CYB : Quatrième Partie

J’ai besoin de réponses. C’est définitif. Il y a forcément quelque chose que j’ai manqué, un élément qui m’a échappé. Ce qu’Isabella m’a raconté ne peut tout bonnement pas être possible. Il y a sûrement une explication logique à toute cette histoire. Et bien sûr, je compte la trouver.

Ayant complètement abandonné l’idée de faire mes tâches journalières dignes, je retourne à mon unité d’habitation qui est, sans grande surprise, entièrement déserte à l’heure qu’il est : tous les autres cyborgs sont absents, probablement occupés à compléter leurs propres listes. Je ne m’en occupe pas et poursuis ma route, m’arrêtant devant l’Ordinateur central.

« Ordinateur, j’ai besoin de renseignements. 

— Bien sûr. Je vous écoute, Cyborg 1808.

— Donne-moi tout ce que tu as sur la personne que j’étais avant. Quand j’étais… Marcel. »

Un silence commence et semble s’étendre. Je tape du pied, légèrement agacé, puis réessaie.

« Ordinateur ? Je t’ai demandé…

— Je regrette de ne pas pouvoir vous aider. »

Cette fois, j’hausse un sourcil, réellement surpris. Depuis mon activation, c’est la première fois que l’Ordinateur me sort une bêtise semblable.

« Ce n’était pas assez précis ? je tente.

— Je n’ai malheureusement pas le droit de répondre à votre requête.

— Attends, comment ça ? Pourquoi ?

— Je n’ai pas l’autorisation de vous donner cette information. »

Je gronde, frustré.

« Pourquoi ? je répète, essayant de trouver une alternative logique.

— Je n’ai pas le droit de vous le dire.

— Sérieusement ? Je n’ai pas le droit de… de…

— Avez-vous besoin que je fasse venir un réparateur ? Vous ne devriez pas être intéressé à le savoir, en temps normal. Il y a possiblement un dysfonctionnement dans…

— Quoi ? »

Je pousse un rire nerveux et je passe ma main robotisée sur la partie biologique de mon visage en secouant la tête. J’en ai marre, complètement marre. Rien ne fait de sens et pourtant, tout en fait. Quelqu’un ne veut pas que je découvre la vérité. J’espère de tout cœur que mon histoire ne soit pas si complexe que ce qu’Isabella a laissé entendre tout à l’heure, mais plus l’Ordinateur pose de résistance, moins je suis confiant.

« Je vais te le demander une dernière fois, Ordinateur. Donne-moi mes renseignements personnels.

— Je regrette, mais je ne peux pas… »

Je le coupe dans sa phrase en abattant mon poing métallique contre lui, créant de la même façon un trou. Je ne m’arrête pourtant pas là. J’utilise mes jambes pour aider ma main pendant que je lance cette partie de la machine à travers la pièce tandis que je piétine des microprocesseurs et autres fils sous mes bottes. J’expire bruyamment quand j’ai terminé, regardant les dégâts autour de moi. Je n’ai aucun doute sur tout le grabuge que je viens de créer par cet excès de violence dont j’ai fait preuve, mais avant que je ne puisse avoir une autre réaction, le système d’alarme s’enclenche. Je sais que les autres cyborgs habitant l’unité sont en chemin. Sans attendre, je commence à courir, fuyant la scène même si je sais qu’en procédant de la sorte, je ne fais que gagner une certaine avance. Après tout, il y a des engins de surveillance ici, ils ne perdront pas de temps avant de se mettre à ma poursuite.

Cela dit, je suis loin d’avoir terminé. Ils feront tout ce qu’ils veulent de moi plus tard, quand j’aurai trouvé ce que je recherche. Mais pour l’instant, je dois agir vite. Je réfléchis vite, me demandant quel serait l’endroit le plus probable dans cette ville où je pourrais être en mesure de trouver les informations nécessaires à mon dossier. Puis, je finis par me dire qu’en raison de ce que je suis et de la stature que j’occupe dans cette ville, le lieu où je risque de trouver des réponses est sans doute la mairie. Et, heureusement pour moi, j’ai les plans de l’endroit dans ma tête et je sais exactement où je dois aller pour trouver les archives.

