Corrupcion

« Corrupcion » est une nouvelle inspirée d’un fait réel ; elle retrace la mort suspecte d’un procureur argentin … Suicide, meurtre ? A vous de statuer …

1992. Un attentat du groupe Islamic Jihad Organisation au sein de l’ambassade d’Israël d’Argentine cause 29 morts. Cet attentat est revendiqué comme une vengeance en réponse à la mort de leur leader : Abbas Al-Mussawi. Mais personne n’est inculpé.

1994. Deux ans plus tard, une voiture piégée explose devant l’immeuble de l’AMIA (Association mutuelle israélite argentine). Le bâtiment s’effondre causant 85 morts et pas moins de 230 blessés. Est-ce le fait du même groupe ? Est-ce que l’Iran est impliqué dans ces crimes ?

2015. L’affaire n’est toujours pas résolue. Mais elle n’est plus au point mort.

Alors que le procureur Alberto Nisman, assis dans son bureau au centre de la capitale argentine, regarde une énième fois les images du massacre, aucun doute ne l’anime. Il sait qu’il touche au but et qu’enfin justice sera faite. Sur ce bureau est ouvert un rapport de 300 pages, fruit de 10 ans de labeur, dans lequel il incrimine à la fois le gouvernement iranien et Hezbollah mais aussi Cristina Kirchner, la présidente du pays. Alberto a conscience que ce rapport pourrait lui coûter la vie mais il mènera son combat à terme. Quoi qu’il lui en coûte.  C’est ce qu’il clame depuis des semaines sur les plateaux-télé où il est reçu. Depuis 2004, Alberto s’escrime à déblayer cette affaire or il en est enfin venu à une conclusion : le gouvernement mené par Cristina Kirchner, corrompu, a étouffé l’enquête afin de bénéficier des exportations de pétrole de l’Iran. En contrepartie, l’Argentine leur fourni des technologies nucléaires. Plus de dix ans qu’il bataille ferme afin de connaître la vérité … plus de dix ans de sa vie à se plonger dans les rapports, les faits, à travailler avec le même informateur, Jaime le Terrible, afin de bénéficier de son expertise en écoutes téléphoniques … à collaborer plus ou moins avec le service du renseignement … plus de dix années qui vont se clore légitimement. Bientôt, Cristina Kirchner comparaîtra devant le tribunal pour entrave à la justice.

Alberto balaye des yeux son bureau jonché de documents, de papiers, de photographies jusqu’à trouver celle qu’il cherche. Son visage. Cristina Kirchner. La présidente. Corrompue elle aussi. Blanchiment d’argent, évasion fiscale. Où s’arrête sa malhonnêteté ? A-t-elle un brin d’intégrité ? « Tu ne t’en sortiras pas d’une pirouette, la menace-t-il. Tu devras endosser ta responsabilité. Et tu perdras tes élections, sois-en sûre. »

Ses papiers se mettent alors à trembler. Puis une sonnerie résonne à ses oreilles, légèrement assourdie par le désordre. Le procureur délaisse la photographie à la recherche de son portable. L’écran affiche un numéro inconnu. Néanmoins, Alberto n’a pas de mal a deviner de qui il s’agit. Il décroche. La voix, connue, de son interlocuteur ne se fait pas attendre :

  • Il faut qu’on se voie, grogne-t-il.
  • Où ? s’enquiert Alberto.
  • A l’entrepôt. Sans vos hommes.
  • Sans mes gardes du corps ? s’étonne le procureur. Et comment voulez-vous que je fasse ?
  • Dites-leur de ne pas venir, tranche Antonio Jaime Stiusso.

Puis il raccroche, laissant le procureur interloqué, méfiant. Qu’y a-t-il ?

Il écoute pourtant son informateur. Il attrape sa veste, range son portable dans sa poche et prend la porte. Chasser ses grades du corps n’a pas été une tâche aussi aisée que Jaime semblait l’entendre mais il y est parvenu, a sauté dans sa voiture et est parti sur le lieu du rendez-vous. Sans Jaime, il n’aurait pas pu monter son dossier. Il lui doit beaucoup, se répète-t-il alors qu’il roule, vite, sur les routes d’Argentine.

L’entrepôt est sombre et abandonné. Des flaques d’eau impropre stagnent sur le bitume défait, et dans les trous de la chaussée. Les maçons ont laissé l’endroit intact avant de partir sur un autre chantier qui, lui, avait pu être financé. Des tas de sable, de barres de fer traînent dans les coins. Ce lieu est devenu le lieu des malfrats et des jeunes en quête d’adrénaline.

Tandis qu’Alberto descend de la berline, il scrute l’obscurité. Il y aperçoit Antonio Jaime Stiusso -dit Jaime le Terrible- qui arpente l’intérieur du bâtiment dont le toit est troué de part et d’autres. Dès qu’il voit le procureur arriver, il sonde les alentours, vérifie qu’il est bien seul et qu’il n’a pas été suivi. A sa hauteur, le procureur et son indic’ échangent une poignée de main ferme. Alberto remarque d’emblée que Jaime n’est pas calme, qu’il est soucieux, et mal à l’aise.

