D’un jour à l’autre, des petits cailloux sur le chemin … (251)

                     A une question sur la mort, Nisargadatta Maharaj avait répondu :

          « L’important, c’est : quelle identité aurez-vous au moment de mourir ? » 

 

         Voici encore une réponse qui peut nous permettre de cheminer, de passer du penser au « goûter ».

         Avant de se demander quelle identité nous aurons au moment de mourir, posons-nous la question de notre identité aujourd’hui.

         Qu’entendons-nous par identité ? Celle de notre carte d’identité ? De notre race ? Du pays dans lequel nous sommes né sans l’avoir choisi et de sa culture ?

         Que mettons-nous derrière la sensation que nous avons de nous-même ?

         Y a-t-il ou non un témoin observant cet organisme qui se manifeste à travers des pensées, des sentiments, des émotions, une gestuelle ?

         Y a-t-il ou non un témoin qui entre en conscience à travers les actes que pose cet organisme, ses adhésions politiques, religieuses ou autres ?

         Y a-t-il un témoin distinct de ce qu’il perçoit –pensées, situations, émotions, sentiments ?

         Y a-t-il un témoin qui nous emmène peu à peu de nos certitudes aveugles à une perplexité grandissante en regard de notre identité et de nos certitudes de toutes sortes ?

         Quand nous entendons parler de quêtes intérieures c’est toujours pour trouver une certitude « objective », quelque chose que nous pourrions voir, prouver, pour trouver « La Vérité ». Nous oublions de nous ouvrir à ce qui nous met en question fondamentalement. Nous avons le génie de ne pas voir, de ne pas entendre comme le répétait à l’envie Jésus.

         Ainsi ce mot vérité que signifie-t-il ?

         Arnaud Desjardins dit que dans le mot grec aletheia, qui a tété traduit dans les évangiles par le mot « vérité », nous trouvons le mot « lethe » qui signifie « sommeil, oubli » qui a donné en français le mot léthargie (dans la mythologie le fleuve « Lethe » fait oublier aux âmes leur existence précédente. Or la lettre A de aletheia est un privatif. Aletheia est donc : « le non sommeil, le non oubli ». Et la vérité c’est en fait de passer du sommeil et de l’oubli, au non sommeil et au non oubli.

         Jean-Marie laisse un commentaire très simple et clair sur les petits cailloux 250 et décrit parfaitement l’identité originelle, impersonnelle, sans la nommer :

         « Au fond, le secret c’est la traversée.
Ou plus précisément le « traverser ». 

[…]Comme le ciel transparent est traversé par l’oiseau.
Donc j’imagine que l’oiseau c’est la pensée.
Et que le ciel transparent, c’est la conscience libre.

En aucune façon, le sillage de l’oiseau n’affecte ou ne raye le ciel.
C’est ainsi que je comprends le « ne pas prendre livraison » : le ciel transparent et libre ne prend pas livraison de l’oiseau.
Le ciel ne fusionne pas avec l’oiseau. Il ne l’enveloppe pas non plus.
Il est espace vide et cadre pour le passage éphémère.

Je comprends ainsi ; mais le plus souvent j’observe que l’oiseau bouscule le ciel et l’emporte avec lui tel un convive maladroit qui, se dressant, tirerait à lui la nappe de la table du festin.
L’oiseau subitement prend toute la place.
Il n’y a plus de visible que lui.

La pensée est prédatrice. Je devrais corriger : Est prédatrice, non la pensée qui surgit mais l’interprétation qui en est faite.
Voici : C’est une pensée qui éclaire le ciel de ma conscience ou qui le trouble, l’obscurcit.
Effet de l’interprétation… Dès que le ciel, la transparence se focalisent sur. On s’oublie au profit de l’objet . Le ciel se contracte autour de l’oiseau. L’oiseau couvre le ciel. »

         Le recouvrement du ciel par l’oiseau dont parle Jean-Marie, c’est l’identification. Et l’identification c’est le zoom de la conscience sur, zoom qui s’achève par la fusion conscience/objet perçu, et cette fusion donne naissance à l’identité « moi ». Et cette identité « moi » est « Lethe », sommeil et oubli.

         Oui mais oubli de quoi ?

         Simplement du ciel que nous sommes lorsque nous ne sommes pas identifié. Mais pour entrevoir ce que nous sommes lorsque nous ne sommes pas identifié, nous devons nous intéresser à cet œil que nous sommes, que nous ne pouvons qu’être et donc que nous ne pouvons voir, œil dont maître Ekhartparle ainsi :

            «L’oeil dans lequel je vois Dieu est l’oeil même dans lequel

Dieu me voit : mon oeil et l’oeil de Dieu ne sont qu’un            

oeil, et une vision, et une connaissance, et un amour.»

 

         À noter que maître Ekhart ne dit pas : « L’oeil par lequel je vois Dieu, mais dans lequel », et ce n’est pas pour rien qu’il parle ainsi, car il n’y a pas d’œil par lequel nous pourrions voir, il n’y a que la vision en laquelle « est vu » ; vision que nous sommes.

         Pour reprendre la belle image de Jean-Marie nous sommes le ciel, mais voilà que nous nous approprions l’oiseau, image du vu, perçu, ressenti, conceptualisé. Une fois approprié, l’oiseau devient notre identité, le centre et l’oeil par lequel tout semble vu, tout semble compris. Et l’oiseau se met en quête du ciel. Mais voilà, il est ce qui cache le ciel. Et tout ce sur quoi il s’appuie pour prouver sa quête – lueur du lever et du coucher du soleil, etc…- même si c’est une aide au début, devient vite ce qui l’empêche d’entrevoir le ciel qu’il EST et en lequel les lueurs, les ombres, les jours, les nuits, les naissances, les morts, et sa propre identité « moi », apparaissent alors qu’Il demeure.

         Qu’on le veuille ou non, tant que nous sommes avec une identité cet état est décrit comme « sommeil, aveuglement, égoïsme », quelles que soient les images auxquelles nous nous identifions, aussi divines soient-elles. De cet état naît le monde que nous connaissons, les guerres et les atrocités que nous connaissons, les inquisitions communes aux religions, quelles qu’elles soient, et plus simplement, plus proche de nous, une vie que « moi » veut conforme à ce qu’il pense, à ce qu’il souhaite.

         Les inquisitions n’ont aucun lien avec l’enseignement des maîtres après lesquels elles se sont formées. Les religions sont le doigt qui montre la lune. Les hommes stupides s’identifient au doigt et ne voient plus la lune. Et les inquisitions naissent.

         Un jour, à force de souffrances et d’injustices subies, et infligées aux autres, survient en l’homme cette interrogation :

         Suis-je cet organisme, ces pensées, ces émotions, ces sentiments, ces adhésions, ces refus, cette gestuelle ? Si oui, tout ceci est mon identité, et je dois jusqu’à mon dernier souffle défendre et asseoir cette identité. Je suis condamné à être la référence à partir de laquelle le monde est compris, jugé, transformé par mes actes, à tenter d’être le centre qui régit le monde pour le faire à mon image.

         Ce questionnement est le début de l’ « inner quest » de Ramana Maharshi : «  Qui fait, qui pense, qui agît ?  Qui Suis-je ?» Et en ce Qui Suis-je, un jour « Qui » devient « Que » Suis-je…Et c’est le frémissement de l’aube de l’éveil, le début de la perplexité si chère à Faouzi Skali, au cœur du dévoilement du ciel que nous sommes.

         Belle semaine

         François

           Vient de paraître aux éditions l’Originel Charles Antoni

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