Défilé de bestioles sous Purple Haze

En calebard sur son balcon, Coline profitait de cette brise matinale qui caressait sa peau. Elle adorait que Zéphyr s’écrase sur son épiderme, qu’il roule sur elle, qu’à l’audace il s’immisce sous le tissu distendu pour lui embrasser les lèvres. Les yeux clos, elle frissonnait, profitant du doux baiser du vent comme elle le faisait chaque jour où elle ne bossait pas, où elle ne foutait pas de rouleaux de PQ en rayon. En se laissant dorloter, elle sortit un buvard de l’élastique de son caleçon, et, en une grande inspiration, elle s’envoya la mescaline droit dans les narines. Foutre le bordel dans son occipitale c’était sa manière de fuir, de décrocher de toute cette merde quotidienne qui pourrissait son existence, sa manière de vivre en planant à cent mille. Turn on, tune in, drop out. S’ouvrir, s’accorder, s’évader.

C’était un petit plaisir qu’elle s’offrait : vivre un peu.

Un privilège qu’elle s’accordait deux jours par semaine.

Une maigre compensation qu’on lui accordait le lundi et le mardi.

Elle jeta un œil à sa Freebox : il était huit heures. Elle avait trente minutes devant elle, soit largement le temps d’aller chier et de se faire un bol de cornflakes. À huit heures huit, elle s’essuya avec un papier rose premier prix. À huit heures dix, elle versa du lait dans un bol Mickey Mouse. À huit heures vingt-trois, elle finissait les céréales en réglant ses jumelles braquées sur l’appartement de Chloé. À huit heures trente, elle était prête à mater l’étudiante pendant qu’elle se réveillait, qu’elle se foutait à poil pour enfiler un tanga et un jean qui lui moulait le cul, et ce jusqu’à son départ pour la fac’. La main perdue entre ses cuisses, Coline guettait le moindre mouvement de la teenager. Cette gamine, c’était un fantasme sur patte, une utopie sexuelle pour la lesbienne qu’elle était, une bonne excuse pour passer la journée dans le noir avec Def Leppard dans les enceintes. Pour some sugar on me! C’mon fire me up, I can’t get enough baby!

Chloé se réveilla. De la tête aux pieds, elle s’étira, une jambe dépassant des draps pour laisser deviner une fesse bronzée. Coline pria pour qu’elle roule sur le côté, et dévoile ce corps juvénile, de la nuque aux reins, et un peu plus en dessous encore. Son souffle devenait chaud. Sa poitrine se soulevait et tombait au rythme d’une respiration féroce. Lorsque Chloé se tourna, elle se mit à taquiner plus franchement son clitoris. Son bassin était pris de spasmes, victime de soubresauts. Elle s’imaginait collée au dos de Chloé, ses seins écrasés contre ses omoplates, la tronche paumée dans ces cheveux noirs coupés à la garçonne, pendant que son majeur et son index déchiraient sa chasteté. Elle se mordit la lèvre inférieure, se retint de gémir. Chloé était à portée de main. Elle sentait qu’elle allait jouir. Elle agrippa la tignasse de l’étudiante, se frotta plus sauvagement contre elle. Si la gamine avait une croix chrétienne tatouée dans la nuque, elle avait surtout une chute de reins à faire bander un eunuque. Ses seins déchaînaient les démons, ses fesses pervertissaient les anges, ses lèvres invoquaient Asmodée par chacun de ses noms.

Il n’y avait plus de bleu dans les yeux de Coline. Le noir de ses pupilles dilatées avait bouffé tout l’azur de son regard. Au-dessus de sa tête, le ciel prenait une curieuse, mais non moins charmante, teinte mauve. Les nuages étaient jaunes, comme emplis de pisse, et quelques oiseaux, aux allures d’albatros défoncés à l’absinthe, passaient sans manquer de déclamer quelques vers. Assourdie cependant par les cris qu’elle contenait dans le fond de sa gorge, elle n’entendit rien de leurs poésies d’un autre temps, et n’avait que Chloé en tête, l’esprit bouffé par tant d’images lubriques dignes des pornos gonzos du web.