  • Que se passe-t-il, Antonio ? lui demande-t-il sans préambule.

L’informateur le regarde alors droit dans les yeux en cessant ses gesticulations.

  • Ce qu’il y a, procureur, c’est que vous êtes en danger. Que vous me mettez en danger, insiste-t-il, furieux. Vous paradez sur les plateaux, devant tous les argentins, en criant haut et fort que vous allez faire tomber la présidente. Vous vous vanter à qui veut l’entendre que vous avez des faits, un dossier, pour appuyer vos accusations. Et ça ne plait pas.
  • Bien sur que ça ne plait pas, le coupe Alberto Nisman. Elle risque gros, son gouvernement risque gros. Les élections arrivent au mois d’octobre et elle est au plus bas dans les sondages. Elle sait qu’elle-même est en danger. Je suis conscient que je le suis aussi mais ça ne m’arrêtera pas.
  • Vous en êtes conscient ? répète l’ex chef des RG argentins, menaçant, (il pointe un doigt dans la poitrine du procureur qui recule). Alors dans ce cas, comment se fait-il que vous fassiez confiance à des hommes qui veulent vous tuer ?
  • Comment ça ? s’inquiète-t-il.
  • Votre vie est en danger. Ne faites confiance à personne. Je vous préviens. C’est tout. Le reste, ça vous regarde.
  • Mais de qui tu parles ? Et comment le sais-tu ?
  • Je le sais parce que je le sais, procureur. Je sais beaucoup de choses ne l’oublie pas.

Il lui tourne le dos. Et part. Alberto suit sa silhouette s’échapper dans l’obscurité. Il a soudain froid. Il reste debout un instant en se remémorant les paroles de son informateur. Que doit-il faire ? Il a reçu des menaces, il connait les risques … mais si, justement, ces risques n’en sont plus ?

Il court jusqu’à sa voiture et appelle un ami. De confiance, il l’espère. Et convient d’un autre rendez-vous pour 19h30.

Le soleil n’est plus très haut dans le ciel et l’air devient lourd. Lourd et pesant à l’instar de la journée qui est passée. Alberto transpire dans sa chemise. Sous ses yeux défilent les lignes blanches, le bitume mais ses pensées sont fixées ailleurs. Loin de la vie triviale. Est-il réellement en danger de mort ? Est-ce quelqu’un de son entourage qui le menace ? Est-ce le gouvernement ? A-t-il raison de se fier à Diego ?

Malgré ses doutes, il poursuit son chemin. Le technicien l’attend chez lui. Vers l’heure dite, Alberto, aux aguets, sonne à sa porte. C’est bien Diego Lagomarsino qui lui ouvre la porte, un large sourire aux lèvres. Mais ce sourire ne tarde pas à s’éteindre devant la mine inquiète de son ami.

  • Que se passe-t-il, Alberto ? s’alarme-t-il, en le poussant dans le salon. Tu veux un verre d’eau ?
  • Non, Diego, ce n’est pas ce que je suis venu chercher.

Le procureur a le regard dur et sérieux. Il toise son ami, cherchant un signe qui l’assurerait qu’il peut lui faire confiance. L’étonnement et la sincérité marque le visage de Diego.

  • Alors quoi ? demande ce dernier, en fronçant les sourcils, effrayé par l’attitude d’Alberto.
  • Une arme, lui révèle-t-il, de but en blanc.
  • Une arme ? répète le technicien, Une arme pour quoi faire, Alberto ? veux-tu bien m’expliquer ce qu’il t’arrive ?

Alberto soupire puis passe ses mains sur son visage. Il a l’air épuisé. Il est épuisé.

  • Pour me protéger, Diego. J’ai besoin d’une arme pour me protéger, avoue-t-il.
  • Alberto, je ne suis pas sure qu’un flingue soit la solution. Tu devrais prévenir la police pour qu’ils te placent sous protection. Tu joues un jeu dangereux. Beaucoup aimeraient te voir mort. Mais avoir une arme près de toi ne te sauveras pas si tu ne sais pas t’en servir …
  • Je sais que tu en as une, le coupe Alberto, je la veux. Le procès ne va plus tarder. Lundi.
  • Mais il durera. Longtemps.
  • Je trouverai une solution. Pour le moment, l’arme suffira.

Diego le fixe un moment. Aucun mot, aucun geste ne filtre entre les deux hommes. Doit-il céder ? Finalement, il semble convaincu par son ami car il le laisse seul dans son salon et va chercher son revolver. Il charge le canon et le lui tend, non sans réticence.

Tandis que le revolver repose entre leurs deux mains, Diego le retient une seconde :

  • Ne fais rien que tu pourrais regretter. Et sois prudent.