Pour plus de discrétion quant à mes déplacements, je monte sur les toits et traverse la ville en sautant d’un immeuble à l’autre, ne le faisant que lorsque je sais que je n’ai aucun regard posé sur moi. Heureusement, les modifications apportées à mon corps me permettent d’être précis et silencieux même en étant rapide : dans cette situation, c’est un atout.

J’arrive à la mairie en moins de deux et, avec les plans du bâtiment en mémoire, je m’y faufile sans difficulté. Toujours pour ne pas être repéré, j’utilise les voies d’accès les moins fréquentées pour finalement accéder à la salle des archives. Je vois l’employé de service du coin de l’œil et je me dis qu’il serait préférable de le distraire pour qu’il ne s’intéresse pas à moi. J’examine les alentours, puis le bureau où l’employé est assis et concocte un plan pour l’éloigner d’ici suffisamment longtemps sans attirer les soupçons des autres travailleurs de la mairie.

Je repère le panneau électrique et je souris : il me suffit de griller le bon fil pour que toutes les lumières de cette pièce s’éteignent. Idéalement, il partira chercher un électricien qui prendra un certain moment à remplacer ledit câble sous la supervision de cet archiviste. Convaincu, j’utilise mon œil bionique pour regarder à travers le panneau actuellement fermé. Je m’en sers aussi pour repérer l’objet de ma recherche. Quand je comprends que c’est le fil de couleur jaune, je me concentre dessus, faisant mon possible pour qu’éventuellement…

Le fil se rompt et je souris quand toutes les lumières s’éteignent d’un seul coup. Surpris, l’archiviste se lève, demande bêtement qui a éteint avant de chercher une torche dans son tiroir. Je continue de ma cacher, l’observant pendant qu’il se rapproche du panneau électrique et l’ouvre. En voyant le fil sectionné, il claque la langue et grommelle avant de sortir de la pièce. J’écoute ses pas s’éloigner avant de me lancer sur son ordinateur de recherche : il faut quand même que je trouve l’emplacement de mon dossier si je souhaite pouvoir le consulter !

J’entre mon numéro de série et trouve la tour de données appropriée ainsi que le tiroir dans lequel je trouverai les renseignements à mon sujet : la 453e tour, dans le 25e tiroir. Je la localise grâce au plan des archives, mémorise le tout et efface la recherche avant de me mettre en route. Grâce à mon œil bionique, je suis en mesure de ne pas me cogner tout en lisant les nombres inscrits sur les différentes colonnes constituants les tours.

Éventuellement, je me rapproche : 448, 449, 450, 451, 452… Ah ! 453 ! À présent, je la scanne dans son entièreté pour trouver le tiroir correspondant. Quand il est dans ma mire, je m’avance et l’ouvre… Puis je soupire en constatant qu’il y a plus d’une carte mémoire à l’intérieur et qu’aucune ne comprend d’indication pouvant m’aider à savoir ce qu’elles contiennent.

N’ayant pas de temps à perdre, je les prends une par une, les insérant tour à tour dans mon port d’accès et les enlevant aussitôt que je constate qu’elles ne me concernent pas. Cependant… Je remarque une constante : toutes ces cartes contiennent des renseignements sur des cyborgs comme moi. D’autres cybs qui ont peut-être subi des événements similaires aux miens… Juste au cas, je décide de glisser quelques-unes de ces cartes dans mes poches, pour pouvoir les consulter prochainement.

Et finalement… Je tombe sur ma carte mémoire : CyBorg #1808. Je soupire, soulagé, puis commence à parcourir les dossiers. Je retrouve mon nom d’humain : Marcel Ion Popescu. Ma date de naissance, mon groupe sanguin, mon parcours scolaire, puis… le rapport d’accident. J’écarquille les yeux en le consultant, en voyant que ce qu’Isabella avait dit était vrai : j’ai réellement été dans une collision et mes deux autres compagnons sont morts sur le coup.

