Delirium

Le petit mot d’Elysandre : j’ai écrit cette nouvelle pour le concours d’écriture des Utopiales (un salon de science-fiction qui a lieu tous les ans à Nantes) en 2013. Le sujet était : vivre dans un monde sans végétaux. Bonne lecture !

J’avais la sensation d’être une ombre parmi les ombres, un coup de vent dans la nuit. Pourtant, mon cœur battait si fort que je me demandais comment il pouvait encore tenir le rythme. Je sentais le vent se prendre dans les pans de ma combinaison et c’était comme si les bourrasques essayaient de me repousser en arrière, comme si le vent lui-même voulait que je recule et que je renonce à mon plan. Il faut dire que c’était sûrement l’idée la plus dingue que j’avais jamais eu. J’étais là, en pleine nuit, sur un toit dont j’avais étudié les formes à de nombreuses reprises, et j’allais m’élancer dans le vide et risquer ma vie pour quelques dizaines de bibelots que je n’aurai aucun mal à revendre. J’étais un voleur, je l’avoue ; et, non sans fierté, je jouais dans la cour des grands.

Bon, t’y vas ? On n’a pas toute la nuit !

Derrière moi, mon meilleur ami me pressait, et je sentais son regard de charbon dans mon dos. Plus de temps à perdre. Je me cramponnai fermement au câble reliant une poutre du toit à la ceinture de ma combinaison, et je me laissai glisser à l’intérieur du trou béant qui me permettait de rentrer dans l’édifice. La descente fut un peu longue à mon goût, mais il était nécessaire de rester silencieux. J’appuyai sur le bouton de mes lunettes infrarouges pour vérifier que mon lieu d’atterrissage était désert, et je mis finalement pied à terre. Pour le QG du gouvernement, ce n’était pas très bien gardé. J’étais presque déçu. J’avançai un peu, laissant la place à mon compatriote qui atterrit derrière moi. Il passa à ma droite comme une ombre et disparut dans une autre pièce. Des inscriptions rouges apparurent sur mes lunettes, message de mon ami transmis de ses pensées à ses lunettes, puis de ses lunettes aux miennes : « Nous avons bien calculé l’heure de départ des sentinelles et j’ai désintégré les systèmes de repérages numériques ; la voie est libre.» Je répondis : « Bien joué camarade, ça valait le coup de bosser pendant six mois ! » avant de le suivre dans la pièce d’à côté. Il s’agissait d’une pièce inconnue du grand public et même du gouvernement lui-même car il y avait tant de poussière sur les murs et le sol qu’on se serait cru dans ma chambre. Personne n’était entré ici depuis belle lurette. Il fallait dire que la pièce était petite et décorée dans un style vraiment particulier. Il y avait par exemple, contre un mur, un cadre sur lequel on voyait le visage d’un homme à l’allure solennelle portant une veste. Une VESTE ! Autant dire que ça faisait longtemps qu’il était vieux. Malgré l’étrangeté des lieux, je dérobai tout ce qui se présentait devant moi, des bibelots aux appareils électroniques en passant par les néons à combustion rapide. Une fois la pièce pratiquement vide et mon sac à dos plein, j’allais repartir lorsqu’un nouveau message apparut dans mon champ de vision : « Viens voir ça, c’est dingue ! » Mon coéquipier se trouvait près du bureau, seul meuble de la pièce. Je le rejoignis. Il tenait dans ses mains une liasse de feuilles. Le papier s’était toujours revendu à très bon prix car on trouvait des connaisseurs qui en utilisaient encore. Des types un peu fous quoi, pas en phase avec leur époque. Soudain, je fus pris de stupeur en remarquant une chose étonnante : sur le papier, l’écriture était manuscrite. De quand datait-t-il ? Du Moyen-Age ? Depuis ma naissance, je n’avais jamais vu un document écrit à la main. Sa valeur devait être inestimable. Je tournai la page. J’avais à présent sous les yeux le plan d’une machine extrêmement compliqué ; mais je vis au regard de mon camarade qu’il y comprenait quelque chose. « C’est quoi ? » demandais-je. « Une machine qui n’existe pas ». Il tourna quelques pages, lut quelques lignes. « Quoi que… Mais c’est impossible ! » mes lunettes ne purent déchiffrer la suite de ses pensées car tout était embrouillé dans sa tête. « Quoi ? Raconte, j’y comprends rien moi ! » Il me regarda intensément, comme s’il avait découvert quelque chose d’incroyable. « Est-ce que tu as peur de la vérité ? » « Non. » répondis-je. « Alors on va au parc maintenant et on se dépêche. »

L’excitation et la curiosité me firent presque bondir jusqu’à la sortie du bâtiment, et nous nous élançâmes jusqu’au parc, le sang battant nos tempes et nos cœurs à l’unisson.

