CYB : Troisième Partie

Me rendre chez Isabella Caramis suite à mon briefing n’a pas été bien long. L’adresse en main et une bonne connaissance des rues de la ville en tête, j’ai facilement pu retrouver l’immeuble dans lequel elle habite selon les données de l’ordinateur central.

Celui-ci est plutôt similaire à tout ce qu’on peut voir ailleurs. Dix étages, une paroi extérieure de couleur grise, des fenêtres coulissantes, différents escaliers de secours. Je suppose que l’intérieur du bâtiment ne doit pas être plus élaboré. Sans attendre, j’avance vers l’entrée principale et passe un petit instant à chercher des yeux la plaque de déverrouillage pour la porte. Dans ma mire, je pose l’index et le majeur de ma main métallique, magnétisée en conséquence pour ce genre de situation et débloque la porte. J’entre dans l’immeuble et m’enfonce dans l’ascenseur qui se tient tout juste à droite de l’entrée.

Une fois que je suis au troisième étage, je m’avance pour m’arrêter devant le panneau indicateur. Ensuite, je bifurque à droite et marche quelques mètres avant de m’arrêter devant la porte de l’appartement 36. Je frappe trois coups.

« Un instant ! »

J’opine, somme toute rassuré qu’il y ait bel et bien quelqu’un derrière cette porte : en cas contraire, je n’aurais eu d’autre choix que de quitter et de poursuivre le reste de ma journée normalement. Je ne peux malheureusement pas m’absenter trop longtemps de mes tâches habituelles sans qu’un supérieur ne s’en rende compte et, même si je prends ce risque pour soulager ma curiosité, je n’aimerais pas être sanctionné. Idéalement, je lui pose quelques questions, j’obtiens mes réponses, je suis satisfait, je quitte, ne la revoit plus jamais dans un contexte aussi informel et reprends ma vie ordinaire de cyborg. Tout cela ne devrait même pas prendre 10 minutes.

Quand Isabella ouvre, elle reste momentanément bouche bée en me voyant. Moi, je me contente de la dévisager, un air sérieux sur le visage, avant de parler.

« Je n’en ai que pour quelques minutes. Auriez-vous quelques minutes à m’accorder ?

— O-oui… Bien sûr… Entre, je t’en prie… »

Je me retiens de froncer les sourcils face à son tutoiement. Le fait qu’elle continue de s’adresser à moi de la sorte me met un peu mal à l’aise. En fait, c’est peut-être pourquoi je me suis déplacé jusqu’ici en premier lieu. Je verrai.

Je rentre dans son appartement et la laisse fermer la porte dans mon dos.

« Tu veux quelque chose à boire ? De l’eau ? Un café ?

— Ne soyez pas ridicule. Je n’ai pas besoin de ça.

— C’est vrai ? Pardon… Je ne le savais pas. Bon… Installe-toi, alors. Fais comme chez toi. »

Une fois assis, elle vient me rejoindre après avoir rapidement pris quelques vêtements qui trainaient au sol et les avoir rangés dans un panier.

« Excuse-moi, c’est le bazar ici… C’est toujours ainsi après que mon fils parte pour l’école.

— Ce n’est pas un peu tôt, pour ça ?

— Normalement, si. Mais il va dans un pensionnat et on vient le chercher assez tôt puisque ce n’est pas la porte d’à côté. Il rentre à la maison tous les week-ends. »

Je hoche la tête, l’examinant un peu plus. Il est clair qu’elle est debout depuis un bon moment : elle n’est pas suffisamment endormie pour ne pas être réactive, mais n’est pas suffisamment réveillée pour tout percevoir non plus. De plus, les cernes qui se creusent sur son visage, son petit air tremblotant et sa tasse de café qui ne quitte pas sa main me prouvent qu’elle ne dort pas suffisamment.

« Je vais aller droit au but. Notre… altercation d’hier m’a perturbé. J’aimerais avoir des explications.

