Fantôme de mes rêves

Je déteste Savoir. Quand vous Savez, ils viennent vous enfermer. Vous êtes fous. D’après Louise, c’est normal, mon cerveau a été reprogrammé après mon coma. Mais le fantôme de mes rêves n’est pas aussi compréhensif…


Rester immobile. Surtout, rester immobile. Ne pas respirer. Peut-être qu’il ne te verra pas. Ferme les yeux… Oups, il me regarde. Je fixe mon regard, noir comme de l’obsidienne, dans le sien, vitreux, blanc, vide de vie. Il frissonne. Il doit avoir compris maintenant que je Sais. Je tremble à mon tour. Il s’avance, la tête dodelinante sur ses épaules sèches. Il ne marche pas, il flotte, ses pieds quelques centimètres au-dessus du sol. Ses bras se tendent vers moi. Je ne peux pas bouger. J’en suis incapable. Comme toujours. Ses mains vont toucher mon cou. Elles vont le serrer. Comme d’habitude. Et comme d’habitude, son étreinte glacé ne cessera qu’à… qu’à…

Je me relevai, le visage en sueur. Reprenant difficilement mon souffle, je tâtai mon cou du bout des doigts et soupirai de soulagement. Le spectre n’avait été qu’un rêve. Encore une fois. Un énième rêve, cauchemar plutôt, pour troubler ma nuit déjà bien courte. Bien courte par ma faute, d’ailleurs : afin d’empêcher le fantôme d’entrer dans ma tête, je reculais mon endormissement au maximum, ne dormant que deux ou trois heures par nuit.

– Encore lui?

La voix interrompit le cours de mes pensées. Je tournai la tête.

– Louise, soufflai-je, soulagée.

Mon amie était là, tout irait bien. Ses yeux noirs, noirs comme les ailes du corbeaux, me fixaient. Ses boucles blondes, lourdes et pourtant si gracieuses, flottaient autour de son visage fin et pâle. Louise semblait avoir 15 ou 16 ans, comme moi, pourtant, elle en avait plus de 200. Je crois qu’elle était née, si mes souvenirs sont fidèles, vers la fin de la Révolution. Au début du XVIIème. Quant à sa mort, je ne me rappelle pas l’avoir entendue m’en parler.

– Tu as crié.

– Ah bon?

J’étais surprise : je ne me rappelais pas avoir ouvert la bouche.

– Oui. Tu criais un nom. Chi…

Mon amie s’évapora. Je retombai sur mon oreiller.

– Bonjour, Alyssa.

Je ne tournai pas la tête. Seule ma gardienne venait dans ma cellule.

– Bonjour, Pauline.

– Tu as crié.

– Je sais. Un cauchemar.

– Encore, soupira Pauline, ma douce Pauline.

Elle marcha jusqu’à mon lit en prenant garde à fermer la porte derrière elle. Je sentis le matelas s’enfoncer sous son poids puis sa main vint serrer mon épaule.

– Le même?

– Le même, acquiesçai-je.

– Tu ne veux toujours pas m’en parler, je suppose…?

Je secouai la tête et l’entendis soupirer à nouveau. Pauline se leva.

– Tu as besoin de quelque chose ?

Seul le silence lui répondit.

– Si tu changes d’avis, tu peux toujours m’appeler.

Puis elle sortit, la porte se ferma et la clé cliqueta dans la serrure. Je me redressai, posai mon front sur mes genoux. Jamais je ne pourrais lui parler de mon cauchemar. Mes fantômes leur sont invisibles. C’est à cause d’eux que je me suis retrouvée ici, dans cette cellule, dans cet hôpital psychiatrique. J’étais parfaitement normale et saine d’esprit, merci, il fallait juste le dire aux fantômes. Ils me collaient à la peau comme la puanteur aux pestiférés. Depuis trois ans, sans relâche… Une larme coula le long de ma joue. Une main froide l’essuya et me releva le menton. Louise me prit dans ses bras et je me laissai aller dans son étreinte qui était certes glaciale mais aussi et surtout tendre, et c’était tout ce dont j’avais besoin. Je finis par m’endormir.

J’ouvris les yeux. Pauline était revenue. Elle attendait mon réveil dans un silence presque religieux.

– Bien dormi?

– Oui, répondis-je, surprise que ce soit vrai.

J’avais eu un long somme sans rêve, événement extrèmement rare depuis mon incarcération. Je me sentais beaucoup mieux, beaucoup plus reposée.

– Alyssa, j’ai une excellente nouvelle pour toi : tu vas avoir une campagne de chambre! continua Pauline, enjouée.

– Oh.