Tu vas bien finir par me dire ce qui se passe non ? demandai-je, appuyé contre un arbre pour reprendre mon souffle.

« Ne parle pas tout haut ! Je te rappelle qu’on a encore sur le dos des affaires appartenant au gouvernement et qu’il serait dommage de se faire prendre maintenant. »

Mon impatience devait être visible sur mon visage car il commença aussitôt son explication : « Sur les papiers, il y a le plan d’une machine incroyable. Je ne pensais pas qu’elle existait, mais je me suis sûrement trompé. Elle s’appelle IR1610 et elle a été mise en marche par le gouvernement il y a des années de cela. C’est une machine à mirage. C’est-à-dire qu’elle peut former une image virtuelle pour faire apparaître un objet que tout le monde croira réel. Tu me suis ? J’ai vu une lettre d’un ancien membre du gouvernement qui disait (il fouilla dans son sac et en sortit une feuille) : Moi, Président de la République, demande ce jour l’autorisation de l’Assemblée pour utiliser la machine IR1610. Nous avons, dans les jours prochains, décidé de raser l’entièreté de la forêt amazonienne. Cependant cela doit rester secret. »Il s’arrêta. Tout allait très vite dans ma tête. « Tu veux dire qu’en vrai la forêt amazonienne n’existe plus ? Que c’est un mirage ? » Mon meilleur ami hocha tristement la tête. « Et ce qu’on ne sait pas, c’est s’ils ont continué à utiliser la machine après ça. Peut-être qu’ils ont rasé d’autres forêts et qu’ils nous ont caché leur disparition. » Au fond de moi, quelque chose venait de s’écraser, comme si mes plus profondes croyances volaient en éclat. Peut-être même que l’arbre contre lequel j’étais appuyé n’existait pas, que ce n’était qu’une illusion. Et pourtant je sentais son écorce contre mes doigts, je sentais le parfum de sa sève dans mes narines. Mon ami continua : « Dans le dossier, le gouvernement a laissé une piste grâce à laquelle on peut retrouver la machine. Je ne sais pas pour toi mais moi j’ai besoin de savoir. T’es prêt à tenter l’expérience ? » Je hochai la tête. Je voulais connaître la vérité. Alors, mon ami ouvrit grand la bouche et dit quelques mots, comme une formule magique.