Alberto hoche la tête et range l’arme à l’arrière de son pantalon de costume. Diego l’observe, pantelant et impuissant, sortir de son salon.

La route jusqu’au domicile d’Alberto situé dans le quartier chic de Puerto Madra n’est pas plus détendue. Dans l’air, le procureur pressent le danger. Comme un mauvais présage. S’abattra-t-il sur lui ?

Du coin de l’œil, il aperçoit la haute tour de son immeuble. Il se gare avant de monter au 13ème étage. L’ascenseur est lent. Il n’y a personne. Et le revolver pèse dans la sangle de sa ceinture. Son contact contre sa peau est froid. La porte s’ouvre. Il n’y a personne dans le couloir. Il rentre vivement chez lui. La porte claque puis le silence. Il est seul. La solitude elle aussi se met à lui peser. Il se sent vide. Il se sent vidé.

Il pose ses affaires sur son bureau. Et se sert un verre. Un dernier réconfort.

 

Ce n’est que le lendemain, à 14 heures, que son absence alarme ses gardes du corps. Ce n’est qu’à 22 heures, le lendemain, que sa mère, inquiète, se rend chez son fils qui ne lui ouvre pas, et appelle les secours qui trouvent son corps …  Alberto Nisman, procureur de 51 ans qui devait comparaître le lendemain contre son gouvernement est retrouvé mort, chez lui, tué d’une balle dans le crâne, dans sa salle de bain. A côté de lui repose un calibre 22. L’autopsie annonce que le juriste déterminé est mort par balle. La thèse du suicide est soulevée. L’appartement était fermé. Il n’y a pas de trace d’effraction. La victime porte des traces de poudre …

Mais personne n’y croit réellement.

Damian Pachter est le premier a annoncé la mort du procureur via Twitter. Journaliste de Buenos Aires Harald, il relate les évènements, « Me acaban de informar sobre un incidente en la casa del Fiscal Alberto Nisman.[1] »  « Encontraron al fiscal Alberto Nisman en el baño de su casa de Puerto Madero sobre un charco de sangre. No respiraba. Los médicos están allí.[2] Comme nombre d’argentins, Damian est loin d’être convaincu par la thèse du suicide. Cette mort suspecte ne peut être, pour lui, que le fait de Cristina Kirchner, qui entendait bien faire taire son opposant.

Les argentins, révoltés par cette mort, manifestent dans les rues. Ils crient à la corruption, à l’assassinat. Un vent d’indignation se soulève. Des banderoles sont brandies, des slogans sont clamés, des casseroles rythment les marches.

« Yo soy Nisman. » « Cristina Asesina » « Verdad y justicia. » [3]

Le peuple cri, le peuple rage. Qui a tué Nisman ? La police inculpe Diego. Les interrogatoires se succèdent. Jaime Antonio Stiusso prend la cavale.

« Yo soy Nisman. » « Cristina Asesina » « Verdad y justicia. »

Six jours que Nisman est mort. Six jours que l’enquête piétine. C’est au bout de ce sixième jour que Damian prend la fuite à son tour. Le journaliste craint d’être surveillé par les services secrets. Un ancien agent des services secrets l’aurait suivi. Un avion pour Tel-Aviv. Un exil jusqu’à la fin de ce gouvernement en qui il n’a plus confiance.

C’est au bout de cette semaine que la présidente alors enfermée dans sa résidence de Casa Rosada se prononce publiquement sur l’affaire pour la première fois. La brune s’exprime sur un plateau-télé après que le procureur y ait tant répété sa culpabilité. Assise dans son siège, elle semble convaincue par ses théories :

  • Cette mort est tragique. Mais elle n’est pas de mon fait. Ce sont le fait des services secrets. C’est pourquoi nous avons besoin de les réformer, de les dissoudre ! scanda-t-elle.

Mais personne ne la croit. L’affaire enflamme le pays. La débâcle de la présidente profite à son rival, Mauricio Macri, maire, qui attend avec impatience les élections qui marqueront la défaite de la présidente.

Alberto Nisman a combattu avec ferveur dans les eaux troubles de la politique, des secrets et de la corruption. Mort sur le champ de bataille, le combat se poursuit sans lui.

Qui a tué le procureur ? Qui poursuivra sa tâche et clarifiera l’affaire des attentats ?

L’opinion publique est tiraillée entre les différents partis.

Mais il reste une mort non élucidée, un attentat suspect, deux présidents accusés …

Agatha Christie, réveille-toi …

 

[1] Je viens d’être informé d’un incident à la maison du procureur Alberto Nisman

[2] Ils ont trouvé le procureur Alberto Nisman dans la salle de bain de sa maison à Puerto Madra dans une mare de sang. Pas de respiration. Les médecins sont là.

[3] Je suis Nisman. Cristina assassin. Vérité et justice.

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