force de proposition

-Quelle année choisissez-vous ?

Le vieil homme se gratte un peu l’oreille. Il hésite.

-Vous pouvez prendre plusieurs années, si vous voulez.

C’est maintenant le menton qui lui démange. Il se lance :

-Non, je vais prendre 1973. C’est l’année de naissance de mon fils. C’était une année joyeuse.

-1973, c’est parti !

Un de vendu. Je sors le carton correspondant à l’année et lui donne. C’est un moment crucial. Il arrive que les clients se rétractent au dernier moment, même une fois l’objet désiré en main. Ils se ferment alors comme des coquillages et vous mettent dehors. Mais lui ne changera pas d’avis. Comme souvent avec les personnes âgées, il m’est impossible de dire si l’humidité de ses yeux est poussée par les souvenirs, ou si les glandes lacrymales sont en pleine guerre contre la sécheresse. J’attends, assis en face de lui dans la cuisine aux tons pastel, un café brutal posé devant moi. Deux radios réglées sur la même station et disposées à deux endroits différents se renvoient la même musique, dans un écho malin qui donne le tournis. Je parie que l’une d’elles est dans la salle de bain.

-Je vous dois ?

Il a interrompu sa rêverie mélancolique en levant la tête. Ma réponse est automatique, comme celle d’un sportif après un match.

-10. Le deuxième est à 5.

Le vieux sourit.

-Non, ça ira, je vous remercie. Je n’ai qu’un seul enfant.

Il se lève, précisément, avec une économie de moyens qui doit compenser la faiblesse de son corps. Le petit porte-monnaie en skaï noir est rangé dans le tiroir à couverts. Il en sort un billet de 50.

-Vous avez la monnaie ? Je n’ai que ça.

-Oui, bien sûr.

J’ai de la monnaie. Sur 50, pas plus. C’est à peu près le compte de ma journée. Que des pièces. Je m’excuse de n’avoir aucun billet à lui rendre. Il sourit encore.

-Ce n’est pas grave : c’est quand même de l’argent. Cet homme a beaucoup de talent.

-Comment ?

Il retourne le calendrier pour que je puisse voir la couverture. C’est encore un clown, avec un regard de chien battu. Il porte un horrible chapeau mou qui semble fait de carton usé. Le vieux reprend :

-C’est sûrement un acteur, ou un modèle. Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un vrai clown. Il arrive en tout cas à nous communiquer quelque chose derrière cette épaisse couche de maquillage ; et quelle tartine ! On dirait du plâtre !

J’étudie la photo en dissimulant ma circonspection.

-Oui, c’est très beau.

Je le remercie, et m’apprête à prendre congé.

-Vous ne buvez pas votre café ?

-Merci, mais j’en ai trop bu aujourd’hui. On nous en offre souvent, vous savez.

-Comme vous voulez !

Une fois sur le palier, quand la porte s’est refermée, j’essaie d’imaginer le sort de l’objet. Je fais toujours ça. Va-t-il le coincer sur la porte du frigo à l’aide d’un aimant ? Sortir marteau et clous pour l’accrocher au mur du salon ? De la cuisine ? Le mettre dans un tiroir, ou jouer du pied pour ouvrir la poubelle ? Ces deux dernières pensées me rendent un peu triste.

Je suis colporteur. Vendeur à domicile. Casse-pieds, si vous voulez. Spécialisé dans les calendriers périmés. Mon patron est un de ces entrepreneurs nés, un petit malin qui dédie sa vie à l’argent, et aux moyens d’en gagner le plus bêtement possible. Toujours en quête de LA bonne affaire, (Certains diraient « arnaque ») Il est tombé un jour sur un immense stock de calendriers invendus et courants sur une quarantaine d’années, dans l’entrepôt d’un imprimeur décidé à prendre sa retraite. Je n’ai aucun mal à imaginer son expression en découvrant cette immense pépite. C’était sûr : ce tas de papier et de carton allait faire sa fortune. Il y avait même plusieurs paquets de calendriers imprimés sur des tabliers de cuisine en coton. Le potentiel était énorme, inusité et infaillible. Chaque année rappelle quelque chose à quelqu’un, et c’était ce qu’il allait leur vendre. Du souvenir. La naissance d’un enfant, d’un amour, ou la leur, pour les plus égoïstes. L’imprimeur était prêt à tout mettre à la benne ; trop content qu’un fada lui donne un billet pour tout le stock. Cette bête idée a donné ce boulot stupide, que j’assure sans trop me poser de questions, et les rencontres sont suffisamment nombreuses et intéressantes pour inspirer un écrivain en herbe.

