Elise en Ré

Elise en Ré

Elise avait passé des concours autrefois ; elle avait failli être professeur de lettres. Admissible à l’agrégation, après un oral difficile elle fut reçue de justesse, ce qui est encore un mystère aujourd’hui pour elle. Agrégée ! Un titre qu’elle ne montrait guère mais qui lui permit de franchir les étapes dans sa carrière d’attachée de presse. Elle n’en tirait aucune vanité et n’en fit plus état quand elle se lança dans l’écriture de romans. La littérature était devenue une vraie passion. Elle fourmillait d’idées et écrivait vite dans un style émotionnel, épuré, qui rendait le lecteur captif et attirait les éditeurs. Son premier livre parut le jour de ses 40 ans le jour même où Paul la quitta. Ce mari grand reporter toujours entre deux avions et deux amours si proche de son cœur et si lointain à la fois. Dix ans après, la marée montante ayant effacé la douleur de la séparation, elle se dit libre et heureuse : une amie très proche Aline, des copains, quelques amants et surtout un livre à écrire attendu pour la rentrée littéraire. Que du bonheur !

« Va plutôt dans ma maison de Charente-Maritime, tu seras plus tranquille pour écrire » lui dit Aline lors de leur déjeuner hebdomadaire habituel. Elle avait hérité de cette maison peu de temps auparavant, l’avait sommairement rénovée et Elise ne la connaissait pas. C’est ainsi qu’elle se retrouva un dimanche de mai au petit port de Mornac sur Seudre au moment merveilleux où le soleil se couche. Lui revint en mémoire trois vers qu’elle avait lus quelque part mais elle ne sait plus où :

« Un port miniature, son chenal vers la Seudre

Promenade de charme et de rêverie

Au bord de l’eau maintes fois recommencée … »

Trouver le logis d’Aline dans le dédale de ruelles relevait du miracle mais il se produisit. Elle était là, devant ses yeux, cette petite maison blanche aux volets bleus nichée au fond d’un jardin protégé par des roseaux. L’intérieur était sobre avec des murs crépis de blanc et quelques meubles charentais qu’Aline avait conservés. Cette ancienne maison de pêcheur était le refuge qu’il lui fallait. Elle sentait les idées bouillonner dans sa tête prête à jaillir pour ce roman sur un secret de famille ; ne lui manquait que la première phrase pour démarrer l’histoire. Elle avait du temps, rien ne la retenait à Paris, Aline était trop occupée pour s’accorder des vacances et venir la rejoindre. Pas un mot aux copains sur l’endroit où je me trouve avait dit Elise j’ai envie de solitude.

En attendant cette fameuse première phrase chère à tout écrivain, pourquoi ne pas s’accorder quelques jours pour découvrir la région. Inconsciemment, dira t elle plus tard à Aline, mon choix se porta sur l’île de Ré pourtant loin de Mornac. Choix pas vraiment innocent puisqu’elle y avait vécu le début de sa vie amoureuse avec Paul et n’y était jamais retournée depuis. Elle avait aimé passionnément cette île parce qu’elle aimait passionnément Paul. Elle avait l’âge des grandes illusions et pensait que ce serait pour la vie. C’est ça qui a été le plus dur pour moi dira-elle un jour à Aline : « ne pas savoir quand il a commencé à ne plus être avec moi ».

Au volant de sa voiture elle parcourut l’île du Sud au Nord, d’Est en Ouest avec l’appréhension, la crainte inavouée que le passé lui revienne en boomerang à la vue de tous les lieux qu’elle avait aimés avec Paul et surtout grâce à Paul. Il n’en fut rien. Tout avait changé et elle avait perdu ses repères. Abandonnée la liaison maritime depuis le port de La Palice au profit d’un long pont qui, tel un couteau affilé, coupait l’océan en deux ! L’hôtel un peu désuet sur le port de St Martin où ils avaient passé de si merveilleux moments affichait fièrement ses trois étoiles et le restaurant de poissons – fruits de mer que Paul appréciait tant avait disparu au profit d’une crêperie. L’île s’était transformée en centre touristique   et avait perdu son authenticité. Les voitures étaient partout ! Même ce petit Bois de Trousse Chemise cher à Aznavour et sa crique au charme sauvage était devenue une plage à touristes. « On s’était baigné à Trousse Chemise, la plage déserte était tout à nous ….chantonna – t –elle. Elle s’y promena avec le regard d’une visiteuse ordinaire. Bien sûr, l’île en dehors de l’exploitation commerciale, conservait ses beautés naturelles ; les longues plages de sable fin, les bois de pins et de chênes verts, une flore presque méditerranéenne et les petites maisons blanches des hameaux retirés. Elise voyait tout et ne ressentait rien. Elle alla au bout de l’île près du phare des Baleines dans une zone désormais aménagée pour les promeneurs. Je suis si souvent venue avec Paul au coucher du soleil et aujourd’hui il faut payer pour être ici ! Ils s’asseyaient sur la plage, serrés l’un contre l’autre, au pied du phare, face à l’océan et regardaient la marée monter presque jusqu’à leurs pieds. Ils étaient dans le silence et dans une émotion partagée quasiment mystique. Seule aujourd’hui elle n’éprouva rien. Un pâle soleil de début mai ne réussissait pas à percer la brume qui recouvrait l’horizon et son cœur ne réagissait plus. Elle dira au retour à Aline : « j’ai senti à ce moment-là que j’étais définitivement guérie. En venant ici je prenais le risque de voir resurgir le passé mais la page était bel et bien tournée».

C’est sans nostalgie qu’elle reprit la route de Mornac. Une phrase lui revenait sans cesse en tête , celle qu’elle attendait pour débuter son roman : « Mais si… un moment arrive où tout devient plus facile, où l’on peut regarder en arrière sans crainte de se perdre ».

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.