Chambres d’hôtes (Fin)

Il rouvrit les yeux, les rayons d’un soleil éclatant surprirent ses rétines qui se rétractèrent. Il était allongé sur des planches de bois, le perron de la maison. Il se redressa et contempla le paysage qui s’offrait à lui. Les immeubles et la rue grise n’étaient plus, un chemin jaune ocre bordé par des champs de coquelicot les avait remplacés. Au loin un arbre immense se dressait comme le patriarche qui surveille ses ouailles d’un œil bienveillant.
Il prit sa tête dans ses mains, et se frotta les cheveux pour se réveiller. La chaleur du soleil régénérait ses forces perdues lors de ses pérégrinations. Après tant d’épreuves, toutes plus incroyables, délirantes, hallucinantes, les unes que les autres, elle apaisait l’angoisse de son incompréhension. Il était venu jusqu’ici pour effectuer une simple visite, et il avait l’impression d’être devenu le visiteur de sa propre demeure. Il n’avait reconnu que son ancienne chambre, ensuite les évènements ne lui avaient plus laissé de répit. Enfin il goûtait à la quiétude de la solitude, même si celle-ci était ternie par l’impression qu’il ne contrôlait pas ce qui se passait.
Il se leva et s’engagea sur le chemin d’un pas nonchalant. Une douce brise glissait sur son corps, et transmettait à ses narines les parfums printaniers de l’éveil de la nature. Ce n’est qu’après une dizaine de foulées qu’il s’aperçut, en baissant la tête, que le chemin était pavé de larges dalles. Le fruit d’un travail minutieux si l’on en jugeait par la symétrie parfaite avec laquelle elles étaient posées. Trois par trois, à la suite, et malgré le serpentement de la route, cette constante était respectée. Les dalles demeuraient de même taille. Un travail de patience, se dit-il. Il déambula le long du chemin, touchant les coquelicots, humant les fleurs plus lointaines, écoutant le vent lui parler, voyant l’ombre de l’arbre se rapprocher.
Il l’atteignit, et reconnut qu’il s’agissait d’un chêne, gigantesque. La taille des feuilles dépassait celle de ses deux mains réunies. Les nervures ressemblaient à d’énormes veines. Il distinguait la sève couler à l’intérieur. La circonférence de son tronc était démesurée. Ce chêne devait avoir plusieurs milliers d’années, dont des centaines de croissance. D’une hauteur à vous donner le vertige les pieds au sol, ses branches noueuses et complexes symbolisaient l’arthrite de ses années. Un géant éternel aux mains calleuses qui veille encore.
« Te voila mon garçon », dit-un homme dans l’ombre assis au pied du chêne. « Viens t’asseoir au frais, ne trouves-tu pas qu’il fasse chaud ? Tu as connu pire il y a peu ? Je sais, je sais. Mais une insolation est vite arrivée, et tu as l’air de quelqu’un qui a besoin de repos. Assis-toi, je t’en prie. Il fait bon vivre sous cet arbre. Tout nous paraîtrait dérisoire si l’on s’attardait un peu plus à ressentir la majesté nous dominer. » . Il s’assit assez près de l’homme pour s’apercevoir que c’était un vieillard. La peau de ses pieds était flétrie, des lignes violettes fragiles en sillonnaient les fines pliures. Il portait un bermuda rayé bleu et blanc démodé. Ses maigres mollets étaient dénués de poils. Au niveau de ses genoux, le bâillement de son bermuda laissait penser que ses cuisses ne devaient pas être beaucoup plus épaisses. Être longiligne et filiforme, sa chemisette rouge carmin était creusée au niveau de sa poitrine. Ses bras blancs étaient frêles, et de petites tâches marron disséminées sur ses mains. Ses ongles étaient parfaits, il ne se les rongeait pas, il en prenait soin. Á partir de son cou, la noirceur de l’ombre ne lui permettait plus de voir distinctement la surface de sa peau, et le visage du vieil homme était plongé dans une pénombre opaque presque artificielle. La voix roque et profonde qui en émanait, contrastait avec ce corps décharné et anodin. Les basses de ses cordes vocales étaient envoûtantes. Elles imposaient le respect et l’écoute. Comment d’un corps si chétif une telle voix peut-elle surgir, s’interrogea-t-il.
« Mon garçon, parfois il faut savoir abandonner la recherche des réponses aux questions que tu te poses. La plupart du temps, la réponse que tu trouves n’est autre qu’une nouvelle série de questions. Souvent l’interrogation incessante est une torture plus intense que celle de l’incompréhension acceptée. Tu as l’impression de ne pas la contrôler ? N’as-tu donc aucune volonté ? Ne crois-tu pas que si tu décidais de stopper ces questionnements, tu puisses y arriver ? Tu n’es alors pas maître de toi-même ; c’est peut-être ce qui te manque. »
Il ne pensait pas être quelqu’un dépourvu de volonté, mais les paroles du vieillard résonnaient en lui de façon désagréable. Sa croyance était chahutée par la poussée d’un doigt calleux perspicace.
