Destinée

Les jours et les nuits ne cessaient de se confondre en un tourbillon tantôt lumineux, tantôt obscur. Cette danse incessante du temps me faisait partir en lambeaux. Je n’avais plus aucune certitude. Quelle est ma place dans ce monde? J’étais là, le regard perdu dans le vide, debout dans un couloir obscur. J’étais là sans y être. Ma propre vie me paraissait être une étrangère. Mon univers ne se résumait qu’à un enchevêtrement de pensées qui formait une sorte de chaos infini. C’est ainsi que je tournai la tête machinalement pour observer distraitement ce qu’il se passait sur ma gauche. Les secondes s’étiraient jusqu’à former de longues minutes durant lesquelles la solitude la plus absolue m’accueillit dans ses bras glacés. Le néant se profilait dans ce sombre couloir et s’insinuait jusque dans mon être. Pourtant, ici et maintenant se trouvait ma place. J’en eu la conviction quand je le vis s’avancer vers moi. Les battements de mon cœur s’accélérèrent. Mes mains devinrent moites. Mes yeux s’acharnaient à contempler ce visage inconnu que mon âme connaissait déjà. Ses pas s’arrêtèrent près de moi. Il m’offrit tous les lambeaux de mon être sur un plateau d’argent en l’espace d’un regard. À la manière d’un puzzle qu’on réassemble, j’étais devenue la femme que je devais être. Nos corps se rapprochèrent comme sous l’effet d’une connexion établie bien avant que nous nous retrouvions ici. Il se pencha vers moi au moment où je me dressai vers lui. Comme une évidence, on s’enlaça et dans un élan de passion partagée, on s’embrassa. Je ne me posais plus de questions, je savais. Je profitai simplement du moment dans une confiance aveugle en lui, en nous. Les mots n’avaient aucune importance, aucun pouvoir. Nous vivions une osmose dans laquelle l’alchimie était notre langage. Bien trop tôt à mon goût, il dû s’en aller. Je le regardais alors s’éloigner, fortes de convictions nouvelles. Une mission l’attendait mais il me retrouverait une fois son travail accompli. Un bonheur parfait m’envahit, une véritable béatitude qui me donna l’impression de respirer pour la première fois depuis si longtemps. Tout mon être était une mélodie et les battements de mon cœur donnaient le tempo. « Je te reverrai. »

Cette mélodie me tira de la rêverie. Pleine d’espoir, je repris le cours de ma vie. Je descendis me préparer un thé puis posai un vinyle sur la platine. La musique envahissait l’espace, la chaleur du liquide m’emplissait d’un sentiment de bien-être. Je pris un morceau de papier et y inscrivit de ma plus belle calligraphie les mots suivants: « Qui vivra, verra ». Cette tâche accomplie, je me préparai et pris mon appareil photo. J’avais une folle envie d’aller à la rencontre du monde. Cette journée ensoleillée me faisait la promesse de réaliser de beaux clichés. Alors je sortis, le sourire aux lèvres, mon appareil autour du cou, avec dans le cœur une envie d’aventures. De quelle manière la vie allait-elle me surprendre aujourd’hui?

