CYB : Cinquième Partie

Je m’éclipse de la salle des archives de manière discrète alors que les lumières sont encore hors service. La carte mémoire avec mes renseignements est en sécurité dans mon port d’accès, mais je continue de transporter les autres dans mes poches. Je n’ai plus qu’une alternative, désormais : je dois quitter la ville.

La quitter parce que je ne peux pas y vivre une vie normale de prime abord : vie que je devrais d’ailleurs ne pas avoir en raison de ma mort humaine. La quitter aussi pour ne pas subir de pression. La quitter aussi… Pour dénoncer ce qu’il nous arrive. Ce qu’il m’est arrivé, ce qu’il est arrivé aux autres et ce qui continue sûrement d’arriver à l’heure qu’il est.

Le seul problème… C’est que j’en ai en fait deux : je vais devoir me trouver un moyen de transport et j’aurai un problème concernant la recharge de ma batterie interne. Je n’ai pas voulu vivre ainsi alors, en temps normal, je n’aurais pas eu de problème à laisser ma batterie se vider d’elle-même… Mais j’ai une mission à compléter, avant que cela ne se produise. C’est pourquoi je dois agir rapidement. Idéalement, je dois sortir de la zone métropolitaine et aller dans une autre ville qui n’est pas directement reliée à celle-ci. Il faut que j’aille là où ils ne pourront pas m’atteindre et où je serai en mesure de révéler la vérité à tout le monde.

Je me déplace alors avec précaution parmi la masse de gens. J’ai pris une veste à capuche qui traînait à la mairie et je marche avec les mains enfouies dans les poches et la tête baissée. Je vois mes autres confrères chercher et je sais que si je ne suis pas assez vigilant, ils pourront rapidement me découvrir : chose que je préfère éviter, bien entendu.

« Ow ! »

Je me retourne en entendant ce qui semble être un petit garçon. Je m’arrête, scanne la foule et le vois finalement, au sol. Il a probablement trébuché. J’essaie de poursuivre ma route, me disant qu’il va bien finir par y avoir une personne pour l’aider… Mais je finis par changer d’avis, ma conscience prenant le dessus, et coupe la foule pour rejoindre le garçon qui a visiblement échappé plein de choses. Je les rassemble pour lui et les lui tends.

« Merci, monsieur… »

Puis, il voit mon visage.

« Oh ! Je veux dire… Merci, monsieur Cyb. »

Cette fois, je grimace. Il ne l’a pas dit fort, mais je sais qu’ils l’ont entendu. Je me relève précipitamment et commence à marcher d’un pas pressé, mais je sais déjà qu’ils me suivent. Quand j’ai la confirmation visuelle, je commence à courir.

« 1808, arrête-toi ! »

Je les ignore et continue de courir, essayant de m’éloigner d’eux le plus vite possible, le plus loin possible. Mais ces gens sont comme moi et ne perdent pas de temps avant de me rattraper. L’un d’eux se jette sur moi et me plaque au sol. Mon souffle se coupe un instant et je n’ai le temps de rien faire. Mes mains sont emmenées dans mon dos, retenues par la pression de la main robotique de mon collègue qui s’enlève de sur moi pour que son coéquipier me relève.

« Laissez-moi partir ! Je fais ça pour nous tous !

-1808, quelqu’un a à te parler. »

Je suis traîné plus loin, dans un coin moins rempli et 2485 sort un écran pliable de sa poche. Une fois qu’il est devant moi, un visage apparaît : celui du maire. Je grince des dents.

« 1808. Je cherche simplement à comprendre…

— Débranchez-moi. S’il vous plaît.

— Pardon ? Pourquoi dis-tu…

— Je connais la vérité ! »

Il m’observe, l’air de comprendre.

« Je n’ai jamais voulu de tout ça. Alors si vous ne voulez pas que j’en parle ailleurs… Débranchez-moi tout de suite.

— Te débrancher ? »

Le maire pousse un rire qui me procure un frisson.

« C’est hors de question, 1808. Non, tu es tourmenté. Il te suffit d’un tour chez…

— Non ! Vous ne pouvez pas m’obliger à…

— Ne m’interrompt plus ! »

J’essaie de répliquer, mais cette fois, aucun son ne sort. J’écarquille les yeux, paniqué, mais le maire se contente de sourire.

« Vois-tu, 1808… Nous avons beaucoup trop investi en toi pour renoncer à tes bons services. Et… De toute manière, tu ne peux faire autrement.

— Quoi, comment ça ? puis-je enfin demander.

— C’est simple. Comme tous les autres cyborgs, tu as une puce d’obéissance et de limite. C’est-à-dire que tu ne peux nous désobéir face à un ordre direct… Ni même faire ce que bon te semble. Alors… Je t’ordonne de te rendre et de laisser un de nos techniciens t’effacer ces sottises de ta mémoire, dit-il avec un sourire tranquille.

— Ces sottises ? Vous parlez de comment vous avez décidé de me transformer en marionnette personnelle ? Comment vous avez fait exprès de causer mon accident pour m’avoir ? Comment vous m’avez retiré mon propre nom ?

— Oh, allons. Nous ne t’avons que donné une seconde vie, 1808…

— Je m’appelle Marcel ! je hurle.

— Non. Tu n’as pas de nom. Tu es le cyborg 1808 et tu le resteras. Je t’ordonne de… »

Je brûle l’écran avec mon œil avant de sauter sur mes deux collègues. J’arrache le bras robotique de l’un d’eux et piétine la gorge de l’autre, les neutralisant une fois pour toutes. Ensuite, je m’enfuis. Cette fois, je n’ai plus d’option : je dois trouver un moyen de transport, et vite. Mon corps me restreint un peu, l’ordre de « me rendre » tournant en boucle dans ma tête, comme un devoir que je me dois absolument d’accomplir.

