Friday Black – Nana Kwame Adjei-Brenyah

Il y avait longtemps que je ne m’étais pas plongée dans un recueil de nouvelles. C’est un genre que j’ai appris à apprécier grâce à la collection Terre d’Amérique d’Albin Michel. Les nouvelles sont très prisées aux États-Unis et de grandes qualités. Francis Geffard, l’éditeur de la collection, nous en propose régulièrement de très beaux exemples. C’est encore le cas avec Friday Black, traduit par Stéphane Roques, où se mêlent dystopie et questionnements raciaux et sociétaux de manière percutante. Un recueil qui fait l’effet d’un coup de poing.

A travers douze nouvelles, Nana Kwame Adjei-Brenyah, explore la déshumanisation de la société par le biais de la dystopie ou du fantastique. Il pousse à l’extrême certaines de nos dérives. La question raciale est très présente mais pas omniprésente. Il questionne aussi la violence au sens large, le consumérisme ou encore la course à la productivité. Par un effet de miroir grossissant, il met en avant l’absurdité de certains comportements et leur dangerosité. L’auteur fait preuve d’une imagination débordante et nous embarque dans plusieurs univers très distincts. La grande force de ce recueil tiens dans l’originalité de chaque texte et dans la maitrise narrative impeccable.

La première nouvelle, « Les cinq de Finkelsein », raconte l’histoire d’un meurtre sordide de cinq adolescents noirs par un père de famille blanc et la manière dont l’acte est perçu par chacun. Le racisme est ici poussé à son extrême mais l’histoire résonne douloureusement avec des faits divers qui ont déjà eu lieu aux États-Unis. De racisme, il est aussi question dans « Zimmer Land » où un parc d’attraction est pensé sur la question. Le racisme ordinaire devient source de divertissement et moteur à gagner de l’argent. Cette question du racisme ordinaire est souvent sous-jacente dans les autres textes.

Les gens parlent de « vendre son âme » comme si c’était facile. Mais notre âme nous appartient et elle n’est pas à vendre. On a beau essayer, elle reste là, à attendre qu’on se souvienne d’elle.

Le texte qui m’a le plus saisi est la nouvelle éponyme du recueil, « Friday Black ». Elle raconte le Black Friday tel qu’il pourrait être dans quelques années avec des clients prêt à tous, même à perdre la vie, pour des produits à prix réduits. Je suis sorti de ce texte avec une profonde sensation de malaise tant il me semblait prémonitoire. On retrouve le personnage principal dans deux autres nouvelle qui pointent les mécanismes en œuvre pour susciter l’avidité des vendeurs et l’appétit des clients. Une autre nouvelle est également glaçante par son coté annonciateur, il s’agit de « L’ère ». L’histoire se place dans un futur où les humains sont séparés en deux catégories, ceux qui sont optimisés et ceux qui ne le sont pas. Il n’y plus de place pour l’émotion ou la distraction. Désormais l’objectif est d’être le plus productif quitte à écraser les autres. Le recueil s’achève avec  » Après l’Éclair », un texte angoissant qui parle de fin du monde, d’éternel recommencement et de violence gratuite.

Dans un centre commercial, les seules vérités qui importent sont celles que l’on peut compter. Objectifs de vente, fonds de caisse, inventaire. Le chiffre. Tout le reste, c’est essentiellement du baratin.

C’est un recueil troublant et qui remue. J’ai aimé être secouée, désarçonnée et questionnée par ces textes. L’auteur met son imagination et son observation fine de la société au service d’une littérature puissante et dévastatrice. Il maitrise parfaitement le genre de la dystopie. Son écriture, malgré la noirceur de certains sujets, est légère et inventive. Un auteur à suivre !

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