Sauf que les nanas sur Youporn n’avaient pas de gueules d’hyménoptères.

Alors que Chloé, elle, avait bien une tronche d’abeille.

Coline cessa de se caresser. Alors qu’elle était sur le point de réveiller le voisinage en gueulant une fraction de seconde auparavant, l’excitation était retombée aussi sec. Elle observa, sans y croire, les antennes, les grands yeux sombres, l’épaisse chevelure jaune et noire qui recouvrait jusqu’à la nuque de l’étudiante… Bordel, jamais les acides ne l’avaient fait tripper à ce point! Elle délaissa les jumelles, se pencha sur le bas de la rue, et jeta un œil au monde. Les deux mains sur le garde-fou, elle cherchait une prise, la certitude que c’était bien le LSD qui travestissait le réel et non son fantasme qui se trouvait être, en vérité, une créature chelou digne des conneries de Lovecraft.

Et en bas, c’était du grand n’importe, un dawa à l’état brut.

Des dizaines de fourmis gigotaient dans tous les sens, descendant dans le métro, s’entassant dans le premier bus, se magnant le cul pour s’atteler à leur morne et chiant trepalium quotidien, se grouillant pour accomplir l’aliénante besogne à laquelle elles étaient assignées. Dans leurs crânes, Coline distinguait clairement mille réponses préconçues mais aucune forme de questionnement. Elles se ressemblaient toutes, elles venaient et disparaissaient de ce petit bout de monde, demeurant toujours dociles et formatées, indifférentes au chant de la cigale et aux airs de sa guitare. Du haut de son balcon, la droguée l’observa un instant, profitant de sa musique entre le ronronnement des moteurs et le boucan de la masse. C’était une poésie de rue, beauté écorchée, que les fourmis, elles, voyaient comme une absurdité, une connerie indigne d’intérêt. La cigale, devenue paria, se leva, ramassa son chapeau et quelques maigres euros, et foutu le camp pour se payer un sandwich et une 86. Dommage, l’Acid Head aimait bien cette cigale. Elle l’aimait bien davantage que ce renard en costume de banquier resserrant sa cravate au volant de son Audi, bien davantage que ce cygne qui se pavanait, un foulard Hermès autour du cou, bien davantage que ce chien qui, la langue pendue et la queue entre les jambes, gardaient les yeux scotchés sur le cul du cygne rehaussé par des Louboutin, et bien plus, oui, que ces fourmis à la sagesse dictée, gobée, régurgitée, et re-bouffée, se complaisant dans leur condition. Quelque part, elle plaignait ces dernières.

Pour une fois on ne lui avait pas refilé de la merde coupée à l’eau de javel, et c’est ainsi que le monde lui apparaissait, enfin, dans une nudité totale et complète grâce au LSD. C’était moche à voir, vraiment moche. Elle sortit pourtant un autre timbre, et inhala l’acide pour s’assurer de voir encore le cynique spectacle de la civilisation occidentale dans toute sa vérité. Elle n’aimait pas les mensonges, elle leur préférait la vérité, aussi hardcore soit-elle. Elle aimait être lucide.