« Saches que nous ne pouvons pas vivre dans l’illusion toute notre vie. C’est agréable, certes, enchanteur, aussi, mais le chant des sirènes à vocation à te maintenir en suspension. La position est inconfortable, et des crampes de toutes sortes apparaissent un jour ou l’autre. Plus nous tardons à nous réveiller, plus la chute est longue, et l’atterrissage douloureux. Le discernement s’amenuise, et nous ratons les choix qui se présentent à nous, parfois nous ne les voyons même plus… N’est-ce pas magnifique ?! Simple mais magnifique. Quelques fleurs, un ciel dégagé, un soleil radieux, et un coin d’ombre intemporel. Nous n’avons pas besoin de beaucoup pour nous sentir libre d’exister.»
Être quelqu’un d’autre pour oublier qui l’on est. Envier la vie des autres au lieu de changer le cours de la sienne. S’abstenir de choisir, et choisir de subir. Être spectateur de sa propre existence sans jamais se prendre par la main. Demeurer l’éternel objet de la volonté d’autrui, et le jalouser. Ses pensées traversaient son esprit.
« La fuite et l’oubli ne sont pas des solutions miracles. Ne pas se tenir à une décision pour oublier que nous avons eu le choix est chose aisée. Respecter sa propre parole, se donner le mot et ne pas en changer, là est le grand défi. Tu as abandonné la première femme. Tu as subi la tentation de la seconde. Et tu n’as pas reconnu la troisième. Penses-tu que les autres ont réussi leurs vies ? Que leurs épouses sont les plus épanouies des femmes que tu n’ais jamais vu ? Crois-tu que les autres sont les plus heureux des hommes ? Que leurs existences sont trépidantes, pleine de changements qui brisent la morosité du quotidien ? Qu’ils savent quoi faire pour rompre cette monotonie, et qu’ils le fassent ?! Les admires-tu à ce point que tu veuilles te substituer à eux ? Tu usurpes leurs identités pour te cacher, et tu t’en sers d’alibi pour justifier ta propre passivité. Arrête de te prendre pour quelqu’un que tu n’es pas, et commence à t’assumer… Jean. »
Le vieil homme se leva et contourna l’arbre pendant que Jean prenait conscience de ce qu’il venait de lui dire. Il aurait souhaité posséder la force de caractère d’un tel, c’était vrai. Il désirait avoir la répartie facile d’un autre pour argumenter ses décisions, expliciter la cause, les tenants et les aboutissants de son raisonnement. Mais il n’en avait pas l’énergie, ou bien il ne la puisait pas. Pour Jean ce n’était la source que d’un épuisement inutile, bien qu’au fond de lui-même c’est ce qu’il désirait le plus. C’est dans ce paradoxe insoluble par l’enchantement que Jean était empêtré, et devant lequel il était confronté par le vieillard. Le problème était que Jean se complaisait dans cette situation depuis tellement longtemps qu’il ne voyait pas comment en changer, qu’il ne s’était jamais posé la question de comment en changer. La seule question, primordiale, qui ne lui était pas venu à l’esprit. Le vieil homme réapparut derrière lui et dit tout bas :
« Tu es une somme. Tu as beau essayé de soustraire, diviser, ou désirer multiplier ; tu demeureras toujours la somme. Et tu ne peux rien modifier à cette opération du temps. L’unique variable est le montant futur que tu peux ajouter à l’addition de ton passé. Toi et personne d’autres. Chacun d’entre-nous est pourvu de ce pouvoir, et tu n’es pas l’exception qui confirme la règle. Il n’y a pas d’exception à cette règle chez les saints d’esprit. Et je sais que tu n’es pas fou car je te connais bien. »
Lors des derniers mots Jean crut reconnaître la voix du vieil homme. Il se retourna et vit le visage de son grand-père. Ce dernier lui adressa un sourire plein de compassion et de confiance mêlées. Il mit sa main calleuse sur son épaule et y exerça une légère pression. Ce simple contact fut comme une bouffée d’énergie pure qu’on lui insufflait. Un sentiment analogue à celui que nous ressentons lorsque nous trouvons la solution à un problème, après des heures passées dessus. Cette sorte d’émerveillement lorsque tout s’éclaire. La grotte froide, humide et sombre s’illumine d’un feu dansant. L’énergie pense, sait, et le transmet.
« Á présent tu es instruis. Choisis ton avenir. La vie est courte et elle passe vite. C’est pour cela que le chêne va trembler. »
Jean n’eut pas le temps de dire un mot que son grand-père s’évapora en de multiples petites bulles d’eau. Une bourrasque de vent se leva et les dispersa sur le champ de coquelicot. L’arbre se mit à trembler de toutes ses feuilles. Les vibrations de son tronc se transmettaient au corps de Jean. Un bruit sourd et lointain s’en dégageait.
Magaly tentait de réveiller Jean qui était allongé sur le parquet à côté du lit. Son sommeil fut très agité, et il chuta lourdement sans que cela ne le réveillât. Le téléphone avait sonné, et la communication était pour lui. C’était important. Elle le secoua plus fort, il ouvrit les yeux. Encore à moitié dans les vapeurs du songe, elle le mena jusqu’au combiné en lui expliquant que sa mère était à l’autre bout du fil. Jean recouvra aussitôt ses esprits. Une prémonition lui traversa le crâne. Il prit le téléphone. Sa mère réfrénait des larmes pour lui annoncer que son grand-père venait de décéder. Jean ne réagit pas tout de suite. Quelques secondes passèrent avant qu’il ne lui réponde qu’il le savait car il était venu le visiter.

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