Ce jour-là, mes pas étaient animés d’une volonté qui leur était propre. Ils me conduisirent jusqu’à une allée. D’un côté, elle était bordée de devantures de magasins et de portes de maisons de village. De l’autre, divers commerçants avaient exposé leurs marchandises devant des barrières derrières lesquelles s’écoulait une rivière. C’était jour de marché et les passants se pressaient devant les étals, observant ou marchandant le prix de ce qu’ils convoitaient. Mon regard s’arrêta sur une famille dont les parents achetaient des plaisirs sucrés à leurs enfants. Je les observai de loin, partageant leur plaisir. Les enfants étaient tout excités par le cadeau que leurs tendaient leurs parents. Ils s’empressèrent de manger les biscuits sucrés puis ils se dirigèrent vers un espace vide de tout étal. Là, des marches descendaient jusqu’à la rivière qui s’écoulait en contrebas. Au soleil, des canards remontaient le courant pour s’approcher des badauds venus profiter de la douceur du temps. Je sortis mon appareil photo pour immortaliser l’instant durant lequel les enfants jetèrent, dans de grands éclats de rire, quelques morceaux de gâteaux aux canards. Ils étaient si près que l’en d’entre eux réussi même à caresser un des oiseaux. Cette scène me fit sourire et c’est le cœur léger que je repris l’exploration du marché. Je m’imprégnais de l’ambiance du lieu, observant ces gens que je ne connaissais pas mais à qui je pouvais inventer toutes sortes de vies à travers mes photos. Je passais devant le dernier étal et laissait derrière moi la liesse des flâneurs. Seule, je continuais mon chemin, photographiant de ci de là des scènes de vie: un papillon virevoltant dans l’air, l’éclat du soleil dans un bouquet de fleurs. Ma course s’arrêta devant un pont sous lequel disparaissait la rivière. Avant de se perdre au loin, elle se scindait en deux pour pouvoir contourner la statue en fer d’une libellule aux ailes déployées, posée sur un tapis de mousse. Je pris un moment pour la contempler et la photographier sous tous les angles, jouant avec la lumière et les éclats de l’eau qui l’environnaient, projetés par la force du courant. J’étais si absorbée que je ne remarquai pas la mélodie qui se faisait entendre de plus en plus nettement. Elle se mélangeait au bruit du courant et à celui de mon appareil qui prenait des clichés à intervalles réguliers. Elle se mêlait à l’euphonie de mes pensées et des pulsations de mon cœur enivré. En un instant, mon œil s’éloigna de l’oculaire, mon regard se focalisa sur le bout de la rue qui rejoignait le pont. La mélodie s’enrichit du bruit de pas réguliers. Quelqu’un passait derrière moi mais je ne bougeais pas. J’étais à ma place et je laissais la vie jouer son spectacle pour moi. Il entra dans mon champ de vision alors même que je n’avais plus besoin de la vue. Mon cœur donnait le rythme et une impression de déjà-vu ne cessait d’envahir mon esprit. Mon être tout entier se tendait vers cet homme grand à la démarche assurée sans même le connaître. Je le regardais s’éloigner tout en souriant. En cet instant parfait où la vie m’avait surprise, je levais mon appareil, fis quelques rapides réglages et pris une photo volée avant qu’il ne disparaisse. « Tu me reverras. »

Une fois rentrée, je développai mes clichés dans l’obscurité. Je les suspendis les uns à côté des autres sur une corde à linge pour pouvoir les faire sécher. J’accrochai la dernière photo et pris mon mal en patience, attendant qu’elle me révèle l’instant que j’avais volé au temps et à la vie. Ce ne furent tout d’abord que des couleurs floues. Puis les bords se dessinèrent laissant apparaître la rue où je m’étais trouvée derrière mon objectif, la rivière coulant à ma droite et passant sous le pont. Cela formait un ensemble géométrique dans lequel tout était tracé, droit, s’étendant à l’infini; allant jusqu’à cet horizon après lequel on ne pouvait plus rien distinguer. Dans la rue, il n’y avait personne. Le pont non plus ne permettait à aucun passant de traverser la rivière pour aller de l’autre côté de la ville. Au premier plan, le trottoir était lui aussi vide de tout passage. Le béton lisse était bordé d’une barrière en métal pour protéger les promeneurs de la rivière. Il n’y avait nulle trace de passage, nul homme me tournant le dos pour avancer sur le chemin de sa vie. Tout cela était absurde. Je me rappelais encore dans les moindres détails l’instant où j’avais pris cette photo: cet homme en train de marcher, le poids de mon appareil dans mes mains et chaque note de musique qui nous environnait. Pourtant, elle ne pouvait mentir. Il n’y avait personne dans cette rue. Le temps d’une illusion, avais-je entrevue ma destinée? Ou était-ce seulement un rêve? Songeuse, je pris la photo et allai l’épingler sur mon tableau en liège. Je jetai un dernier regard au morceau de papier qui prenait à présent tout son sens: « Qui vivra, verra ».

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