‘Cristal de roche, pierres multicolores 1’ d’Adalbert Stifter (1873) : elle interrogea la grand-mère des yeux et pointa un index vers les nuages

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Il faut saluer une fois de plus le travail des éditions Cambourakis, qui poursuivent l’édition des œuvres de l’écrivain allemand Adalbert Stifter et nous livrent ici un premier tome de nouvelles de sa plume, dans une traduction de Bernard Kreiss. Le premier des trois textes est le plus captivant, pour ne pas dire envoûtant. Après avoir décrit les paysages où son récit va se dérouler, ces deux villages séparés par un pas de montagne surmonté de deux cornes de glace, et après avoir brièvement raconté les amours de deux jeunes gens, un cordonnier et la fille d’un teinturier, vivant l’un et l’autre dans chacun de ces villages, leur mariage et la naissance de leurs deux bambins qui bientôt prendront l’habitude de quitter seuls leur foyer pour rendre visite à leurs grands-parents de l’autre côté du pas, Adalbert Sifter nous emmène avec les deux enfants dans une énième excursion entre les deux maisons, le jour de Noël.

La neige commence à tomber et les deux enfants, Conrad et sa petite sœur Sanna, ne reconnaissant plus rien dans le blanc uniforme, donc se perdent. A lieu de descendre vers la vallée comme ils le voudraient, ils montent sans arrêt et se retrouvent bientôt sur le glacier, pendant que la nuit tombe et que le froid menace de les tuer.

Par la précision de sa description du décor, de ces pentes uniformément blanches et indistinctes, des crêtes toutes pareilles, des crevasses et des lueurs bleues sous le glacier, Stifter nous laisse éprouver le temps et la difficulté de la marche de ces deux minuscules enfants courageux et inconscients. Le voyage sur la montagne paraît ici aussi périlleux et compliqué que la course des jeunes garçons dans l’inoubliable incipit de L’Homme sans postérité semblait fulgurant… en à peine plus de pages. On connait le talent d’Adalbert Stifter pour faire vivre un paysage et créer des impressions de durées vécues dans la traversée d’espaces impossibles, mais on ne s’en lasse pas.

L’évocation des hauteurs glaciales où le blanc rend tout indifférent, et de cette nuit que les enfants passent dans un renfoncement de roche gelée, la petite fille se laissant aller avec plaisir au sommeil, son frère mettant tout en œuvre pour l’en empêcher, les deux écoutant les craquement de la glace dans l’incommensurable silence et observant sous la nuit noire le tapis de lueur soulevé par la couche de neige, puis une aurore boréale ou les passages ponctuels de quelques météores, donnent de bien belles pages.

Mieux, ce qui pouvait passer pour la première faiblesse du texte, rencontrée au détour d’un dialogue, devient une qualité. Soit dit par parenthèse, c’est d’ailleurs, d’une manière générale, le seul véritable point faible, à mon avis, de la prose de l’écrivain : ces quelques dialogues trop écrits, précis et explicites, auxquels on ne croit guère et qui parfois sont redondants et alourdissent le récit (on en trouve à la fin de la premier nouvelle, Cristal de roche, mais aussi à plusieurs reprises dans la troisième, Mica blanc). Mais voici le premier dialogue les deux enfants égarés :

– D’ailleurs, il fait de plus en plus froid et tu verras que demain tout l’étang sera gelé.

– Oui, Conrad, dit la fillette.

Ce « Oui, Conrad » inutile et sonnant un peu faux, gène vaguement aux entournures, mais l’écrivain en fait une force : à chaque fois que le grand frère donnera un avis, une consigne, une direction, la petite Sanna répètera ce « Oui, Conrad », souvent à l’identique, parfois avec d’infimes variations, formule d’acquiescement qui très vite devient bouleversante par sa constance face à l’adversité et aux difficultés toujours grandissantes qu’affrontent le frère et la sœur. La phrase contribue, par sa répétition lancinante et obstinée, dans sa brièveté et sa simplicité où se mêlent le froid d’une réponse en creux, dite d’une voix blanche, répétitive, mécanique, et la chaleur de ce « oui », de ce bloc inentamé de confiance que la fillette donne sans faillir à son frère, à nous enfoncer dans la blancheur glacée de la montagne avec ces deux enfants dignes d’un conte traversant une épreuve hallucinante sans se démonter.