« De Saint Pierre aux oiseaux, je traverse le monde. M’emprunter peut être signe d’une montée sociale. A la fin de l’obscurité je débute. » Il ne se passa absolument rien, mais lorsque mon coéquipier fit un pas en avant, il se cogna contre quelque chose de dur. Pourtant, à première vue, même dans un rayon de lune, il n’y avait rien devant lui. Je m’approchai et tendis mon bras devant moi. Alors, entre mes doigts, je sentis la fraîcheur de l’acier. En promenant mes mains dessus, je compris qu’il s’agissait d’une échelle. Les barreaux, bien qu’invisibles, étaient étonnamment rigides. « C’est dingue… » dis-je. « Moi non plus je ne voulais pas y croire, mais j’y suis bien obligé maintenant. Les phrases que je viens de prononcer ne sont pas des formules magiques, cette échelle a toujours été ici. Lorsque j’ai dit ces mots, nos esprits ont compris qu’il y avait quelque chose à cet endroit. Comme si les mots manipulaient notre inconscient et qu’ils nous permettaient de ressentir le réel. Je crois qu’on n’a plus qu’à monter maintenant. A toi l’honneur. » Monter, mais pour aller où ? Au-dessus de moi il n’y avait que les étoiles, la lune, le ciel ténébreux à perte de vue et la pénombre d’une nuit sans nuage. Ne voulant pas passer pour un couard devant mon meilleur ami, je mis un pied sur le premier barreau de l’échelle et je commençai mon ascension périlleuse. Je montais sur une échelle invisible vers les étoiles. Jusqu’où allais-je grimper ? Et si, après des mètres parcourus, il n’y avait plus rien et que je tombais ? Et si tout cela n’était qu’une pure et simple blague et que j’allais me réveiller d’un moment à l’autre ? Je n’osais pas me pincer de peur de tomber. Cependant, plus je montais et plus je sentais un souffle chaud, comme le râle d’une créature à l’haleine fétide. J’avais l’impression d’avoir du mal à respirer, l’oxygène devait se faire plus rare en altitude. A cet instant, il se passa quelque chose d’incroyable. Je me souviens d’un pied sur un barreau, puis d’avoir poussé sur mes jambes pour grimper encore. L’effort me fit fermer les yeux, et lorsque je les rouvris, l’herbe du parc et l’horizon de la ville se transformèrent en vision d’horreur. Je me trouvais encore sur l’échelle, mais c’était comme s’il y avait eu une trappe dans le ciel et que j’arrivais au grenier du monde. Mes pieds étaient encore au rez-de-chaussée alors que mon buste venait de passer le premier étage. Je découvris alors qu’il y avait une autre terre au-dessus de mon pays. Mes yeux, eux, pensaient se révulser d’horreur devant l’effroyable spectacle qui s’offrait à moi. Partout, le sol était jonché de débris, de pierres fracassées, d’habitations à moitié détruites, de roches réduites en gravas. L’horizon n’était plus qu’un désert de ruine et de chaos. La terre était desséchée, plus aucun végétal ne vivait sur ce sol stérile, plus aucun animal ni être vivant n’osait poser le pied ici. Tout était mort. D’une ignoble saleté. Un peu comme si c’était la fin du monde. Tout était gris, terne, au bord de la déchéance la plus totale. En levant la tête, je ne vis rien d’autre qu’une énorme couche de poussière qui s’était formée dans le ciel vicié. Mais était-ce véritablement de la poussière, ou quelque chose de pire encore ? La pollution ? L’effet des radiations ? Je me hissai sur cette terre désolée pour vomir un peu plus loin. Mon corps ne pouvait pas supporter un tel spectacle, il avait besoin d’évacuer. Qu’est-ce que j’avais là, partout autour de moi ? Où étais-je ? J’entendis mon meilleur ami monter à ma suite et découvrir ce spectacle abominable. Il eut un hoquet de surprise, puis vint à mes côtés, l’air un peu absent.

Je crois que la machine ne doit plus être loin, me dit-il.

Une larme brillait au coin de ses yeux mais je ne le lui fis pas remarquer.