Je continue de lire les rapports et je vois un nouvel élément s’immiscer : les vidéos de mes opérations. Je commence par les rapports, voyant que j’ai effectivement été mort avant qu’une bande de spécialistes ne viennent réclamer mon corps pour « la science. » Je vois qu’on m’a retenu pour intégrer le projet CyBorg en raison de mon physique, puisque j’étais un amoureux de l’entraînement selon les écrits, ainsi que mon bon potentiel stratégique dévoilé durant la compétition. Je regarde mes opérations une à une, comment ils ont scié mes jambes pour les remplacer, comment ils ont retiré mes organes vitaux et reproducteurs, comment ils ont ouvert mon crâne pour apporter des modifications, comment ils ont retiré un œil pour le remplacer par…

Je savais bien que tout ça m’était arrivé pour que je puisse me conformer aux autres cyborgs, jusque-là, rien de surprenant pour moi. Mais le fait reste que… Toutes ces modifications ont été apportées sur mon corps sans que je ne le sache, sans que je ne sois d’accord pour devenir leur nouveau jouet.

Je me calme, sélectionnant la dernière vidéo et écoutant ce qui y est dit par une scientifique que j’ai déjà vue durant quelques opérations ainsi qu’un homme.

« Nous sommes très fiers de ce que nous avons accompli avec ce spécimen. Vous verrez ici-bas tous les changements que nous lui avons apportés. À notre avis, Numéro 1808 sera l’un des plus performants parmi ce lot.

— Excellent… Nous avons beaucoup d’espoirs pour lui. Il a démontré un grand potentiel et nous ne pouvions nous permettre de ne pas l’intégrer dans nos rangs.

— En effet, il sera la perle rare ! Et vous avez de la chance qu’il ait accepté de…

— Qui parle d’acceptation ? »

La scientifique le regarde sans comprendre.

« Vous… Il a bien été d’accord pour tout ça, non ?

— Disons simplement que quand l’occasion ne se présente pas d’elle-même… Il faut parfois la créer.

— Vous voulez dire… Son accident…

— Je pense que vous êtes suffisamment intelligente pour établir vos propres conclusions, Dr. Argent. »

Elle le regarde, sans voix, complètement hébétée par cette révélation.

« Quoi ? Vous pensez que tous vos récents ‘’patients’’ ont été d’accord pour subir tous ces changements et dire adieu à leur ancienne vie ? Bah voyons, c’est être naïf, ma chère.

— Mais c’est… C’est complètement anéthique ! C’est… Je n’ai jamais été d’accord pour ça, vous m’avez menti ! Je…

— Vous quoi ? Hein ? Qu’allez-vous faire, Dr. Argent ? Admettre au monde entier que vous avez transformé tous ces innocents en monstre parce que je vous l’ai demandé ? Vous allez faire comme tous ces nazis à la fin de la Deuxième Guerre mondiale qui ont accusé Hitler des crimes qu’ils avaient eux-mêmes commis ? Les responsabilités, ça se partage, très chère.

— Mais…

— Vous avez effectué ces modifications de votre plein gré, de vos propres mains. Mettre la faute sur moi que parce que je vous ai financé, c’est un peu trop… facile, vous ne pensez pas ? Vous passerez pour une ignorante et une coupable aux yeux du reste du monde entier. C’est ce que vous voulez ? »

La scientifique reste silencieuse, mais la larme qui dévale sa joue est visible autant que les poings qu’elle serre de chaque côté de son corps. L’homme sourit et pose une main qui se veut rassurante sur son épaule.

« Rendez-vous service et fermez-la, vous voulez bien ? Ça nous fera des vacances.

— Je vous rappelle que tout est filmé, ici… Tout sera envoyé à la mairie et…

— Comme s’ils allaient regarder tout ça. Je suis bien placé pour savoir que ça ne se produira pas. »

Il hoche la tête, s’éloigne et tourne les talons. Ce n’est que là que je me rends compte de qui il s’agit : le maire en personne. J’expire bruyamment en retirant avec force la carte mémoire, tout en glissant sur mes genoux. Je tremble. Nous sommes tous des marionnettes.

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