Grand Union Zadie Smith

Les mots et leurs avers dans une dénonciation amusée des apparences où ils nous confinent. Ces dix-neuf nouvelles de Zadie Smith s’interrogent finement sur les identités, humeurs et autres infimes variations contenues dans toute mise en récit. Grand Union montre tous les aspects du talent de la romancière : sa capacité à poser un personnage, une situation dans son exacte inscription sociale, raciale et sentimentale mais aussi son aptitude à essayer d’autres univers pour continuer à renseigner et critiquer notre moment historique.

Je le disais à propos des Bâtardes de Aribe Urelis : il faut glorifier la nouvelle. Sans doute aussi en permettant qu’elle ne soit pas qu’un tremplin, une simple manière de faire connaître son style-monde qui connaîtrait un développement plus « achevé » dans une forme plus longue. À ce titre, il paraît passionnant de lire des nouvelles d’une autrice reconnue. Surtout quand, comme pour Zadie Smith le récit court reste le prétexte pour l’exploration d’autres tonalités, d’autres visions que celles vues notamment dans Swing Time . Avouons que toutes les nouvelles n’ont pas suscité, chez moi, un enthousiasme égal. Mais peut-être est-il important pour une romancière comme Zadie Smith de s’autoriser à se planter, de se permettre de ne pas faire que ce qu’elle sait faire. Une façon d’interroger aussi un autre mensonge des mots : de ceux d’un auteur que l’on connaît sans doute attendons-nous trop qu’il nous conforte dans ce que nous prenons pour son univers. Disons le Nord-Ouest métissé de Londres. C’est très bête mais j’ai nettement moins aimé les nouvelles new-yorkaises. Un décor moins sensible, une appréhension peut-être un rien moins caustique. Disons, pour être plus précis que la nouvelle « Les humeurs » ne m’a pas autant emporté que d’autres. Sa tentative de capté les sentiments – histoire de punk vieillissant et de carlin – paraît un rien abstraite, voire un rien trop didactique. Sans doute en est-il de même, sans le swing, de « Paroles et musique».

La vie est un combat, mais on est en vacances de la vie, et du combat. Et on se laisse porter par le courant.

Comme toute critique acérée, Grand Union peut paraître un rien exagéré. Tant mieux : on veut des auteurs qui en font trop. Prennent des risques, c’est bien le moins. Et ça marche quand Zadie Smith s’extrait de l’aspect uniquement narratif d’une nouvelle, elle parvient à toucher ce qui fait la cohérence de son recueil : la rivière paresseuse des métaphores où s’incarnent les pouvoirs menteurs de la fiction. La nouvelle, plus commentaire que réellement récit, « La rivière paresseuse » est d’une intenable fulgurance. Toute notre vie serait des vacances à Marbella, hôtel anonyme d’une côte espagnole ravagée, on baignerait dans une piscine circulaire, on accéderait au sacro-saint laisser-aller. On pourrait alors s’agacer de l’apparente posture de surplomb de Zadie Smith. Juger le monde reviendrait-il nécessairement à s’en extraire ? Avec une percutante ironie, « Maintenant plus que jamais » interroge la posture de censeur contenue dans toute parole. Vision d’un avenir où présent et passé se confondrait, uniquement jaugé sur la popularité sur les réseaux sociaux, sur ce qui en découlerait sur notre façon de vivre. Un rien excessif sans doute. Mais nous touchons ainsi au cœur du propos contradictoire (comprendre affiné de ne vouloir proposer aucune solution) : comment le langage cantonne non seulement nos revendications identitaires (être une femme racisée, ça fait quoi d’être le problème ? comme le disait W.E.B Du Bois cité ici) mais à la perception même de notre univers.

Et pourtant, rien ne le frappa plus que la sensation qu’il y avait là, dans cette sale sinistre, quelqu’un ou quelque chose d’invisible mais de bien présent, qui le menaçait, lui, comme tous les autres.

Dire la menace (« Deux hommes arrivent dans un village » ou déconstruire un meurtre raciste) dans son éternel retour serait, qui sait, l’essence même du récit. Il faut lire la très belle nouvelle « Journée portes ouvertes à l’école : histoire d’une épiphanie » où Zadie Smith démonte la manière de construire un récit à partir des instructions et autres aides données à des enfants. Des silhouettes sexuées, dont on peut pressentir l’origine ethnique et déjà les caricatures. Nous tenons-là la plus grande réussite de Grand Union : une déconstruction systématique de tous récits. Écrire serait alors, avec une belle et donc indécidable ironie, réécrire, s’approprier des mythes. « Déconstruire l’affaire Kelso Cochrane » serait alors interroger en quoi la Mort d‘Ivan Illitch, un des textes les plus implacables de Tolstoï pourrait permettre de continuer à dire l’imminence de la mort. En quoi la mort d’un bourgeois russe éclairerait la mort d’un ouvrier noir ?

De façon que ces mots ne soient pas simplement involontaires, et donc vides de toute signification – tel un bruit animal – mais au contraire des paroles pourvues d’un sens, même infime.

Écrire, redonner sens (et rythme) aux mots, montrer les subtiles différenciations qu’ils créent entre les individus. Les nouvelles de Grand Union offre une étude de nos interactions langagières en exact écho à celles sociales. Dans « Pour le roi » la narratrice discute avec un ami, de sa perception féminine du temps, de l’identité qu’on lui prête, de celle qu’elle parvient à afficher. L’essentiel serait, comme une mère dans un train pour son fils atteint du syndrome de La Tourette, les interprétations, les dialectiques, que l’on prête à tous nos dialogues et autres résolutions dans un théâtre de marionnettes. Un livre de finesse et de provocation, d’excès et de tendresse, de lapidaires notations comme devraient en procurer les nouvelles.


Un grand merci aux éditions Gallimard pour l’envoi de ce livre.

Grand Union (trad : Lætitia Devaux, 282 pages, 21 euros)

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