Nous marchâmes peu de temps parmi les débris et les gravats, pourtant je ressentais déjà un étrange mal-être à me trouver là. La pollution de l’air m’empêchait de respirer à ma guise et je me sentais encore nauséeux. Il fallait que nous trouvions vite la machine car je sentais qu’un être humain normalement constitué ne pouvait pas survivre dans un tel milieu. Plus j’avançais et plus mon esprit était embrumé. Au bout d’un moment, j’eus la désagréable impression que mes sens étaient de plus en plus altérés par l’air empoisonné qui m’entourait ; je me sentais souillé d’être ici. Soudain, en enjambant un tas de gravats, nous trouvâmes ce pour quoi nous étions ici. Un bloc de ferraille était posé là, comme un objet qu’on aurait oublié de détruire dans tout ce massacre. Elle ne payait pas de mine, notre IR1610. Les bibelots que j’avais dans mon sac paraissaient avoir plus de valeur qu’elle. Les bibelots… Je ne m’en étais pas rendu compte, mais mon sac était devenu beaucoup plus léger. En l’ouvrant, je découvris qu’il était rempli de terre. Qu’est-ce que ça voulait dire ? Dans un sursaut, je me rendis aussi compte que mes lunettes n’étaient plus sur mon nez. Comme si elles s’étaient réduites en poussière. C’était vraiment étrange. Je m’approchai de la machine pour l’inspecter et je découvris une sorte de petit rond transparent à son sommet, un peu comme une loupe. J’y approchai mon œil, pensant avoir vu le pire, mais ce n’était pas terminé. Je voyais, en contrebas, à travers cette minuscule lunette, mon monde tel qu’il était vraiment. En réalité, nous vivions sous terre, notre véritable monde était celui sur lequel mes pieds étaient posés, non celui que je pensais connaître. C’était la machine qui nous donnait la sensation d’être à l’extérieur. Nous voyions des restaurants, des maisons, des magasins, mais tout n’était que terre. Nous mangions de la terre croyant à un hamburger, nous prenions notre douche alors que nous nous déshabillions devant tout le monde, nous grimpions à un arbre alors que nous montions un monticule de terre. Toute notre vie était régulée par une machine et par l’intérêt du gouvernement. Ils nous avaient pris pour des imbéciles, ils nous avaient créé un monde de toutes pièces dans l’espoir que nous ne découvrions pas toutes les horreurs qu’ils faisaient dans notre dos. Ils nous cachaient la vérité pour mieux nous endoctriner, pour nous faire croire au bonheur. Mais ce n’était qu’une illusion, un pur et simple délire. Depuis quand le gouvernement avait-il envoyé tous les humains sous terre pour échapper à la pollution et aux radiations ? Neuf milliards d’individus ne se déplacent pas comme ça. Alors voilà à quoi nous étions réduits : des mangeurs de terre qui se complaisent dans un bonheur illusoire. Qui se complaisent dans un monde irréel, qui fuient leurs peurs et cachent leurs fautes par tous les moyens. Parce qu’il faut toujours paraître parfait aux yeux des autres, n’est-ce pas ? Des mangeurs de terre…

— J’ai lu que la machine, à part donner l’illusion d’un autre monde, permettait aussi de rendre l’air respirable en bas, c’est pourquoi nous pouvions survivre, expliqua mon ami. Et puis nous mangions de la terre certes, mais elle était mélangée à des cellules de synthèse. Nous mangions de la terre bourrée de protéine et de calcium, tu imagines ? Ils avaient pensé à tout pour permettre aux Hommes de continuer à vivre. Le gouvernement voulait cacher ses actes au peuple et ça a dégénéré. Maintenant, cela fait tellement longtemps que la machine est en place que plus personne ne connaît son existence à part nous ; tu as bien vu l’état de la pièce dans laquelle nous avons trouvé le dossier, personne n’y était entré depuis des milliers d’années.

Il me lança un regard profondément bouleversé. Il était au bord des larmes.

Toi non plus tu n’as plus envie de redescendre, hein ? demanda-t-il d’une voix tremblante.

Non, répondis-je. A quoi ça sert de vivre là-dessous maintenant qu’on sait à quoi on est réduit ? Est-ce que ça sert vraiment à quelque chose de survivre à tout prix ? Même au prix de notre dignité ? Je préfère mourir avec la vérité que de subsister avec elle. Quand on regarde les choses d’en haut, on les voit différemment. Les Hommes préfèrent se complaire dans les apparences et un bonheur illusoire plutôt que de voir les réalités du monde. Parce que s’ils s’étaient rendus compte plus tôt qu’ils détruisaient la Terre, on n’en serait pas là aujourd’hui. Ils se cachent derrière des préoccupations futiles pour oublier ce qui est important et d’enjeu mondial. Je ne sais pas pour toi, mais moi je reste ici. Même si on n’en a que pour quelques heures avant de mourir asphyxiés par notre propre pollution.

Je voudrais faire quelque chose mais je ne peux pas détruire la machine, continua mon meilleur ami. Comprends-moi je n’ai pas envie de devenir l’assassin de la race humaine. Alors on va rester ici, et on va laisser les Hommes continuer de se complaire dans l’illusion parce que c’est ce qu’ils font de mieux. Ce que nous faisons de mieux. J’ai laissé le dossier du gouvernement par terre dans le parc. Peut-être qu’un jour, quelqu’un viendra changer la face du monde. Moi, je n’en n’ai pas le courage.

Both comments and pings are currently closed.

Comments are closed.