Ma brave gardienne sembla un instant déconcertée par mon manque d’enthousiasme mais ne se laissa pas démoraliser par cela :

– Elle s’appelle Judy, a 21 ans. Elle vient de se réveiller d’un coma de trois mois. Elle aussi voit tes… tes fantômes.

Mes fantômes… Comme je voudrais ne pas les voir…

– Bon… euh… Elle arrivera dans la journée. Dans trois ou quatre heures, d’après son ancien hôpital.

Et Pauline partit. Je l’avais surement effrayée. Quand je réfléchis, j’ai une tête effrayante, parait-il. Je me rallongeai. Judy sortait d’un coma… Elle voyait des fantômes… C’est sûr, il fallait la mettre avec Alyssa, la folle à l’esprit bizarre ! Moi aussi j’avais eu un coma. Quelques mois aussi. Et à mon réveil, il y avait les fantômes. Effrayants. Angoissants. Ils se collaient contre moi. Ils me faisaient étouffés. Et puis je m’étais retrouvée là. Je déteste Savoir. La porte se rouvrit. Pauline avait-elle oublié quelque chose? Non, ce fut une jeune inconnue qui entra. Quatre heures avaient déjà passées? Je pestai contre mon TDAH (Trouble et Déficit de l’Attention avec Hyperactivité) qui creusait des trous dans mon cerveau. Il ne vous est arrivé de vous retrouver quelque part sans savoir comme y être parvenu? Comme s’il manquait une partie du puzzle dans vos souvenirs? Bon, bah voilà. Le TDAH, c’est presque ça, mais en pire.

La fameuse Judy portait une mince tunique blanche identique à la mienne. Son visage creusé faisait ressortir ses yeux d’un bleu surprenant, très pâle, et ses cheveux d’un brun terne pourtant coiffé avec soin. La nouvelle alla s’asseoir sur un lit apparut ici comme par magie, prit un livre et se mit à lire. Je restai allongée. Pas la peine de se présenter, si elle était vraiment comme moi, elle s’en ficherait totalement. Mis à part à l’heure du déjeuner et du dîner, elle ne bougea pas et moi non plus. Le soir arrivé, Louise réapparut. Judy sembla s’animer un peu mais je n’y prêtai pas attention.

– Tu étais où toute la journée ?

– Je reprenais mes forces. Tu sais bien que chaque apparition me rend plus faible.

– Ce serait bien si c’était la même chose pour le fantôme de mes rêves, bougonnai-je.

– Il a toute la journée pour les reconstituer, ses forces, lui.

– Mmmf.

– Vous… vous êtes vraiment là?

Louise et moi sursautâmes toutes les deux en entendant Judy. Nous nous retournâmes. Elle nous fixait d’un air étonné.

– Bah, oui, répondit Louise en haussant ses épaules, je suis vraiment là, tu crois quoi ?

– Et toi, tu la vois… ?

– Ouep.

Les larmes lui montèrent aux yeux.

– Je… je ne suis pas folle alors ?

– Pas plus que moi, du moins.

Judy n’ajouta rien, alla s’allonger dans son lit et éteignit sa lampe. Elle se retourna, nous tournant le dos et sembla s’endormir presque instantanément. Je la regardai avec envie. Louise soupira :

– Tu veux que je reste ?

Je la regardai, les yeux pleins d’espoir.

– Tu veux bien ?

– Oui, me sourit-elle.

Je me rallongeai. Louise posa sa main sur son front et le sommeil m’emporta peu à peu.

Encore une fois, je retrouvai le fantôme. Mais cette fois, quelque chose avait changé. Il semblait plus petit. Plus faible. Cette fois, ce fut moi qui tendis les mains pour serrer son cou. Serrer de plus en plus… Jusqu’à ce qu’il suffoque…

– Alyssa! Alyssa! Lâche là!

Les voix combinées de Louise et de Pauline me sortirent de mon rêve. Devant mon visage, les yeux révulsés de Judy. Ses lèvres bleues, presque noires. Ses joues encore plus blanches qu’avant. Et mes mains autour de son cou. Je la lâchai précipitamment et reculai de plusieurs pas avant de tomber sur les fesses.

Louise me fixait d’un regard effaré tandis que Pauline se penchait sur le corps inanimé de Judy. Elle se releva lentement et me regarda, l’air triste.

– Mais qu’est-ce qui t’a pris?

Mon regard se porta sur le cadavre de Judy sans que je ne prononce mot. Qu’est-ce qui m’avait pris ? J’avais tué le fantôme de mes rêves. Je m’étais crue débarrassée de mes cauchemars. Je venais seulement d’entrer dans un nouveau…

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