Personne ne répond à la porte d’en face. Je descend d’un étage en empruntant un escalier sonore et hermétique. Des millions de pas répondent aux miens, pourtant discrets. Un étage seulement, et la différence de standing saute aux yeux. Le sol est d’une saleté repoussante, et les deux portes d’entrée qui se font face sont rafistolées de plaques de bois hétéroclites. Sur ma gauche, de la musique de fête foraine à plein volume. Un homme aboie « Ta gueule ! » et son chien ponctue d’autres aboiements une scène qui semble violente. Je ne vais bien sûr pas sonner là. La porte de droite tient debout par magie. De profondes crevasses courent entre le mur et le cadre. Il suffirait sans doute de pousser un peu pour qu’elle tombe. Prudemment je tente la sonnette : elles ne fonctionnent pas en général dans ce style d’appartements. Un bruit répond tout de même au bouton. Pas un carillon, mais plutôt une gégène ou une bobine de Tesla. Des pas traînants, gaînés de chaussons. On ouvre. C’est une femme assez grande, peut-être dans la soixantaine. Elle porte un peignoir rose sale et une croûte de fond de teint de la veille qui masque mal les poils de sa barbe. Elle prévient :

-Je sais pas ce que vous voulez, mais j’ai pas d’argent.

Ça commence mal. Je tente de capter son regard en sortant un calendrier de mon sac.

-Je travaille pour une société qui propose des calendriers anciens. Vous pouvez choisir l’année qui vous plaît, qui vous rappelle quelque chose.

-C’est complètement con. Vous n’avez pas celui de l’année ? J’ai déjà pris celui des pompiers, de toute façon.

-Ah

Salopards de pompiers. Ils ont en ce moment un bâtiment d’avance sur moi, et ça casse le business. Je prends mon air le plus dépité et fais mine de remballer.

-Vous voulez un café ?

-Pourquoi pas ?

Par principe, je ne refuse jamais un café, même si je le bois rarement, comme on l’a vu plus haut. J’entre dans l’appartement minuscule et attends qu’elle referme sa porte couinante. Il y a un canapé deux places, une table et une chaise.

-Je viens juste d’emménager, alors j’ai pas beaucoup de meubles.

-Je vois ça.

Mon hôtesse désigne la chaise.

-Asseyez-vous, je vous sers un café : il est tout prêt.

-Merci.

Ma future cliente me tourne le dos, le temps de verser un peu de café. Je remarque sa carrure, les mollets poilus, le petit chien allongé sur un coussin, le chat dans une sorte de sac, et décide instantanément quel calendrier lui montrer.

-Regardez, j’en ai avec des chatons.

Elle se retourne et pose sur la table la seule tasse qu’elle possède. On dirait un truc fabriqué par un homme préhistorique ou un enfant. J’enfonce le clou.

-Et aussi avec des chiots. Mais c’est les chatons qui plaisent le plus.

-Elle prend un calendrier et sourit.

-Il sont mimis, les chatons. Mais j’aime pas le passé. Si vous aviez eu un calendrier du futur je vous l’aurai pris.

Elle repose le calendrier et s’assoit dans le canapé. J’ai le temps de me dire que cette idée de calendriers du futur est géniale et que je devrai la garder pour moi, ce qui atténue fortement ma déception. Malgré son côté brut de décoffrage, la tasse dégage une chaleur intensément douce. Une vague délicieuse me recouvre au moment où je la saisis des deux mains, comme on ferait d’un nid ou d’un oisillon. La femme me sourit depuis le canapé.

-Ça fait du bien, hein ? Elle est magique, cette tasse. Je l’ai trouvée à la poubelle.

-Vraiment ? Elle a quelque chose de réconfortant, ou alors c’est juste la chaleur du café.

Je la regarde dans les yeux et décide de laisser tomber.

-Si vous ne voulez pas de calendrier je n’insiste pas.

-Merci, c’est gentil. J’essaie de m’en sortir. Je crois que je m’en sors tout juste, ou je ne sais pas.

Elle resserre le col de son peignoir et donne une caresse au petit chien qui vient de sauter, non sans peine, sur ses genoux.