Le deuxième texte, Granite, fait le lien entre le premier, Cristal de roche, et le sujet de prédilection de Stifter.

S’ouvrant et se refermant sur une pierre posée devant l’entrée d’une maison et lentement creusée par les fesses de tous ceux qui s’y sont assis au fil des âges, il commence par une anecdote d’enfance, récit d’une bêtise involontaire commise par un petit garçon et qui va le lier à son grand-père.

Devant la maison natale de mon père, juste à côté de la porte d’entrée, repose une grosse pierre à huit faces dont la forme fait penser à un dé un peu allongé. Ses faces latérales sont grossièrement taillées tandis que sa face supérieure, à force d’avoir servi de siège, est devenue douce au toucher et si lisse qu’on la croirait finement émaillée. La pierre est très ancienne et nul ne sait à quelle époque elle a été posée. Les vieillards les plus vénérables de notre maisonnée s’y sont assis, de même les très jeunes gens que la mort emporta à la fleur de l’âge et qui dorment à présent au cimetière à côté de tous les autres. L’ancienneté de la pierre est également attestée par le fait que les dalles de grès qui lui tiennent lieu de socle ont été usées par le frottement des pieds et que la pluie tombant de la gouttière du toit y a creusé des trous profonds.

p. 95

Le grand-père emmène l’enfant puni et bougon avec lui pour une promenade qui durera toute la journée afin de lui faire oublier le drame du matin, et tout au long de leur marche, il sera question de transmission. L’aïeul interroge l’enfant sur les noms des lieux, des montagnes, villages, lacs que l’enfant connaît tous parfaitement, puis il lui montre les arbres et lui enseigne leurs noms. Enfin il lui raconte des histoires : celle de l’arrivée de la peste en ce pays, des années plus tôt, et dans cette grande histoire une autre, minuscule, celle d’un enfant qui se retrouva seul dans les bois après la mort de ses parents, réfugiés là dans l’espoir d’échapper au fléau, et la survie de ce garçon qui lui-même sauva une petite fille égarée comme lui.

Belle idée, celle du récit du vieux qui démarre quand on ne voit plus les lieux que l’enfant parvient à nommer. L’histoire est plus loin, derrière, au-delà, dans les recoins dissimulés aux regards des êtres présents :

Si nous n’avions pas justement le soleil dans les yeux, dit grand-père, et si toutes choses n’étaient immergées dans ce bain de vapeur incandescente, je te montrerais l’endroit dont je vais te parler maintenant, en rapport avec l’histoire de la peste. Cet endroit se trouve à plusieurs heures de marche d’ici, très exactement en face de nous, là où le soleil va disparaître et où commencent véritablement les grands bois. Là se dressent les sapins et les pins, les aulnes et les érables, les hêtres et bien d’autres arbres tels que les mélèzes, et sous ces arbres se pressent le peuple des buissons et les innombrables plantes, herbes, fleurs, baies et mousses. Des sources surgissent de toute part, bruissent et murmurent et racontent ce qu’elles ont toujours raconté ; elles ruissellent sur le gravier en filets de verre liquide et se réunissent pour former des torrents qui se précipitent vers les régions inférieures […] Dans cette forêt, il y a un lac très sombre derrière lequel se dresse une haute paroi de roche grise, à l’entour s’élèvent des arbres sombres qui se regardent dans l’eau, à l’avant se trouve un taillis de ronces et de framboisiers qui en rendent l’accès difficile.

p. 120,121

Au monde visible et nommé succède le monde reconstruit par la parole de l’ancêtre, et toutes les histoires de ce monde perdu. Au froid des neiges et du glacier de Cristal de Roche se substitue ici la solitude de deux enfants dans un monde rendu désert par la maladie, racontée par un grand-père soucieux de passer le savoir, les mots, la géographie et la botanique, l’Histoire et les histoires à son petit-fils, dans la lignée des grandes figures d’aïeuls et de maîtres chères à l’écrivain.