Coline continua alors d’observer la moindre bestiole qui passait par là, ces êtres humains rendus à leur animalité, ces bêtes à l’état sauvage, errant dans cette rue poivrée et salée de Foot Looker, de Gaumont et de KFC pour la rendre moins fade. Penchée vers le vide, attirée par les bruits d’une sirène dont le chant ressemblait à celui qu’entendit Ulysse, elle tourna brusquement la tête. Dans un fracas de lumière bleue qui lui niqua les yeux, une voiture de flics grilla la priorité à un canard qui, étant passé à l’orange, dut freiner sec pour ne pas se taper les sot-l’y-laisse. C’est que ces poulets étaient de véritables tarés. C’était une connerie de mettre des flingues, du pouvoir, de l’autorité entre les pattes de volailles aussi connes, toutes prêtes à suivre aveuglément les ordres de n’importe quel politicomique, n’importe quel blaireau à l’esprit niqué par les flots de champagne. Il est vrai que Coline pouvait ni saquer les gallinacés ni les mustélidés, mais elle admettait que les poulets suivant stupidement les directives de ces derniers, n’étaient pas spécialement plus cons que ceux qui, encore et toujours, les Élysaient. Ah, Mère Démocratie !… une marâtre plutôt ! Et lorsqu’elle vit un herbivore coller ses affiches électorales tous les quinze pas, elle se mit alors à gueuler du haut de son balcon :

« DÉGAGE DE LÀ! CASSES-TOI AVEC TES AFFICHES, ENCULÉ DE COLLABO’! ON VA TE TONDRE, JE VAIS TE TONDRE, BÂTARD DE MOUTON! »

Comme pour ponctuer sa phrase, elle cracha dans sa direction, bien que n’espérant pas l’atteindre. Elle le regarda déguerpir non sans un sourire de fierté sur le visage, cette fierté que l’on éprouve en combattant la propagande. Mais sur les trottoirs, les quatrepattes et les volatiles levaient la tête vers le perchoir sans avoir l’air bien reconnaissant. Ils regardaient cette femme, visiblement perchée, en caleçon et en débardeur, gueuler sur ce jeune frisé qui détalait. Si personne ne songea à prévenir les autorités d’un tel comportement, ils s’accordaient tous pour lui refiler une place en HP. Elles complotaient toutes, ces saloperies de bestioles, elles complotaient toutes.

« RETOURNEZ A VOS VIES DE CONS! TIREZ-VOUS! Tuez-vous pour neuf balles de l’heure… vous allez crever comme des chiens. NOUS ALLONS CREVER COMME DES CHIENS! »

Coline laissa sa tête tomber entre ses bras, son front collé au garde-fou. Poil ou plume, croc ou dent, carnivore ou herbivore, qu’importe les espèces défilant sous ses yeux, voilà qu’elle ne voyait que des Malabars dans leur ferme des animaux. Je vais travailler plus. Servitude volontaire, aliénation mercantile. Merde! Elle commençait à ne plus supporter ce qu’elle voyait. Depuis combien de temps l’enthéogène niquait son esprit? Le niquait-il vraiment? En bas, ils la regardaient tous. Ils complotaient pour la faire taire, ne pouvant supporter la vérité qu’elle gueulait. Ils préféraient tous le mensonge, un mensonge rassurant. Ils voulaient tous la réduire au silence, elle, cette nuisible. Ils marchaient, et la regardaient en passant, de leurs yeux décochant flèches, poison, préjugés et condamnation. Les mains sur son crâne, elle se retrancha à l’intérieur de son appartement, hurlant sa rage, son venin, après qu’un carreau l’ait manqué de peu.

La télévision se mit d’elle-même en marche pour débiter sa chiasse publicitaire. Leurs voitures, leurs rasoirs, leurs jeux vidéos, leurs émissions de divertissement à la con… L’Acid Head attrapa une bouteille de bière vide qu’elle éclata contre l’écran. Ce fut insuffisant cependant pour faire taire le téléviseur. Elle l’acheva avec un tabouret de chez Ikea. La nana du JT continuait de parler, sa voix venait de partout. Bien sûr que le chômage était en baisse, on pipait les chiffres! Coline lui hurla de fermer sa grande gueule, mais elle continuait, en corbac qu’elle était, à dépiter le speech qu’elle lisait sur son prompteur, speech savamment orienté pour assujettir les masses dont elle se nourrissait des cadavres. Les mains sur les oreilles pour ne plus l’entendre, recroquevillée sur elle-même sous la douche, Coline essayait de contrôler sa respiration, l’eau froide la lacérant.

