Friday Black – Nana Kwame Adjei Brenyah

Je crois que je ne serais jamais allée vers ce livre, si on ne me l’avait pas envoyé. ( Merci à Gilles et à Carol)..J’ai été secouée. J’ai dû faire une pause après la première nouvelle. Ce livre, »Friday Black » compte 12 nouvelles, plus ou moins longues, et dès la première on se retrouve au coeur de la vie du narrateur, un noir, qui vit dans une époque -par ailleurs qualifiée de dystopique- où le racisme ordinaire américain est poussé jusqu’à des limites insensées. Les familles noires apprennent à leurs enfants comment baisser leur « niveau de noirceur » par leur façon de s’habiller, de parler, de se mouvoir, afin de pouvoir vivre dans une société où les blancs ont le droit de tout, y compris de tuer des enfants noirs, passant devant une bibliothèque, à l’aide d’une tronçonneuse, sous le prétexte de protéger ses propres enfants, qui pourraient être en danger, à l’intérieur. Dans ce cas particulier, le tribunal acquitte l’homme, ce qui mêne à un soulèvement chez plusieurs jeunes noirs, pourtant très bien « intégrés » : ils partent venger les 5 enfants en tuant des blancs au hasard, même innocents, mais au nom de ces enfants noirs. En les nommant.

Une autre nouvelle, Friday Black, qui donne son nom au livre, est une dénonciation de la société de consommation américaine, où les clients d’un centre commercial s’entre-tuent pour posséder la parka, le jean qu’il faut avoir pour accéder au niveau de valeur qu’ils croient atteindre en portant tel vêtement, en achetant telle télévision. Dès l’ouverture des portes, les vendeurs, postés chacun dans leur rayon, mais ayant chacun leur place hors d’atteinte du troupeau de clients, sont tendus à l’extrême, comme des gardiens de zoo à l’entrée de fauves dans la place. Les vendeurs ayant réalisé le plus de chiffre peuvent gagner une prime. Dès l’entrée, il y a des morts, piétinés par la foule. Mais c’est « normal » pour un Black Friday. Les clients ne parlent pas vraiment, ils feulent. Les vendeurs doivent comprendre exactement ce qu’ils veulent. Et leur donner leur article. À la fin de la journée, il y a du sang partout, des cadavres empilés dans une pièce « ad hoc »…. c’est la société de consommation poussée à son extrême.

Je n’ai ici résumé que deux nouvelles. Les autres sont toutes aussi prenantes, profondes, violentes, dans un monde futur ou dystopique. C’est atroce, c’est hyper violent, ça pose question. Plein de questions. Sur la place des afro-américains dans la société américaine, avec les faits divers constants à propos des policiers qui tuent des noirs désarmées, de George Floyd et de tous les autres, du mouvement « Black Lives Matter », de la déshumanisation de la société. Ce sont des réflexions en chaine, sur le bon et le mauvais, faut-il que les afro-américains se défendent plus que ça, qu’ils retournent la situation ? Cela risque t’il d’être pire ? Ou le faut-il ? Ou bien l’alternative serait d’avoir de nouvelles voix dans la littérature Américaine, portant le sentiment des jeunes noirs, leur besoin de révolte, lus par tous, des coups de poing qui tuent le racisme au figuré, plutôt ? Ce livre m’a fait une impression incroyable, tant il est fort.

Avec ce premier livre incroyablement inventif, Nana Kwame Adjei-Brenyah s’est imposé aux États-Unis comme une nouvelle voix explosive dans la littérature américaine.

Friday Black – Nana Kwame Adjei-Brenyah, ed Albin Michel collection Terres d’Amerique, Janvier 2021

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