Des p’tits bonheurs

Louis, 85 ans, enfila son gilet, ajusta sa casquette et sortit de la maison. Il ne
manquait jamais sa fameuse promenade. Celle qu’il faisait tous les soirs sur la plage
à côté de chez lui

C’est pour cela que lui et sa femme avaient racheté cette maison
familiale lorsque ses parents avaient souhaité s’en séparer pour des raisons
financières. Il avait grandi dans cette maison alors il ne pouvait faire autrement.
Celle-ci, située à quelques mètres de la plage, était son havre de paix, son bol
d’oxygène. Cette plage si importante pour lui et ses équilibres psychique et
physique.
Il enjamba le portillon qu’il n’ouvrait plus que pour sa femme. Il en sourit. Comme
d’habitude. Elle, qui s’agaçait de le voir sauter comme un cabri et lui rappelait sans
cesse son grand âge et ses manières peu conventionnelles. Mais Louis s’en fichait. Il
aimait se retrouver petit garçon. Et puis il adorait la faire enrager ! ça lui rappelait
qu’il était en vie.
La chaleur accumulée de l’après-midi ressortait ce soir et avec elle les odeurs des
pins maritimes qui lui chatouillaient les narines et emplissaient de bonheur tout son
être. Il prenait toujours le même petit sentier à travers les dunes qui constituaient
son paysage vu du jardin. Ces dunes dans lesquelles il jouait avec ses amis ou ses
cousins lorsqu’il était gamin. Louis sourit à l’évocation de ces souvenirs. Il quitta le
sentier pour reprendre une petite portion goudronnée qui l’amenait tout droit à la
plage. Il ne lui restait plus que quelques dizaines de mètres avant de retomber une
fois de plus sous le charme de cet océan. Son océan.
Quelques familles peuplaient encore la plage. Certains parents commençaient à
plier leur parasol et à ranger leurs serviettes tout en demandant aux enfants de bien
vouloir en faire de même avec leurs jouets. Et comme souvent ces derniers
pestaient contre cette dictature des horaires qui les obligeaient à quitter leurs
rêveries du moment. Cette colère était vite remplacée par la joie du petit apéro
quotidien qui les voyaient, une fois la douche prise, s’installer sur leur petite table
de jardin, armés de leur jus de fruit ou de sirop à l’eau en n’oubliant pas quelques
chips ou bretzels, quelques tranches de saucisson voire même quelques crevettes
pêchées pour l’occasion. Des plaisirs simples qui faisaient le sel de leur vie.
Louis descendit enfin aux abords de la plage. Il enleva ses chaussures et fourra ses
chaussettes en boule, dedans. Il prit ce petit paquetage et commença à marcher sur
le sable encore chaud du soleil de la journée. Les grains roulaient entre ses doigts de
pieds lorsque ces derniers s’enfonçaient dans le sable. Il aimait cette sensation. Il
aurait pu marcher pendant des heures mais lui aussi devait rentrer. Il commençait à
avoir faim. Il fit donc demi-tour après avoir dépassé le blockhaus qui s’affaissait
d’année en année à cause de l’érosion. Le chemin du retour lui parut plus rapide
qu’à l’aller. Arrivé près du banc installé face à l’océan et où il comptait s’asseoir
pour enlever le sable de ses pieds et remettre ses chaussures, il y vit une petite fille
assise qui sanglotait.
Louis s’assied à côté d’elle et lâcha un petit râle de soulagement trahissant un corps
endolori par le temps qui passait et peut-être victime, lui-aussi, de cette érosion qui
l’affaissait, un peu comme le blockhaus. Il regarda furtivement la petite fille et vit
qu’elle pleurait toujours.
—Qu’avez-vous, mademoiselle ? demanda Louis.
—Rien ! lui répondit la petite fille tout en essuyant les larmes qui roulaient sur ses
joues rebondies.
—Ah, non ! Ne me dites pas qu’il n’y a rien puisque vous pleurez…
—Les garçons c’est tous des nuls ! lança-t-elle d’un air qui mêlait déception et
colère.
—Non ! Je ne suis pas d’accord ! Je ne me sens pas nul ! s’emporta Louis.
—Mais t’es pas un garçon, toi !
—Ah bah ça c’est la meilleure ! J’suis quoi alors ? demanda Louis, fasciné par la
réponse de la petite fille.
—T’es un papi vieux !
—Un papi vieux ?! Mais les papis c’est quand même des garçons au début ?
demanda Louis avec une pointe de malice.
La petite fille hocha la tête de gauche à droite plusieurs fois comme pour signifier
son désaccord.
—Comment ça non ! fit Louis surpris par ce hochement de tête désapprobateur.