Vivre, c’est moins douloureux quand tu planes.

Mais quand t’as les yeux grands ouverts, bordel de merde, ça te rend dingue…

Lorsqu’elle retrouva son balcon, la journaliste ne parlait plus. Tant mieux. Une nuit violine était tombée entre-temps, les étoiles gardaient cependant un curieux éclat. Dans la rue, quelques serpents sifflaient, se penchaient à la fenêtre des bagnoles qui s’arrêtaient afin de négocier une pipe à cinquante deniers. Avec de pareilles vues plongeantes sur leurs décolletés, les putes manquaient pas de donner des envies de luxure, mais Coline, ayant balancé le restant de sa paye dans la mescaline, avait pas de quoi se payer de la sueur sur son plumard. Qu’importe, Chloé allait bientôt rentrer. Elle attrapa alors les jumelles qu’elle avait laissé tomber et se remit à scruter le monde. Entre quelques nouvelles insanités, elle vit une grenouille qui, se voulant faire aussi maigre que les mannequins de chez Zara, gerbait les spaghettis bolognaise de sa mère dans la cuvette des chiottes. Merde, elle était jolie pourtant, elle avait du beau potentiel, mais son esprit était bousillé par les images et son corps se détruisait à petit feu. Bordel. Bientôt, il n’y aurait plus rien à manger sur ses cuisses, et personne ne serait plus en appétit pour bouffer ce qu’il y avait entre.

Dans l’immeuble d’en face, une lumière s’alluma, attirant son attention.

Elle était de retour!

Elle braqua ses jumelles en direction des fenêtres. Oui, l’abeille rentrait… mais accompagnée. Une espèce de porc la plaquait dos à la porte, embrassant sa nuque. Chloé fit remonter sa jambe contre la cuisse du goret, et attrapa sa lèvre entre ses dents en lui jetant un regard incendiaire. Elle avait un sourire mutin aux lèvres. Putain non! Il la souleva à la force de ses gros bras roses, et la déposa sur le lit. Il la déshabillait lentement, humant le parfum de l’abeille de son groin humide, l’enfoiré! Ce groin, qui remuait la boue et la merde à longueur de journée, se shootait avec ce divin parfum de miel! A son balcon, Coline fulminait alors qu’il enfouissait son visage entre ses cuisses. L’abeille était à elle! C’était son fantasme, son utopie, sa religion! Il allait la salir… la déflorer avec sa queue en tire-bouchon le salaud! Il allait faire couler son sang sur ces draps blancs de vierge, lui voler SON privilège! La voyeuse jeta les jumelles contre le macadam de la hauteur de son balcon. Elles éclatèrent contre le trottoir. LA PUTE! LA PUTE, LA PUTE, LA PUTE!

Elle agrippa le garde-fou, serrant le métal à s’en faire écl20a0b867c0f6510226392a3a2894576cater les mains. L’humidité qui roulait sur son visage ne provenait pas des nuages. Ces larmes descendaient de l’azur de ses yeux qui commençait à revenir progressivement. Elle avait l’impression d’entendre Chloé gémir, mais ça ne l’excitait pas. Elle rêvait pourtant de s’en faire éclater les tympans, mais non, ça ne l’excitait pas. Les yeux baissés sur le bas de la rue, elle se sentait tentée par le vide. La brise revenait, plus fraîche, et elle ferma les yeux, cherchant du réconfort dans les caresses du vent, souhaitant noyer son chagrin dans les bras de son amant, dans les bras de Zéphyr. Il murmura quelques mots à son oreille, un sourire vint sur ses lèvres. Les buvards ne l’avaient pas fait délirer…

La chouette enjamba le garde-fou.


« Coup de coeur du Jury », concours artistique étudiant édition 2016, Crous de Bordeaux.

Photomontage de Francesco Sambo.


 

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