Doha et le collier de Talisman

Sa maison Derrière la porte

Doha se réveille chaque jour à la même heure, met les deux pieds dans ses babouches et relève ses cheveux machinalement. Elle s’exécute sans conscience et sans perte de temps. Avec des gestes méthodiques et mesurés, elle vaque à ses occupations journalières: préparer le petit déjeuner, galettes et thé à la menthe, réveiller les filles habiba, hayate, houria et la petite dernière houda, les envoyer à l’école, se remettre à la cuisine, couper les légumes du tagine de midi, répondre à sa voisine par l’entrebâillement de la porte, lui donner le sel demandé puis arranger la salle principale qui est accessoirement salon, salle à manger et chambre des filles le soir. Cette chambre est spacieuse en comparaison avec la boite à allumettes ou elle dort. Meublée par des matelas marocains tout au long des quatre murs avec juste une petite place pour la table où trône la télévision, nécessité des nécessités de tout foyer qui se respecte ! Elle frappe les matelas et plie les draps de la nuit, passe la serpillère, remet la table au centre puis passe à sa chambre-lit, elle ne s’y attarde pas et presse le pas vers Le balcon, elle sourit, sa fierté. Un balcon tout minuscule ou elle range des petites bricoles comme le charbon, le barbecue, les bassines du linge…Elle le décore amoureusement avec des pots de géraniums entretenus et bichonnés avec soin, du vert et du rouge masses de couleurs crues qui attirent le regard des passants et rendent ce balcon immaculé, détonnant de beauté dans cet immeuble délabré et hideux où elle réside. Doha, la femme du pêcheur, est une femme petite et menue de tempérament casanière. Etre la femme d’un pêcheur en activité constante sur un chalutier offrant revenu stable et poisson à volonté au foyer la rendait intéressante. Les voisines des trois étages, sans exception, ont essayé de l’amadouer et de la faire sortir de sa tanière sans succès. C’est à l’arrivée de Nafissatou Diallo que le changement s’opéra. Née dans un village pas loin de Dakar, cette femme de couleur quitte son pays le Sénégal à la mort de son vieux mari. Sa destination étant l’Angleterre là haut en Europe, elle se retrouve coincée au Maroc avec ses deux garçons de 4et 2 ans. Plaisantant avec Doha, elle dit toujours que ses pieds sont enracinés sur cette terre d’Afrique qui ne veut pas la lâcher! Un jour Nafissatou est apparue dans l’immeuble, le propriétaire parait-il a eu un flash de pitié et la laissa s’installer derrière les escaliers au rez-de-chaussée, il lui procura même la contre plaqué de bois qui lui servira de mur pour un semblant d’intimité contre le vent et les regards. Bien sûr cette générosité est troquée contre un loyer de 200 dhs par mois…Lors des sorties et rentrées dans l’immeuble, Doha ne pouvait pas ne pas voir cette femme. En premier lieu, elle l’évita d’instinct. Mais jour après jour, regard après regard, la curiosité s’alluma. Ni la couleur, ni la pauvreté de cette femme n’en était la cause…Doha n’arrivait plus à l’enlever de la tête. Nafissatou devint le centre de ses pensées. Ce jour là, Doha prépara des boulettes de sardines pour le déjeuner servit un plat de plus et le descendit à Nafissatou. L’après midi elle l’appela pour boire le thé à la menthe ensemble. Nafissatou ne parle pas l’arabe alors Doha fit l’effort de se rappeler le français sommaire qu’elle avait appris à l’école. Une amitié est née. Déchue de son piédestal de femme intouchable, Doha s’investit à fond dans cette relation. Dans quel but ? Les voisines dès lors commencent à jaser et même Nafissatou qui y trouvait son compte de nourriture gratuite commença à se poser des questions. A dix milles lieux de leurs préoccupations, Doha s’interrogeait sur le secret de cette étrangère démunie qui a pu avoir deux garçons si facilement alors qu’elle elle a souffert le martyre à chaque naissance d’une de ses filles, la honte la poisse et l’échec l’ont poursuivi 4 fois de suite ! Elle ne tarda pas à s’ouvrir à Nafissatou. Oui oui, Doha ne doit pas perdre espoir, oui elle peut avoir un garçon, il suffit juste de faire ce qu’il faut, satisfaire les ancêtres et les Djinns. Doha acquissa. Nafissatou devint importante, toutes ses paroles étaient bues comme de l’eau, Doha s’engloutit. Des appels vers le Sénégal furent effectués pour prendre contact avec le Devin du village de Nafissatou. Des épices et des herbes achetés. Des talismans écrits. Des nuits blanches psalmodiées. Puis vint le jour désigné par le vieux du village comme la nuit de procréation idéale. Doha suivit minutieusement les instructions reçues, s’enduit d’huile, mit le collier des talismans et ébouillanta un gros crabe qu’elle donna à manger à son mari. Neuf mois plus tard, Hassan est né.

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