rien apercevoir d’autre qu’un petit point blanc tombant vers le sol. Jacques le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse. Il lui semblait la reconnaître elle dans chacun de ses flocons gêlés. Ils virevoltaient dans un souffle de plus en plus rigoureux.

Il pourrait bien neiger… Peut-être qu’elle sera encore là près de lui. Il lui semblait encore sentir cette présence inconnue au point qu’elle ne vienne sa familière.

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