Débordement

Mon café fumant dans une main, ma lourde farde et mon ordinateur dans l’autre, je me dirige vers le service de photocopies à l’autre bout du bâtiment. J’adopte la démarche légère et déterminée des matins où je me rappelle que la bonne humeur n’est qu’une décision. Je me range dans la longue file sans laisser l’impatience m’agripper. La dame derrière le comptoir hurle : « Au suivant ! ». C’est à mon tour. Sur un ton réellement aimable, accompagné en prime d’un sourire franc et bienveillant, je formule ma commande. La dame est farcie de nonchalance, à tel point qu’elle en déborde. Une léthargie flasque gonfle ses seins posés sur le comptoir, bombe son ventre, fond ensemble ses joues, son menton et sa nuque. Elle répond à ma requête par un regard flottant, les paupières mi-ouvertes, chargées elles aussi d’une innommable mollesse. Elle semble s’être maquillée expressément pour accentuer son air abattu : le noir tout autour de ses yeux tire ses traits vers toujours plus d’accablement. Son faciès entier succombe sous les lois de la pesanteur. Lentement, elle prend en charge mes photocopies, bien à contrecœur dirait-on. Je suis sur le point de lui demander pardon, peut-être était-ce trop exigeant de lui confier une impression recto-verso. Elle revient à moi, m’abandonne les feuilles qui tremblent sous son long soupir. Je lui tends la monnaie et la remercie en m’efforçant de préserver ma bonne humeur. Elle me lâche à nouveau ce regard alourdi, qui alors fait l’effet d’un poison contaminant soudain ce qui me restait d’indulgence. Je lui lance mon café fumant au visage et immobilise par-là la torpeur de sa posture. Les seins posés sur le comptoir, les paupières mi-fermées. À jamais. Je m’enfuis.

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