Dans la troisième nouvelle, Mica blanc, le grand-père laisse place à une grand-mère. De manière générale, les figures féminines y sont à l’honneur, personnages puissants. La grand-mère conduit très régulièrement ses petits-enfants, deux fillettes et leur petit frère (tous les personnages du texte ont des prénoms mais sont régulièrement désignés par la couleur de leurs cheveux : tête blonde, tête brune, tête blanche, etc., là encore le conte merveilleux pointe) sur une montagne dite montagne aux noisetiers où, la récolte de noisettes faite, les enfants s’assoient autour d’une racine noueuse et se laissent conter une foule d’histoires par la vieille femme. Peu à peu, une autre jeune fille s’approche du groupe, très discrète, farouche, sauvage. Au fil des excursions dans la montagne, la fille inconnue, tête brune, personnage mystérieux, toujours vêtu de la même robe et ne parlant pas la même langue qu’eux, gagne du terrain sur la troupe familiale. Jusqu’au jour où elle intervient auprès d’eux et rompt les distances en les sauvant sous un abri de sa confection d’une terrible averse de grêle destructrice qu’elle seule avait senti venir.

Tandis qu’elle achevait son ouvrage, la grand-mère et les enfants avaient découvert une épaisse touffe de noisetiers sous laquelle ils avaient pris place en attendant l’orage. La fille brune s’approcha alors d’eux et leur dit quelque chose qu’ils ne comprirent pas. Là-dessus, elle leur expliqua par un geste ce qu’elle ne parvenait pas à formuler avec des mots : elle tendit sa main gauche, paume en l’air, leva sa main droite et forma un poing qu’elle laissa s’abattre sur sa main ouverte. Ensuite, elle interrogea la grand-mère des yeux et pointa un index vers les nuages.

p. 169

La grand-mère, la fille sauvage et la mère des enfants sont les personnages centraux de ce récit, cette dernière s’illustrant dans un second épisode après la pluie de grêle : l’incendie de la maison familiale. Un peu moins marquant que le premier, Stifter s’y entendant particulièrement pour décrire les êtres pris dans les événements de la nature et dans des phénomènes plus puissants qu’eux (les chutes de neige sur le glacier, l’orage de grêle), la scène de l’incendie permet surtout un nouvel exploit, peut-être un rien superflu, de la courageuse fille des bois. Néanmoins, ce personnage ne laisse pas d’étonner de la part de celui qui, dans la préface, un texte écrit à l’automne 1852, se défend (assez bien) contre ceux qui lui reprochaient de n’écrire que le tout petit et de n’inventer que des personnages ordinaires.

Tête brune fait figure d’improbable héroïne dans ce recueil de contes réalistes, mais surtout de formidable personnage d’enfant complexe et émouvante, frappée par une solitude plus profonde que tout et comme incurable. Contrairement aux enfants temporairement abandonnés à eux-mêmes face aux glaciers ou à la peste des deux premiers textes, Tête Brune ne parvient pas à se laisser apprivoiser et adopter par cette famille qui pourtant n’attend que ça. L’adoption, autre sujet essentiel de l’œuvre de Stifter, est ici à la fois actée et impossible. On ne sait pas d’où vient Tête Brune, on ne sait pas ce qu’elle deviendra. Ne restent que ses interactions avec la famille, ces rencontres, instants d’adoption. L’opacité de l’enfant, sa solitude, une fois n’est pas coutume chez Stifter, sont totales. Notre émotion aussi.

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