De l’autre côté du miroir.

Forêt de Raismes.

Tout à l’heure, en me regardant dans la glace, je ne m’y suis pas vu.

« Ah… il commence fort. J’te parie que dans une dizaine de mots il va faire une vanne sur les vampires. »

Alors non, je ne suis pas un loup-garou. — « Merde il est fort ce con ! » — Je ne viens pas ici te parler d’un monde fantasmé, de spiritisme ou de superstition, mais d’une impression étrange.

De l’autre côté du miroir se tenait bien un homme, mal rasé et le crâne presque luisant. Il y avait bien un homme de ma taille enfoncé dans un sweat comme le mien, les doigts vernis d’un rose écaillé qu’il avait dû appliquer sans grand soin. Son regard à demi plein pour ne pas dire vide, retranché dans ses orbites saillantes, me dévisageait comme je sais le faire, mais ce n’était pas moi.

Trahissait-il ma fatigue ? Oui sans aucun doute.

Transpirait-il mes craintes, mes angoisses ? Certainement.

Parvenait-il à imiter le moindre de mes gestes au point de faire naître en moi l’idée que je n’étais, peut-être, pas l’homme, mais son reflet ?

Absolument, mais la pensée terrifiante de ne pas exister disparut quand je compris ce qui nous séparait.

Cet imposteur pouvait me voler ma peau, mes yeux et mes gestes, il pouvait porter mes vêtements, mais une chose n’échapperait à personne.

Il souriait.

Était-ce de l’arrogance ou de la folie, je ne saurais le dire, mais la simple vue de ses lèvres arquées me donnait la nausée, pire elle faisait naître sur mon visage des crampes que je ne savais détendre.

« Michel !! Vient m’aider à mettre la t…

— Shh ! Tais-toi Martine, je suis à fond là. »

Debout dans ma salle de bain, planté comme un piquet les mains vissées sur les bords du lavabo, je sentais mon sang bouillir. Privé de chauffage depuis la veille et dans l’attente du/de la technicien.ne qui viendrait vendredi, la caresse blanche et froide de la lumière hivernale ne m’importait plus. J’étais obsédé par ce sourire narquois et ne vivais plus que pour une seule chose : effacer ce putain de sourire de sa sale gueule !

Non mais c’est vrai à la fin, c’est quoi ce style ? Est-ce que moi je m’invite dans la vie des gens pour leur sourire ? Je ne crois pas non !

Bam.

La buée allait et venait sur le miroir au rythme enragé de mon souffle brûlant. J’avais remonté mes manches et collé le haut de mon crâne au sien, prêt à en découdre, mais il ne cessait pas. « Écoute-moi bien mon bonhomme, dis-je, les raclures dans ton genre j’en soupe bien assez ! Tu te crois meilleur que tout le monde avec tes grands airs, tu crois que tu peux te permettre de sourire comme ça, sans raison, impunément ? De quel droit m’imposerais-tu ta sympathie ? Qu’est-ce qui te fait croire que j’ai besoin de ta compassion, je n’ai besoin de personne moi ! J’ai peut-être seulement envie de bouder, d’envoyer chier la vie, d’emmerder le jour et la nuit. ARRÊTE ! Arrête de me cracher ton bonheur au visage, pas aujourd’hui, jamais, je ne demande rien à personne, juste la paix ».

Splash !

J’arrosai la vitre de l’eau froide qui s’écoulait encore pour me soustraire à l’inconnu et me pressai vers la chambre, la main sur les yeux pour me cacher des miroirs du couloir.

Assis sur le sol, adossé à mon lit, je voulus écouter de la musique pour éteindre ma rage, arrêter le bélier qui essayait de franchir mes côtes. Je saisis mon téléphone et, dans une manipulation hasardeuse que j’attribuerais à la frustration, j’activai l’appareil photo.

HORREUR ! Il était là et maintenant, pour lui, je n’avais plus aucun secret. Il savait tout.

Peu à peu, dans mes ongles, le long de mes doigts, dans le creux de la main qui tenait mon téléphone, glissant sur l’intérieur de mon bras, une douceur tiède m’inondait.

Mon coeur en pinçait-il pour une autre âme, je n’en savais rien, mais lui… lui il savait ! Je lançai mon téléphone, terrorisé.

Paf, le coeur. J’étais amoureux. De qui ? Comment savoir ? L’avais-je déjà été ? Ça aussi il le savait.

À l’aide du bras qui m’obéissait encore, je rampai, ma vie en dépendait.

« Laisse-moi tranquille, laisse-moi seul. Je te hais. Va-t-en avec ton sourire. Emmène ta tendresse et tes espoirs loin de moi ».

Je ne pouvais tout de même pas le laisser me dévaliser, s’emparer de ma frustration, me voler ma haine. Non, je le haïssais trop fort. Jamais il ne saurait me déposséder de mes maux, j’y tenais trop.

Zap. Les jambes. J’étais pris d’un élan nouveau. On me ramenait contre mon gré vers la salle de bain.

Avais-je peur ? Oui évidemment. Étais-je terrifié ? Certainement. De qui ? De lui. Pourquoi ? Je… et ma rage, ma colère ? Je ne savais plus, l’avais-je seulement su ? Toute cette colère amassée au fil des ans, cette haine que je ne savais diriger, ces cris que j’avalais à me mordre les joues.

Accroché au cadre de la porte, je luttais contre mon corps. Il ne gagnerait pas.

Les doutes cédèrent à l’excitation. Je découvrais l’envie et ses frissons. L’envie de quoi, l’envie de qui ? Je ne le savais point, mais lui…

« Il le savait…

— Michel ! Tais-toi j’écoute. »

Debout dans la salle de bain, le yeux fermés, il semblait qu’on m’ait enfin laissé en paix.

De l’autre côté du miroir se tenait un homme, mal rasé et le crâne presque luisant. Il était de ma taille enfoncé dans un sweat comme le mien, les doigts vernis d’un rose écaillé qu’il avait dû appliquer sans grand soin. Son regard à demi plein pour ne pas dire vide, retranché dans ses orbites saillantes, me dévisageait comme je sais le faire et, comme moi, il souriait.

« … bah, Michel… Tu pleures ? C’est un peu abusé là non ?

— Qu’est-ce que t’en sais toi hein ? Tu ne comprends jamais rien de toutes façons. »

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