—De toute façon. J’ai pas envie de te parler. Et puis voilà ! répondit l’enfant en
collant ses poings fermés sur ses joues comme pour soutenir le poids de son
chagrin.
Louis, qui avait remis ses chaussures, se leva.
—Bon ! Je vais vous laisser mademoiselle, vous et votre chagrin.
Louis commençait à partir quand la petite fille l’interpela.
—Mais tu fais quoi ? Pourquoi tu t’en vas ? lui dit la fillette.
—Bah faudrait savoir ! Vous venez de me dire que vous ne vouliez pas me parler !
—Bah oui mais je t’ai pas dit de partir. Je veux que tu restes un peu, s’il te plaît ?
Louis se retourna et regarda la fillette. Ses petits yeux noisette viraient au vert sous
les actions conjuguées du soleil et des larmes. Louis lui sourit et se rassied.
—Alors ! Pourquoi ces larmes ? renchérit Louis.
La petite fille marqua le silence comme pour chercher ses mots. Ce silence fut brisé
par les cris stridents des mouettes qui passaient au-dessus d’eux. Elle regarda Louis
avec un je ne sais quoi d’incompréhension dans le regard.
—Pourquoi les garçons quand ils sont amoureux, ils le disent pas ?
Louis sourit du coin des lèvres, souleva sa casquette afin de se gratter le front
comme pour chercher la bonne réponse.
—Parce-que les garçons sont bêtes ; ils pensent que les poissons s’attrapent avec les
mains…
—Des poissons ? Mais on n’est pas des poissons nous les filles ! Je comprends rien
à c’que tu dis toi !
—Je sais, c’est pour ça que les filles et les garçons ont du mal à se comprendre
certaines fois…
La petite fille semblait réfléchir à ce que venait de dire Louis.
—Et toi aussi t’as pêché une fille un jour ? demanda -t-elle.
Louis sourit à nouveau. Il avait les yeux qui pétillaient à l’évocation de cette
fameuse pêche. Il regarda la petite fille qui avait définitivement séché ses larmes.
—Oui. Plusieurs fois. Mais un jour, j’ai effectué une sacrée bonne pêche ! Et j’ai
arrêté ensuite…
—Ah bon ? Pourquoi ? T’as pas aimé ? demanda la fillette d’un air surpris.
—Si, justement ! Mais quand t’as trouvé ce que tu étais venu chercher, pourquoi
continuer à pêcher ? rétorqua Louis.
—Mouais ! Et t’es resté longtemps avec ton amoureuse ?
—J’ai l’impression que je l’ai rencontré hier mais…oui ça fait maintenant plus de 40
ans que je suis un papi vieux amoureux.
La petite fille ouvrit grand ses yeux, interloqué par la réponse de Louis.
—C’est pas possible. Tu mens. On peut pas rester aussi longtemps avec la même
amoureuse…
—Ah ! Je ne vous permets pas ! J’ai rien dit tout à l’heure pour le papi vieux, qui
soit-dit en passant ne serait pas un garçon, mais menteur, non !
Louis marqua un bref silence en faisant une moue teintée d’un léger agacement.
—Et sachez mademoiselle que c’est possible de rester avec la même personne aussi
longtemps. Il faut savoir parler mais surtout savoir se taire pour écouter !
—C’est tout ? C’est aussi fastoche ? répondit la fillette.
—Oui c’est aussi fastoche que ça ! dit Louis.
Ils se regardèrent et rirent ensemble aux éclats.
—Je préfère vous voir rire mademoiselle ! dit Louis.
—Je m’appelle pas mademoiselle, je m’appelle Lily !
—C’est un bien joli prénom ! Et tu as quel âge ?
—6 ans ! Et toi ? Tu t’appelles comment ? Et puis t’as quel âge ? demanda Lily.
—Je m’appelle Louis ! Quant à mon âge, on va dire que j’ai sans doute un petit peu
plus que toi…
Louis et Lily eurent un sourire complice.
Un nouveau silence s’installa. Il ne dura guère.
—Louis ?
—Ho ?
—Tu crois que les garçons changent des fois ?
—Oui mais faut leur laisser un peu de temps, Lily ! Je me suis souvent posé la
même question à propos des filles tu sais. Je me demandais souvent pourquoi elles
ne répondaient pas à mes questions ou alors de façon un peu détournée. C’est ce
qui fait la beauté de ces relations. Essayer de se comprendre et puis de temps en
temps attendre…
—Attendre ? Mais attendre quoi ? fit Lily.
—Attendre que l’orage passe et que le soleil brille à nouveau ma petite Lily ! C’est
comme ça ! C’est la vie !
Lily essayait de comprendre ce que Louis voulait dire. Un coup les poissons, un
coup l’orage et le soleil. Elle se dit que c’était parfois compliqué de discuter avec les
adultes. Elle se demandait pourquoi ils ne disaient pas juste ce qu’ils ressentaient.