— Perturbé ? Comment ça ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Vous m’avez appelé ‘’Mars.’’

— Bien sûr. C’est le diminutif de ton prénom. Marcel, précise-t-elle. »

Je l’observe un instant, cette nouvelle information se logeant dans un coin de ma tête. Une partie de moi me crie que je ne devrais pas être ici, que c’était une erreur. Que je devrais filer, tout de suite, retourner à mes tâches habituelles et oublier tout ça. Mais… Je suis têtu. C’est sans doute une caractéristique que j’avais avant et qui est restée malgré le travail qui a été fait pour me faire devenir un cyborg.

« OK, Mars… Ou Cyb, c’est comme ça qu’on t’appelle, je suppose, maintenant. Enfin bon… Je veux savoir… Qu’est-ce qu’il t’est arrivé pour que tu deviennes… Ça ?

— Comme tous mes autres camarades. Nous avons été d’accord et…

— D’accord ? Non, ça, c’est impossible…

— Pourquoi ?

— Parce que la dernière fois que je t’ai vu, tu étais inconscient sur un lit d’hôpital et que quelques heures après, on te déclarait mort. »

Cette fois, je me raidis. Ce mouvement d’inconfort ne la fait pas arrêter et elle développe.

« Nous avions tous 24 ans à l’époque. Toi, ainsi que deux autres de nos amis êtes allés participer au Tournoi des Valeureux.

— La compétition de VR ?

— Oui, c’est ça. Enfin bon, les autres et moi, nous avons suivi les exploits de votre équipe de près à la télé et… vous vous êtes rendus jusqu’en final ! Vous avez ultimement terminé deuxième, mais ce n’était pas grave.

— OK, et ensuite ?

— Ensuite… Il fallait bien que vous rentriez, pas vrai ? Eh bien… C’est ce que vous avez essayé de faire. Mais en cours de route… Vous avez subi un accident. Lorenzo et Zahra, nos deux autres amis, sont morts sur le coup. Mais toi… Tu étais encore vivant, bien que dans un état critique. Les docteurs ont dû t’amputer d’urgence pour espérer atténuer les dégâts, mais… ça n’a malheureusement pas été possible. Du moins… C’est ce qu’ils nous avaient dit à l’époque. »

Cette fois, elle relève les yeux vers moi, me fixant avec un air indescriptible.

« Pourquoi ne nous as-tu pas dit que tu étais vivant, Mars ? Mais surtout… Pourquoi ont-ils menti ? Tu…

— Je… Je n’ai aucun souvenir de ma vie d’avant.

— Quoi ? Mais… alors ils t’ont réduit à l’esclavage juste comme ça ? Mais c’est…

— Je ne suis pas un esclave..!

— Ils t’ont volé ta vie, Mars ! Ils t’ont volé à ta famille… Ils t’ont volé à moi. Ils t’ont volé à nous tous ! Et pourquoi ? Pour… »

Je me redresse subitement. J’ai l’impression que le cœur artificiel qu’on m’a mis dans la poitrine s’affole, qu’il bat super vite. Ce qu’elle me raconte est impossible. Ça ne se peut tout simplement pas. On ne ferait certainement pas une chose pareille à quelqu’un… non ?

« Je dois y aller. C’était une erreur, je suis désolé.

— Non, Mars ! Je t’en prie, ouvre les yeux ! Tu dois…

— Ça suffit ! »

Isabella sursaute et moi-même, j’écarquille les yeux. Je n’utilise ce ton que quand je travaille, qu’avec un criminel, que lorsque c’est absolument nécessaire…

« Je… Pardon… Je dois y aller.

— Mars ! » Mais je ne la laisse pas poursuivre. Je quitte son appartement et son immeuble de manière saccadée, sans me retourner. Je pense que j’hyperventile, mais je ne m’en préoccupe pas. Je n’ai qu’une seule chose en tête et c’est de retourner à l’ordinateur pour continuer ma recherche d’informations de mon côté.

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