J’essaie d’ignorer le message, mais celui-ci s’amplifie à tel point que je tombe à genoux, me tenant la tête avec mes deux mains en poussant un cri de douleur. S’il y a des passants, je me doute du fait qu’ils doivent m’observer avec crainte ou avec confusion.

Mais je n’ai pas le choix. Je ne serai peut-être jamais libre, je ne sais d’ailleurs pas si je l’ai un jour été, mais j’ai une dernière chose à accomplir avant ma fin définitive. Je m’efforce à me relever et titube jusqu’à une moto. Je saute dessus, pose ma main robotique pour la faire démarrer et file directement, ne me préoccupant même pas de la vitesse à laquelle je roule.

Je slalome entre les différents véhicules, augmentant ma vitesse au fur et à mesure que j’entends les sirènes s’amplifier. Mon mal de tête est colossal, mais je me contente de mordre ma lèvre le plus fort que je peux, ignorant le sang qui s’en écoule pendant que je porte toute l’attention qu’il me reste sur la route devant moi.

Les immeubles défilent et changent graduellement de forme en traversant les quartiers diversifiés. J’entends sommairement les indications des patrouilles derrière moi me sommer de m’arrêter et je fais force pour ne pas les écouter, même si l’action ne fait qu’amplifier mon mal de crâne. Les ordres qu’on m’a donnés s’y empilent et exercent de plus en plus de pression. Je sens mon corps en entier trembler et j’essaie de reprendre le dessus pour ne pas perdre la prise que j’ai sur la moto, pour ne pas perdre le contrôle et perdre cette poursuite qui dure depuis je ne sais combien de temps.

Je sais que dès que j’aurai traversé les frontières de la ville, je deviendrai intouchable. Du moins, eux ne pourront rien faire. Parce que dans ce cas, ce qui leur fait peur n’est pas la fuite d’un cyborg. Ce qui leur fait peur, ce sont les informations que je possède. Ce que je peux révéler au reste du monde. La chute que je peux causer à la direction de cette ville. Au mal qu’ils ont perpétué sur des tonnes d’innocents rien que parce qu’ils pouvaient le faire.

« Je t’ordonne de t’arrêter, 1808 ! »

Cette fois, l’ordre donné m’affaiblit plus que les autres. Je suis pris de convulsions et je ne suis plus en mesure de contrôler l’engin que je chevauche. Je tombe sur le côté, fais plusieurs roulades sur l’asphalte, sens mon bras biologique se casser à plus d’un endroit et de nombreuses parties de ma peau s’arracher en raison du frottement sur le sol.

Quand je m’arrête enfin de tourner, je fais face au ciel. Je souffle, absolument incapable de bouger : ce que j’essaie tout de même de faire. Je gémis pendant que je vois des ombres s’avancer vers moi. Un cyborg arrive devant moi et me dévisage. Je n’ai pas la force de m’adresser à lui ni même de tenter quoi que ce soit.

« Fais de beaux rêves. »

Et il me frappe.

***

Je frappe deux coups à la porte, ne l’ouvrant que lorsque le maire me donne l’autorisation d’entrer. Il est assis à son bureau, ses doigts glissant sur l’holoprojection de son ordinateur de travail. D’une main absente, il me fait signe de m’avancer. Je m’arrête devant son bureau et croise les doigts derrière mon dos, attendant qu’il ne m’accorde enfin un peu d’attention.

Il arrête son activité quelques minutes plus tard, me regardant enfin.

« Assieds-toi, 1808. Tu peux te mettre à l’aise, ici.

— Ce n’est pas nécessaire, monsieur.

— Comme tu veux. »

Il fait un geste de la main, rabattant l’holoprojection de son ordinateur et enlevant de la sorte la barrière digitale entre nous.

« Tu dois te demander pourquoi j’ai fait appel à toi précisément, n’est-ce pas ?

— Peu importe. Je suis là pour vous servir, monsieur. »

Il sourit, l’air satisfait.

« J’ai une mission pour toi qui doit être faite en toute discrétion.

— D’accord, je vous écoute. »

Il fait glisser vers moi une tablette comprenant l’image d’une femme.

« Voici Isabella Caramis. Elle est devenue une… nuisance. J’ai besoin que tu te débarrasses d’elle.

— Une nuisance de quel niveau ?

— Maximal. Elle est un danger pour le programme CyBorg, donc… un danger pour la sécurité de tous, tu me suis ?

— Oui.

— Excellent. Ne te préoccupe de rien d’autre, cette femme est une manipulatrice de la pire espèce et serait prête à inventer n’importe quelle sottise juste pour arriver à ses fins. Tu ne te laisseras pas faire, n’est-ce pas, 1808 ? »

Je l’observe, lisant rapidement les autres détails la concernant : son adresse et sa profession.

« Non, monsieur. La cible sera retirée conformément à la procédure requise dans ce genre de situation. Madame Caramis ne posera plus de problème envers qui que ce soit, je peux vous l’assurer. »

Le maire me regarde, son sourire s’agrandit. Il semble plus satisfait que jamais.

« Parfait. Dès que tu auras accompli ta tâche… Je veux que tu reviennes immédiatement. Tu me feras un rapport en direct, compris ?

— Oui, monsieur.

— Très bien, tu peux y aller, maintenant, 1808. »

J’opine, puis tourne les talons et quitte son bureau en direction de la résidence de la cible. Il est de mon devoir d’assurer la protection de tous et si elle représente une menace… Je dois tout faire pour m’en débarrasser.

C’est mon rôle, en tant que cyborg.

Je suis un Cyb, et ça ne changera jamais.

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