D’un jour à l’autre, des petits cailloux sur le chemin … (250)

         Ne pas prendre livraison 

         Maharaj parlant de lui-même et de ce qui peut encore parfois survenir en lui en tant que traces émotionnelles dit simplement :

         « Il n’en est pas pris livraison »

         Cette réponse n’a de sens que si elle s’adresse à nous, non en tant que pensée, mais en tant que pratique découvrant un « vu » et un « goût ».

         Nous oublions trop souvent que les mots ne sont utiles que pour permettre l’accès à un vécu en dehors de toute compréhension. Notre monde se complet à comprendre, cela lui évite d’être confronté à l’abîme qu’ouvre le mot lorsqu’il transmet un vécu et interpelle le nôtre.

         Si nous sommes présents, nous découvrons que nos pensées, nos sensations, nos émotions, à mesure qu’elles apparaissent dans notre conscience sont classées en acceptables, inacceptables, bonnes, mauvaises, admirables … et que ce classement nous donne notre image et notre identité. Ce classement nous a été transmis par l’environnement familial, les institutions que nous avons ou non croisées, la société, dans notre quartier, notre pavillon ou notre barre d’immeuble, qu’elles soient politiques, écologiques, religieuses ou autres. Et lorsqu’une pensée, une émotion, une sensation « mauvaise » apparaît, nous avons pris l’habitude soit de la nier, soit de lui opposer son contraire, afin de sauver notre image, et si elle est « bonne » de l’utiliser pour construire l’image que nous voulons donner à voir. Lorsque je dis « mauvaise » ou « bonne » je parle de ce qui, pour « nous » est mauvais ou bon. Pour le bijoutier, se faire dévaliser est mauvais, pour le voleur rater un hold-up est mauvais.

         Pourtant tout ce qui apparaît dans la conscience nous informe sur la nature de cette conscience, nous informe simplement sur le « véhicule et ses équipements » qu’il nous est donné de « piloter » en cette existence afin de le mener au-delà de lui-même. Mais pour cela faut-il encore que nous acceptions de le voir d’abord tel qu’il est, sinon comment piloter ce que nous ne connaissons pas, ce que nous refusons de reconnaître tel qu’il est, ou rêvons autre que ce qu’il est ?

         Mais pour cela faut-il encore ne pas être convaincu, formaté dès le départ que nous sommes ce que nous percevons, pensons, ressentons, car voir certains aspects devient alors plus que difficile. Encore faut-il que nous sachions intimement que reconnaître ne signifie pas forcement actualiser, encore moins figer.

         « Ne jugez pas si vous ne voulez pas être jugé » dit Jésus, et ce jugement pointe en premier lieu le rapport à nous-même. Car le jugement que nous portons sur nous-même nous fait implicitement croire que nous sommes ce que nous voyons et percevons, et cette identification nous empêche de voir que ce que nous « sommes » est le résultat d’un formatage donnant naissance à une réaction programmée nous obligeant ou nous inhibant. Nous ne voyons pas que nous avons simplement perdu la possibilité d’actualiser la vie en vivant les yeux ouverts le réel tel qu’il est dans l’instant, à l’extérieur et à l’intérieur. Ces formatages qui nous obligent, qu’ils soient dans leur actualisation positifs aux yeux du monde, ou négatifs aux yeux du monde, nous empêchent d’être la Vie au service de la vie, nous empêchent de nous accomplir pour connaître (naître avec ce qui est vécu) et nous condamnent à l’enfermement dans une image de nous-même qui nous condamne elle-même à la prédation et à la consommation en alimentant une faim devenue inextinguible puisque nous n’en voyons ni la source ni le mode d’emploi.

         Si nous ne prenons pas livraison d’une pensée, d’un ressenti, d’une émotion, d’une sensation, lorsqu’ils extrapolent une situation, lorsqu’ils nous projettent dans des suppositions et nous exilent du voir et de l’instant, nous découvrons ce qu’est le mental, et le mental nous apparaît alors formaté par une histoire, des faits et des impressions multiples, qui sont simplement survenus, mais qui sont pourtant devenus : « moi ». Mental = « moi » devient une évidence.

         Ainsi ne pas prendre livraison nous donne à voir le mental et sa source « moi ». Pas de moi, pas de mental.

         Nisargadatta Maharaj, en nous donnant cette réponse :

         « Il n’en est pas pris livraison »

        ne nous parle pas de lui mais nous donne une pratique pour l’au-delà du moi et l’accès à la vie. Ceci est très concret et vérifiable :

         Si nous nous promenons tout en demeurant présent à « l’extérieur » comme à « l’intérieur », nous sommes témoin à mesure que le paysage défile d’un flot continu et assez chaotique de pensées, de sensations, d’émotions. Nous avons pris l’habitude de trouver cela normal et de nous fondre avec contentement ou effroi dans toutes ces productions que nous nous attribuons, puisqu’elles nous sont familières, connues depuis longtemps, semblant sortir de notre tête et reposant sur un « c’est normal » que nous avons accepté docilement.

         Et notre observation se poursuit :

         Tout à coup vient l’image d’un visage connu, et avec lui une pensée, un sentiment, une émotion, conformes au film intérieur qui se projette, et conforme aux sédiments qui ont formé ce moi qui pense ressent et déduit à notre place. Dans les voies religieuses si la pensée, le sentiment, l’émotion est jugé « mauvais » il est demandé de lui en opposer un « bon ». Cela est sans doute utile pour le maintient du monde. Cependant le « ne pas prendre livraison » propose une autre pratique : celle de voir, de goûter la nature de ce qui apparaît. Ensuite selon notre possibilité de prendre ou ne pas prendre livraison de notre réalité ponctuelle, ici et maintenant, sans jugement mais dans le goût de ce qu’elle engendre pour nous et pour l’autre. Nous voyons alors que ce que nous appelons l’agissant est le signe avant coureur de ce qui s’actualise, et que cet agissant est conforme à une conscience incarnée particulière. L’agissant n’est pas de « ma » responsabilité. C’est une force comme une autre, impersonnelle comme la vie même. Par contre, Voir est de ma responsabilité. Goûter est de ma responsabilité. Car voir et goûter c’est connaître, et dans cette naissance avec, l’être incarné entre en conscience de lui-même et de l’autre, de la nature des choses et des actes. Ce qui s’actualise ne peut pas ne pas s’actualiser, mais selon la conscience que l’agissant actualise, les fruits ne sont pas de même nature, n’ont ni le même parfum ni la même saveur. Ainsi il est clairement vu que les sages et les saints sont autant « agis » que les criminels et les dictateurs. Simplement ils ne voient pas et ne goûtent pas le même monde, et cette vision, ce goût, ne donne pas les mêmes fruits.

         Alors, dès que nous avons commencé à voir et à goûter au lieu de penser, nous connaissons ce qui se cache derrière le terme « non-agir », car l’agissant est vu comme le signe avant-coureur de ce qui doit survenir et non la cause de ce qui survient. Et cette vision nous laisse en « responsabilité ». Car l’agissant actualisera toujours la conscience incarnée, quelle qu’elle soit.

          Alors la pratique s’éclaire :

         La pratique c’est « l’antivirus de la conscience identifiée »

         Les virus « les multiples de formes de l’identification ». Et ces multiples formes défigurent la vie.

djal-249

         Belle semaine

         François

 

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