Filiation

Avocat spécialisé en droit pénal, Thomas préparait la défense d’un usurpateur d’identité quand la photo de Julie, en déplacement à Vendôme pour assister à un colloque sur les troubles psychiatriques chez l’adulte, s’afficha sur son portable. Il ne répondit pas.

Le message vocal ne tarda pas. Thomas l’écouta distraitement. Se redressa brusquement. Les feuillets de son dossier valsèrent. Son doigt tremblait sur le pictogramme « rappeler le correspondant ».

Sans préambule, sa femme lui annonçait avoir rencontré un homme. L’homme de la situation.

Thomas était marié avec Julie depuis six ans. Ils habitaient une spacieuse demeure bourgeoise dans un quartier huppé en proche banlieue parisienne. Julie, psychologue, recevait ses patients dans une aile de la maison aménagée en cabinet médical.

Leur avenir s’était obscurci le jour où des analyses réalisées suite à leurs difficultés pour concevoir un enfant avaient décelé une stérilité chez Thomas. Sa virilité remise en cause, l’orgueil de Thomas avait été blessé bien au-delà de ce qu’il aurait pu imaginer. Il avait dû faire le deuil d’un enfant jamais conçu et accepter l’idée d’une semence anonyme pour devenir père.

Les démarches pour une insémination artificielle, sur le papier réputée simple et efficace, avaient débuté dans un optimisme qui s’était étiolé après trois fécondations avortées. Presque résigné, Thomas se réfugiait dans le travail. À l’inverse, Julie annulait les rendez-vous de ses patients de plus en plus fréquemment. À plusieurs reprises, Thomas l’avait retrouvée dans la chambre repeinte aux tons pastel, recroquevillée sur le berceau vide.

Julie décrocha. Elle parlait vite, légèrement essoufflée.

— J’ai rencontré un psychiatre lors d’une table ronde. Il te ressemble un peu physiquement, il présente bien, il a de l’humour. Et il est marié. Bref, le candidat idéal pour jouer le rôle du géniteur. Je suis en pleine ovulation, c’est le moment. Tu comprends, on ne peut pas rater l’occasion… Il suffit de presque rien pour que je tombe enceinte naturellement avec n’importe qui.

— Comment ça, « presque rien » ???

— Mais personne ne le saura ! De toutes façons, c’est le genre bon père de famille, il ne va pas se risquer pas à revendiquer une quelconque paternité… Enfin… Je crois…

Clac. Julie avait raccroché.

La tête entre ses mains, coudes posés sur le bureau, Thomas repensait à ses incartades occasionnelles. Il avait toujours pris soin de dissocier sexe et sentiments. Mais là, c’était complètement différent.

Et si Julie avait menti ? Le pauvre mec en question était peut-être son amant depuis longtemp, mais dans ce cas, pourquoi l’avait-elle appelé ? Ça n’avait aucun sens. A moins qu’elle attendît déjà un enfant de lui, auquel cas elle anticipait une explication de son état ?

Ou alors Julie était sincère. Mais si elle tombait enceinte de cet inconnu, pourrait-il mettre dans sa poche, avec un mouchoir par-dessus, le droit, l’éthique et la morale ? Non. Quoi que…

Julie franchit le seuil de la maison aux aurores. Resplendissante. Thomas, immobile au milieu du salon, en pyjama rayé, les cheveux en broussaille, les traits tirés après une nuit entière sans sommeil, fronçait les sourcils.

Julie lâcha sa petite valise et se jeta à son cou.

— On va enfin l’avoir, ce bébé. Je le sens au plus profond de mes entrailles.

— Julie…

— Chut… J’ai tout prévu.

Le lendemain, Le Canard Vendômois titrait : « Un psychiatre assassiné dans sa chambre d’hôtel à Vendôme ».

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