-Oui, mon chien, tu es beau.

Je ne peux décemment rien lui vendre, elle a l’air tellement perdue, comme un vieil oiseau autrefois flamboyant, et maintenant en cage. J’expédie le café épais et me lève.

-Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Merci pour le café.

-Je vous en prie.

Elle ne lève pas la tête, le regard perdu dans les yeux laiteux de son chien, et ne se lève pas non plus pour me raccompagner. Je ramasse ma besace, ouvre la porte d’entrée et sors.

-Au revoir, madame.

-Au revoir, monsieur.

Être force de proposition. C’est ce qu’on vous demande après la signature d’un contrat pas très propre et une poignée de mains molle. Force de proposition, ou le pouvoir absolu de refourguer à un humain quelque chose dont il ne veut pas, et si possible être l’auteur d’un tas de nouvelles idées pour arriver à ces fins.

-Moi, j’ai souvent des idées pour la publicité.

Un étage plus bas, et un client assez enthousiaste. Un autre café servi dans un mug à message. « Le boss », dit l’inscription usée par le lavage mécanique. Le « boss » en question est un grand et gros bonhomme chauve, lui aussi en peignoir, mais de satin aux motifs de carpes Koï. Ses yeux ont l’air rouges, et il tire compulsivement de grandes bouffées de vapeur sur son cigare électronique.

-Par exemple, ça pourrait être intéressant de vendre des espaces publicitaires sur les pierres tombales. La famille du défunt pourrait bien sûr choisir entre plusieurs annonceurs, et trouver celui qui correspond le mieux. On éviterait bien sûr les fabricants de tabac et d’alcool, ou de pesticides, et l’argent ainsi récolté soulagerait l’addition des funérailles. C’est pas mal, non ?

Je vois assez bien le tableau d’une mer de pierres tombales où les publicités ont remplacé les épitaphes. Le nom de la famille Machin sous l’annonce « Boulangerie Truc, tous les mardis une baguette achetée, une baguette offerte ». Je réponds en essayant de cacher mon embarras.

-C’est une idée. Mais vous savez, je ne suis que vendeur. C’est mon patron qui a eu celle des calendriers. C’est un petit boulot pour moi, je suis écrivain en réalité. Votre voisine vient tout juste de me suggérer de vendre des calendriers du futur.

Drôle de sourire et bouffée de vapeur. Mon client a demandé deux calendriers pas encore payés. Il les garde près de lui sous une main autoritaire et me tient en otage par une technique que je comprends bien. Tant qu’il ne m’a pas donné l’argent, je suis obligé d’écouter tout ce qu’il veut me dire.

-C’est bien ça le problème dans ce pays : les gens n’ont pas assez l’esprit d’entreprendre. Ou alors ils attendent que quelqu’un ait une bonne idée pour la leur voler. Mais vous n’êtes pas un voleur, vous ?

Voilà ma porte de sortie. Je ne sais pas pourquoi, mais je le sens.

-Non, non, je ne suis pas un voleur. Et encore moins un entrepreneur. Soyez sans crainte, je ne vais pas vous piquer votre idée. Je suis juste un vendeur, quelqu’un qui cherche à payer son loyer.

Le gros bonhomme ne sait plus, ou ne veut plus rien dire. Par quel mystère il est possible parfois d’échapper aux autres, de réaliser parfaitement un tour de magie sans connaître soi-même le truc ; je ne saurai le dire. Mais c’est le moment de reprendre la main.

-Nous disions donc, deux calendriers, le premier à 10, le deuxième à 5.

Comme sortant d’une absence ou d’une veille, il revient à lui et me tend un billet de 50.

-Gardez la monnaie. Et merci de garder mon idée secrète.

Je suis doublement surpris, d’abord par le billet apparu comme par magie dans sa main, ensuite par le généreux pourboire.

-Merci beaucoup, monsieur.

-Mais de rien ! Ces calendriers vont égayer mon intérieur, je le sens.

Il reprend et admire ses acquisitions. Un calendrier humoristique de 1980, décoré de dessins vulgaires et de citations idiotes, et un autre millésimé 1990 orné de deux poissons rouges. Je peux me lever, saluer mon client qui ne répond rien et trouver mon chemin vers la sortie. Ce n’est qu’une fois sur le palier que je me rends compte que j’ai eu peur.

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