Et le sol se dérobe

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Plus il se force à relire les mêmes phrases, encore et encore sans que le message ne parvienne à pénétrer son cerveau, plus les mots perdent de leur sens.

Il a découvert l’existence de ce bout de papier il y a quelques minutes à peine, des minutes qui lui semblent déjà des heures. Impensable, voilà tout. D’une main tremblante, il se force à poser la feuille sur son chevet et il s’assoit aussi doucement que possible sur le rebord de son lit. Comme on le lui a recommandé à de nombreuses reprises, il inspire et expire profondément pour essayer d’apaiser la tempête qui s’est soudain levée dans sa tête. Peut-être que s’il parvient à reprendre ses esprits, peut-être alors découvrira-t-il que cela n’était qu’un cauchemar. Un cauchemar particulièrement réaliste, c’est certain, mais un cauchemar tout de même.

À l’étage, le babillement joyeux d’un bébé lui rappelle que leur fille vient de se réveiller. Il s’efforce de garder la même posture : rester calme, respirer quelques instants de plus et tout reviendra à la normale. Dehors, de l’autre côté de la fenêtre, il entend sans le voir le train-train quotidien de la ville qui revient à elle après la nuit : ronron des voitures qui patientent au feu rouge, klaxons intempestifs, claquements réguliers des talons d’une dame pressée qui martèlent le trottoir, éclats de rire d’un animateur radio s’échappant d’une vitre laissée entrouverte. Ces bruits familiers dans lesquels il essaye absolument de se fondre ne parviennent pas à lui faire oublier le nœud naissant qui est apparu dans son ventre il y a quelques minutes. Un nœud qui grossit à chaque inspiration.

Il écoute les klaxons pourtant, il doit écouter les klaxons, c’est ce qu’on lui a dit de faire : « Concentrez-vous sur ce qui vous entoure, faites le vide dans votre tête ». Il les écoute, il essaye de toutes ses forces et sur le rebord du lit, les jointures de ses doigts ont blanchi, crispées par la peine. Blanches, elles le sont presque autant que ses dents qu’il serre en grimaçant dans un effort de concentration qui le dépasse : klaxons- talons-radio-bébé. Il a mal aux mains à présent, mal aux dents, à la tête. Et ce nœud dans son ventre qui ne se dénoue pas ! Une nausée violente l’étreint soudain et c’est comme une vague glacée qui le submerge ; à deux doigts de perdre conscience il rouvre les yeux.

La feuille de papier est toujours là, posée sur son chevet, à l’endroit exact où il l’a trouvée quelques instants plus tôt. Ne serait-ce cette feuille, ce terrible bout de papier, tout aurait pourtant semblé normal : la chambre à coucher, les draps défaits, le jour qui point dehors, les gazouillis de leur fille en haut qui sonnent l’heure du petit-déjeuner. Tout aurait semblé normal ou presque : sa femme n’est pas là.

Il s’en est rendu compte avant même d’ouvrir les yeux tout à l’heure. Écrasé par l’habituel sentiment d’angoisse avec lequel il sort de ses nuits, il a cherché comme chaque matin à se nicher contre elle. Il aimait penser que son corps endormi était une muraille imparable face à ses démons nocturnes. En général, elle émettait un drôle de petit bruit, à mi-chemin entre le grommellement et le ronronnement, et puis elle se collait contre lui et il se rendormait. Ses journées commençaient en général ainsi. Mais pas celle-ci. Ce matin, à son réveil, le lit était froid et vide. Et il était seul.

A cette idée, une nouvelle vague d’angoisse le fait vaciller. Son regard se pose sur la boîte orange posée sur son chevet et il réalise que, pris par la peur, il a oublié tout à l’heure de prendre ses cachets. Et soudain ses yeux s’écarquillent, ses sourcils s’arquent, son cœur rate un battement : dans sa tête, le sentiment exact ressenti à la seconde où le pied rencontre le vide alors qu’arrivé en haut d’un escalier, on pense qu’il reste encore une dernière marche. Le sol se dérobe, c’est vertigineux. Le sol se dérobe et tout se dérobe avec : la chambre à coucher disparaît, les bruits de la rue aussi car tout commence à prendre sens.

Pour une raison inconnue, il a oublié hier soir de prendre son traitement. Impensable. Impossible. Une voix pourtant, de celles qu’ont les voix démoniaques que seul le héros de films d’épouvante parvient à entendre, une voix qu’il connaît bien lui murmure : « Tout aussi impensable que cette feuille sur ton chevet. Tout aussi impossible que la soudaine absence de Marion à ton réveil… ».

Klaxons-talons-radio-bébé : ne penser à rien d’autre ! Mais c’est trop tard car déjà il perd pied. En haut, leur fille pleure désormais alors que son esprit dérive, libéré de la camisole chimique qu’il aurait dû s’administrer la veille au soir. Dans sa tête s’élève une cacophonie de voix, ces voix qu’il a essayé d’entraver, de bâillonner, de faire disparaître, celles qu’il pensait que Marion avait fini par dompter. Il est seul, perdu, en minorité absolue désormais face à ses « lui » multiples et effrayants.

Dans un effort qu’il sait être le dernier, il se lève, se jette sur son téléphone et parvient à composer le 17. À l’autre bout de la ligne, une voix d’homme lui répond. Alors, avec ce qu’il lui reste de lucidité et en inspirant-expirant-inspirant-expirant, il lui raconte sa maladie, ses cachets oubliés, sa femme disparue et la note découverte ce matin à son chevet. La note dont il reconnaît l’écriture bien sûr, car c’est la sienne. La note qui dit la chose suivante :  » Tu pensais que tes docteurs et tes pilules viendraient à bout de moi ? Eh bien c’est raté. Il se peut bien en revanche que je sois venu à bout de ta femme, le temps presse. Elle est là, quelque part, attachée, dans un lieu que tu es le seul à connaître. Seul, puisque c’est toi qui l’y a emmenée« .

Il repose son téléphone alors que résonne dans sa chambre dans un écho démultiplié les derniers mots qu’il a prononcés avant de raccrocher : « S’il vous plaît, venez me chercher. Je crois que j’ai enlevé ma femme ». Les voix reviennent et cette fois, elles recouvrent tout : klaxons-talons-radio-bébé.

 


« Ecrivez une histoire qui commence par la découverte d’une demande de rançon » 

 

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