Pourquoi utiliser ces images ? Décidément, tout était compliqué aujourd’hui !
—Louis ?
—Oui ma chère Lily ?
—C’est normal que les garçons il fassent des bisous et puis après ils vont jouer avec
leurs copains et ils te demandent pas de venir avec eux ?
Louis se retourna vers Lily.
—Pourquoi tu ne lui as pas posé la question, Lily ?
—Ché pas ! dit Lily en haussant les épaules.
—Ne t’inquiètes pas ! Il va jouer avec ses copains et puis après il reviendra te voir.
Mais devant ses copains il fait peut-être exprès de ne pas te connaître !
—C’est nul ! Pourquoi il fait ça ? s’énerva Lily.
—Tu sais les garçons à cet âge-là, c’est un peu timide et ils cachent tout cela pour
que leurs copains ne se moquent pas d’eux ! ajouta Louis.
—Pfffff ! C’est compliqué des fois les garçons !
—Ah oui c’est sûr ! Mais peut-être qu’il veut te garder que pour lui ! C’est pour cela
qu’il ne te propose pas de venir jouer avec lui et ses copains. Peut-être que tu es un
petit trésor qu’il n’a pas envie de partager avec tout le monde ! C’est sûrement ça !
affirma Louis.
—C’est vrai ? Je suis son petit trésor ? demanda Lily avec des yeux qui pétillaient.
—Je pense oui ! En tout cas moi c’est ce que je ferais à sa place ! dit Louis en
faisant un clin d’œil à Lily.
Louis prit un peu de sable dans ses mains qu’il fit couler entre ses vieux doigts.
Quand le sable disparut, il se tourna vers Lily.
—Je suis fatigué ! Je pense que je ne vais pas tarder à partir ma petite Lily !
—Ben oui Louis ! Faut que tu te reposes maintenant ! lança Lily.
—Ouais ! Faut que je pense à me reposer, tu as raison !
Les parents de Lily, qui étaient resté sur la plage, l’appelèrent pour qu’elle vienne
ranger ses affaires.
—J’arrive ! hurla Lily.
Elle se retourna vers Louis, lui sourit longuement.
—Louis, faut que j’y aille sinon j’aurais pas le droit de faire l’apéro ce soir.
—Ah bah je voudrais voir ça ! On l’a bien mérité ! D’ailleurs moi aussi j’y vais sinon
je risque de manquer à l’appel…
—Salut Louis ! fit Lily en courant vers ses parents. Elle n’attendit pas la réponse de
Louis.
—Salut ma grande ! fit Louis en souriant devant tant de fraicheur et d’innocence.
Lily stoppa net sa course, fit demi-tour et courut vers Louis. Elle embrassa le vieil
homme sur la joue.
—Merci Louis ! Je vais beaucoup mieux !
Elle rit et courra à nouveau vers ses parents qui, faisant des grands gestes,
l’invitaient à se dépêcher.
—Oui, j’arrive ! lança-t-elle à ses parents en manquant de tomber sur le sable.
—Merci à toi ma petite Lily ! susurra Louis.
Louis se leva et reprit sa route. Sur le chemin, il prit une profonde inspiration
comme pour ramener chez lui toutes ces odeurs et ces parfums qui faisaient
l’unicité de ces lieux. Une petite larme coula. Celle du bonheur. Du bonheur d’avoir
vécu ce moment confessionnel avec ce petit ange sortit de nulle part.
Louis, alité dans cette chambre d’hôpital depuis des semaines, ne s’était pas réveillé
ce matin. Il était définitivement parti pour son dernier voyage. Il avait emporté avec
lui les souvenirs de sa conversation avec Lily. Conversation qui n’avait jamais existé
que dans son esprit. Conversation qui lui avait permis de quitter ce monde avec un
sourire d’enfant. Sourire qui marquait encore son visage ce matin lorsque les
médecins avaient constaté le décès. Quand certains prenaient un tunnel lumineux
pour rejoindre l’au-delà, lui avait décidé de se rendre sur la plage qu’il affectionnait
tout particulièrement. Et cette petite fille n’était-elle pas la symbolique de la vie ?
De celle qu’il avait vécu ? Cette Lily était peut-être aussi l’allégorie de la sagesse. La
sagesse qui lui imposait de ne pas lutter contre les souffrances qu’il endurait depuis
son admission dans cette unité de soins intensifs. Mais plutôt de se laisser glisser
doucement. Tout doucement.
Pour la première fois depuis fort longtemps, Louis ne prendrait pas la même route
ce soir. Il ne rentrerait pas chez lui. Il partirait pour un repos qu’on qualifiait
d’éternel. Avec ce sourire d’enfant, lui aussi éternel.
FIN

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