Femmes artificielles, déviances, temps désarticulé : Tableaux du délire d’Alain Dorémieux

« Derrière leurs parois de verre, où glissaient comme des fantômes les reflets de la rue, les mannequins, debout sur leurs jambes écartées, défiaient le monde de leurs yeux imperturbables. Défiaient le monde et le défiaient lui, Georges Simple. Il marchait au long de cette haie de femmes-statues et elles le narguaient – belles et provocantes, parées comme des idoles, blondes, rousses et brunes aux cils arqués, aux joues de chatte, figées dans la grâce d’un geste insolent. »

« Seuls toi et moi, mon amour »

J’ai été très agréablement surprise par ce recueil, grâce auquel j’ai découvert un auteur dans l’œuvre duquel je me replongerai avec plaisir.

Je l’ai mal démarré avec « L’habitant des étoiles », une nouvelle présentée comme la favorite de l’auteur dans la préface, mais dont les personnages n’ont pas réussi à me toucher, notamment parce que les dialogues sonnaient faux. Mais dès le deuxième texte, je me suis sentie « chez moi », et ce sentiment a perduré jusqu’à la dernière page.

Les sujets abordés avaient tout pour me plaire : femmes artificielles, femmes-bêtes et femmes-fleurs, déviances (agalmatophilie, sadomasochisme), vampirisme, univers absurde, temps désarticulé, monde mourant ou déjà mort, corps vivant sculpté / torturé pour devenir oeuvre d’art… L’influence de Kafka est prégnante dans ces pages, en particulier dans « La Convocation » qui doit certainement beaucoup au Procès. Quelques textes et personnages féminins m’ont quant à eux évoqué le Réservoir des sens de Nelly Kaplan, un recueil que j’affectionne particulièrement.

J’ai surtout été sensible à l’imagination très visuelle de l’auteur. Le titre de l’ouvrage l’évoque à la perfection : Dorémieux écrit comme on peint et le résultat, aussi noir et violent soit-il, est beau et fascine. Chaque nouvelle est la mise en scène d’une vision, de la folie dont elle naît ou de la folie qu’elle fait naître. Chacune de ces visions, de ces images, se déploie avec une logique de cauchemar. L’horreur monte crescendo et engloutit graduellement les personnages. Le style très travaillé, fin, précis et riche contribue à la beauté de l’ensemble : la prose poétique n’est jamais loin.

« Il a acheté en partant un livre où une scène
préfigure l’évènement à venir. »

« Carrefour du temps »

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