El Dorado

Mon voyage a été long. Long et fatiguant. Usant physiquement, mais ça va, je m’y étais préparé. Mes amis m’avaient averti. Ceux qui avaient déjà fait ce voyage, et ceux qui ne l’avait pas fait mais qui avait entendu. Mais j’étais un homme fort, grand et endurant. Je n’avais pas peur de ce qui m’attendait. Et surtout, j’avais la Foi, une Foi infaillible, elle me portait, elle m’exaltait. J’étais comme aveuglé tout simplement parce que je croyais. Je croyais en ce possible. J’y ai toujours cru et j’y crois toujours d’ailleurs.

J’ai mis longtemps à préparer ce voyage, je me suis privé de beaucoup de choses, j’ai économisé les quelques sous que j’avais pu gagner en faisant des petits jobs trouvés de ci de là. La vie est si difficile là-bas. Nous n’avons pas grand-chose mais ce que nous avons, nous le partageons dans la famille et autour de nous. C’est dans notre culture, c’est naturel. Je pensais que cela le serait partout, je suis parfois étonné que ça ne le soit pas ici, pas assez en tout cas. Je ne jette la pierre à personne, chacun a ses soucis et chacun fait comme il peut. La vie est difficile partout et croyez-moi le soleil n’adoucit pas les maux, il en engendre d’autres.

Mon voyage a été long. Long dans le temps. Pourtant j’aime les voyages. Je dois vous l’avouer je n’étais jusqu’alors jamais parti. Mes voyages, je me les étais imaginés dans ma tête. Le soir, mes parents, mes frères et moi, nous discutions et nous nous imaginions voyager en Espagne, en Italie, en France ; La France… elle nous faisait tant rêver avec sa Tour Eiffel. Vous ne pouvez pas vous imaginer ce que la France peut apporter ne serait ce qu’en rêve… et ce rêve, c’était comme une promesse, une promesse faite à mes parents.

Et puis un jour, cette promesse à portée de rêves est devenue un rêve à portée de mains. Des mains bien sales mais il fallait en passer par là pour le faire ce voyage. J’ai donné toutes mes économies et je suis parti avec eux. Nous avons roulé, beaucoup roulé, puis nous avons marché, beaucoup marché, jusqu’à atteindre ce port et ce bateau calamiteux. Nous avons embarqué, sans même savoir où nous irions. Nous le saurions bien assez tôt. Destination inconnue pour des gens devenus comme tant d’autres sans papier et sans identité. C’était le prix de ce rêve qui, lui, s’appelait El Dorado.

Et nous sommes arrivés. Je crois bien que c’était l’Italie, destination finale pour beaucoup d’entre nous. Pas pour moi. Le voyage allait être encore un peu long mais je l’atteignais mon rêve. Marseille… et puis Paris…Ah Paris, enfin…immense, grisonnante, bruyante. Quelle effervescence ! Et moi au milieu de tout cela, au milieu des quelques miens qui étaient arrivés avant moi et qui avaient ouvert la voie.

Alors j’ai fait comme tout ceux qui étaient là, un peu hagards, hésitants, ne sachant que faire vraiment… je me suis adapté. Adapté à cette dure réalité. J’ai de nouveau appris le mot survie, mais cette fois dans la langue européenne mais sans beaucoup d’entre-aide. Il y avait pourtant des gens bien qui nous aidaient le soir, qui prenaient le temps de discuter un peu, de nous donner à manger. La soupe populaire. Les restos du cœur et toutes les autres associations. Je touchais cette fraternité que l’on m’avait tant conté, mais conté d’une autre manière. La liberté et l’égalité viendraient surement par la suite.

Beaucoup de mes nouveaux amis ont déchantés et veulent repartir. Moi pas. Je suis un tenace !

Mon voyage est encore long, il reste encore beaucoup à parcourir, je ne vois pas forcément, là tout de suite, comment m’en sortir. Mais j’ai la foi. C’est la seule chose que je n’ai pas perdu et qui me tient. Quand les jours sont trop sombres, je l’ai et elle m’éclaire, et surtout elle me sert à garder le cap sur cette promesse que j’ai fait aux miens, il me semble, il y a cela si longtemps. Je leur ai fait la promesse que tôt ou tard, où que je sois, ils auraient mon soutien. C’est à moi maintenant de prendre soin d’eux. C’est cette promesse qui me tient.

Alors sachez qu’aujourd’hui ou demain quand vous vous arrêterez, je viendrai vers vous. C’est ma Foi qui me l’a dicté. Vous, vous ne le saurez pas, ne vous tracassez pas, je ne viendrais pas vous ennuyer, je viendrais vers vous, mon visage peut être un peu marqué mais agrémenté d’un sourire, ce sourire qui me sert de pont de sociabilité malgré nos mines masquées. Je vous tendrais ce petit carton. J’espère que vous prendrez le temps de lire :

On a atterri à Porte d’Aubervilliers
Comprenez qu’on est pas des pestiférés
On ne veut surtout pas vous déranger
Ce qu’il nous reste ? Juste notre dignité
Ne nous l’ôtez pas, on veut juste manger

Certains d’entre vous me demanderont d’où je viens je vous répondrais simplement « je m’appelle Ibra et je viens du Sénégal ». Certains d’entre vous me diront : « Vous en avez du courage ». Je leur sourirais simplement… si vous saviez quel courage nous avons dû avoir pour venir jusqu’ici. Le courage nous n’en manquons pas. Non, ce qui nous manque c’est tout le reste.

Si un jour vous passez à Porte d’Aubervilliers, souvenez-vous, il y a pleins de promesses de naufragés. Des promesses à portée de rêves, des promesses à portée de mains. Demandez Ibra et si vous ne me voyez pas, ne vous inquiétez pas, tout se sera bien passé pour Moi. J’ai la Foi.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.