Chambres d’hôtes (4ème partie)

Noir complet, black-out, il était plongé dans l’obscurité la plus totale. Il tendit les bras pour toucher ne serait-ce qu’un mur. Il se retourna pour reprendre la porte d’où il venait malgré le risque, mais elle avait disparue. Rien, ses mains ne rencontraient aucun obstacle. Déboussolé, la perception de son corps dans l’espace s’altérait. Il était déséquilibré par ce voile opaque. Il tomba tel un pantin désarticulé sans qu’il n’en puisse rien. Il tenta de se relever mais ses épaules étaient plaquées au sol par une force d’attraction puissante, comme l’aimant par le métal. Soudain une lumière blanche intense ébranla les ténèbres. Fugitif, un éclair l’aveugla.
Soudain, tout devint flou, le noir disparut mais les trois couleurs primaires se mélangeaient dans un mouvement continuel. Il ne distinguait aucunes formes précises mais l’alliage du rouge, du vert, et du bleu dévoilait tout un dégradé de couleurs aux nuances dont il n’avait jamais perçu l’enchantement. Elles chatoyaient dans le ciel, elles étaient le ciel. Il se sentit léger, la pesanteur n’avait plus de pouvoir d’attraction. Il flottait sur des coussins nuageux, il écarta les bras pour faire la planche, et se laisser porter face au spectacle multicolore. Á présent il percevait les sillons, les lignes sinueuses parcourues par le courant d’énergie. Ces serpents sans fin, accolés les uns aux autres, dessinaient des silhouettes. Les images se succédaient en bribes, elles racontaient sa vie alors qu’au loin un point lumineux grossissait.
Il crut à l’apparition du soleil, quoi de plus normal dans un ciel ? Mais ce point scintillait comme une étoile, un soleil lointain, et il s’approchait. L’éclatante lumière était en partie absorbée par le flou environnant, ce qui lui permit de discerner le contour d’un corps en son centre. Ses traits étaient nets et contrastaient avec le décor. Le corps avançait vers lui et s’immobilisa à une distance qui ne lui permettait pas de le toucher. Après quelques secondes de mise au point, le temps que ses yeux s’habituent à cette nouvelle luminosité, il distingua une robe blanche qui ondoyait au vent alors qu’il ne soufflait pas. Il crut reconnaître cette robe mais il ne savait pas d’où provenait cette impression. La femme le regardait et lui dit sans ouvrir la bouche :
« Bonjour Jean. »
Il voulut lui répondre mais les muscles de sa mâchoire étaient tétanisés. Voyant sa tentative elle lui expliqua :
« Ne cherche pas à me parler, il suffit que tu penses pour que je puisse t’entendre. Nous communiquons par l’esprit. »
« Quoi ? », pensa-t-il.
« Je t’ai entendu, tu vois ce n’est pas compliqué. Reste détendu, tu as l’air à ton aise sur ce lit de nuage. »
Il ronronna tel un chat, et s’étira. En effet, aucun point de contraction, aucun sentiment en contradiction, il ne s’était jamais senti aussi bien depuis longtemps. Il la regarda et pensa de nouveau :
« Est-ce que nous nous connaissons ? Vous me dîtes quelque chose. »
« Je te connais. »
« Nous nous sommes rencontrés alors. »
« Plusieurs fois. »
« Et je n’arrive pas à me souvenir où et quand, ni même de votre nom ! »
Un rire surgit. Un rire angélique, une symphonie mélodieuse qui lui chatouilla les oreilles. Il tendit le bras dans l’espoir de toucher ce visage indescriptible… inaccessible. Son bras était trop court.
« Tu peux me nommer comme tu le désires. Je suis le mélange de tes souvenirs, de tes envies. Je suis à l’image que tu veux me donner. »
Alors ses yeux changèrent de couleurs, de marron ils virèrent au vert. De châtain elle devint brune. Les lignes de son visage évoluaient ainsi que sa corpulence et sa taille. Il capta un regard qui lui était familier. Il ne savait ni à qui il appartenait ni où il l’avait croisé, mais ce regard s’harmonisait parfaitement avec le visage inconnu qui l’entourait. Puis il reconnut une bouche, un nez, ceux de la femme aguichante qu’il avait croisé dans le couloir. Son visage tout entier se recomposait devant lui, mais sa coiffure et la couleur de ses cheveux ne correspondait pas. Elle était brune aux cheveux ondulés, ici blonde avec une queue de cheval. Vint le visage de la jeune femme qu’il avait laissé dans sa chambre, mais elle avait pris du poids et était plus grande. Enfin Magaly apparut. Vincent eut du mal à la reconnaitre sans son imposant maquillage. Il la trouvait presque belle, ses pommettes un peu charnues lui donnaient un air enjoué auquel il n’était pas insensible.
« Je suis ta vue idyllique, ton utopie. Je suis l’abstraction de tes désirs assouvis et inassouvis. »
« Je vous aime. »
« L’apesanteur t’égard. Je ne suis pas. Elles existent mais je suis l’amalgame impalpable. »
« Si je vous vois c’est que vous existez. »
Il tendit à nouveau le bras pour tenter ne serait-ce que de l’effleurer, pour garder la trace d’un contact. En vain.
« Il nous faut nous quitter à présent. »
« Non, attendez ! Ne partez pas ! »
« Oublie-moi, Jean. »
« Je ne m’appelle pas Jean. »
Elle s’éleva et disparut. Il ferma les yeux afin de graver son esprit de cette vision subliminale. Rien, aucun trait, aucune esquisse d’une quelconque forme ne se matérialisait derrière ses paupières closes. Elle s’en était allée, son souvenir avec elle. Il tomba lourdement sur le sol. Une douleur lui traversa le dos.

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