Conte à rebours

« -J’ai froid ! » Maman s’approche, enroule ses bras autour de mon corps et siffle ce refrain entendu tant de fois durant mon enfance. Tic tac, tic tac. Ses bras sont glacés ; la musique, figée. Sensation étrange que de revivre cette histoire, tel un conte pour enfants qui n’aurait de cesse de se répéter. Ma mère joue de sa bouche, les sons s’envolent jusque dans mes tympans. Elle rayonne, illusionnant mes sens, mais la performance reste emprisonnée dans ce présent inerte. Je n’entends pas l’écho des vibrations, j’entends le son. Seulement le son. Personne d’autre ne peut le percevoir. Je me le suis approprié. Et c’est quand le sifflement cessera que je n’existerai plus dans cet univers, et que le temps aura repris son cours. Alors, je tente de comprendre, en attendant que la vie ne me revienne. Tic tac, tic tac.

« -J’ai froid ! » Le chaos n’est qu’un temps mort, un espace où plus rien ne s’écoule. C’est dans ce monde infini où règne l’interdit que se définit l’innommable. Les bras de maman se resserrent. J’ai le sentiment de brûler vif. Elle m’enveloppe si fort de cette chair immortelle que mon corps en bleuit. Je ne peux pas continuer. Je ne peux plus. Tic tac, tic tac.

« -J’ai froid, maman !

-Arrête un peu, mets ta veste me répond-t-elle, exaspérée. »

Aujourd’hui, le vent souffle fort. Mon regard sur ma mère se veut insistant. Je suis encore un enfant, après tout. Alors elle s’approche, vaincue, et m’enlace. J’aime savoir qu’elle sera là pour moi, quoiqu’il advienne. J’aime me sentir aimé. Si bien, si heureux dans ses bras. Puis, elle me siffle mon refrain, celui avec lequel elle m’a fait naître.

La mort se veut imprévisible. Nous traversons la rue. Une voiture nous renverse. Plus tard, à l’hôpital, j’apprends que je suis l’unique survivant de l’accident. Le conducteur de la voiture, aussi, y a laissé sa vie.

Ne pas accepter. Courir, plus vite. Toujours plus vite. Jusqu’à en perdre les repères. Je compte à rebours. Je compte, compte, conte. C’est l’histoire d’un enfant qui perdra sa mère. Il ne s’en remettra pas. Culpabilité du survivant : si seulement il n’avait pas prononcé ces mots. Tic tac, tic tac.

La musique est étourdissante. Le froid volcanique de ses bras. Je meurs. Il faut admettre, admettre qu’elle ne sera plus jamais là. Cette sensation. Un long cauchemar. Non ! Je ne me réveillerai pas. Tout n’est pas si simple. Alors, comment ? Comment grandir en sachant la vérité ? Simple et dure à la fois. Maman est morte et mon amour pour elle risque de m’emporter à jamais. Je me retourne, les larmes aux yeux, et rejoins la porte de sortie. A jamais. Je ne viendrai pas à son enterrement.

Un enfant sort de la morgue en courant. Il aura essayé, se dit-il. Tout n’est qu’une question de temps. La mort l’emportera, un jour. En attendant, il doit vivre. Il rompt avec son passé. Il ne sera plus l’enfant de sa mère. Il ne sera plus ce petit être chétif passionné de contes. Il sera. C’est tout.

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