Chambres d’hôtes (3ème partie)

Il atterrit dans un couloir aux murs blancs et à la moquette marron. Une lumière un peu pâle provenait d’une porte entrebâillée un peu plus loin. Quelques cadres jalonnaient les deux murs. Il avança doucement en observant les photos exposées. Sur certaines d’entre-elles il se reconnut, un peu plus jeune avec une coupe de cheveux différente. Sur d’autres il était accompagné d’une femme, sur d’autres encore ils étaient réunis tous les deux avec un chien ridicule à leurs pieds. Sa nausée avait disparu, sa gorge était sèche, il avait besoin d’eau. La dernière photo avant la porte représentait un mariage. Lui en smoking blanc cassé, elle en robe blanche classique, trop classique, les deux devant une église alors qu’il était athée. « Mon mariage ? Quel mariage ? », se demanda-t-il tout bas. Il avait toujours été contre ce genre de tradition obsessionnelle.
Arrivé au bout du couloir il osa un regard dans la pièce. Il vit un salon aux meubles ultra modernes, tout ce qu’il détestait. Un design épuré au prix exorbitant et aux couleurs inexistantes. Du métal, du blanc, du noir, des courbes à n’en plus finir, il avança d’un pas hésitant à l’intérieur de cet ovni ovale. Á peine eut-il franchi le seuil que des aboiements stridents retentirent, et que le chien ridicule de la photo lui sauta dessus. Ce qui veut dire sur le mollet étant donné sa taille de lilliputien en mal de croissance. Il le repoussa du pied dans un réflexe répulsif. Le chien couina mais renouvela son assaut.
« Petsy, petsy arrête ! Laisse papa tranquille ! Où étais-tu chéri ? Nous partons dans moins d’une demi-heure. Ne me dis pas que tu as oublié ?! ». Il resta sans voix quelques secondes. De quoi parlait-elle ? Qui était cette femme quelconque trop maquillée ? « Je vois. Ne dis rien, ta tête parle pour toi ! Allé, dépêches-toi, va te préparer ! », lui dit-elle l’entraînant vers la salle de bain. « Et ne sois pas long, moins d’une demi-heure, rappelles-toi. ».

La salle de bain était immense. Au fond une douche monumentale à multiples jets entourée de plantes exotiques trônait. En voyant cela il eut l’impression d’être dans une publicité pour un gel douche. Il ne manquait que la femme aux seins nus, à la peau mate, tapant avec un morceau de bambou pour invoquer la pluie chaude. Sur sa droite, deux lavabos aux vasques immenses, aux motifs marbrés, avec deux minis petits-baigneurs en guise de robinet, accentuaient ce sentiment de grandeur ridicule. La glace s’étalait sur toute la largeur du pan de mur. Une des extrémités était grossissante, l’autre amincissante, entre les deux, face aux lavabos, la silhouette reflétée paraissait naturelle. Il se dit que ces différences devaient être là pour rassurer la nature lunatique de cette femme qui devait penser un jour qu’elle était trop grosse, et le lendemain trop maigre.
Quoiqu’il en soit, il observa son visage pour savoir s’il avait gardé la tête de camé qu’il avait vu peu de temps auparavant. Á sa grande surprise, agréable, aucunes marques distinctives de l’héroïnomane ne subsistaient. Ses yeux et ses pupilles avaient retrouvés leurs aspects d’origines. Il ouvrit la bouche, sa dentition était parfaite, avec son doigt il testa la solidité de l’email, rien ne bougea. Rassuré mais néanmoins las de toutes ses émotions inutiles, il se décida à prendre une douche afin de se rafraîchir les idées. Après tout, autant profiter de ce jacuzzi vertical, ne lui avait-elle pas demandé de se préparer.
Il voulut ouvrir les deux portes-battantes mais aucunes prises, aucunes poignées ne le permettaient. Dubitatif devant ses portes closes, il passa la main sur le plexiglas pour mieux voir et, miracle, elles s’ouvrirent. Encore un gadget Hi Tech inutile, si cela tombe en panne, il ne reste plus qu’à aller se doucher chez les voisins, pesta-t-il. La chaleur et l’intensité des différents jets se propulsant le long de son dos lui firent vite oublier son acrimonie vis-à-vis de cette gadgétisation futile.
Relaxé, il sortit de la douche. Ses muscles étaient détendus, il existait enfin. Il se sécha rapidement avec une petite serviette posée à côté du lavabo, puis il enfila l’un des deux peignoirs accroché au porte-manteau de la porte. La texture du tissu-éponge était douce et moelleuse. L’eau n’était pas calcaire, il put s’en rendre compte ; et l’adoucissant devait être de bonne qualité. Pas étonnant vu cette débauche de luxe, se dit-il. En haut à gauche du peignoir un prénom était brodé. Il le lut à l’envers par le reflet du miroir : J…e…a…n. La première fois il prononça « gin » et pensa immédiatement au pantalon en toile. Cette idée lui parut ridicule, une marque sur un peignoir. C’est alors qu’il percuta, Jean comme le prénom, tout simplement. Il but une gorgé d’eau en tournant le zizi du petit baigneur vers la gauche. Soudain il pensa au second peignoir, le prénom de « sa » femme devait y être inscrit. Il le décrocha et rechercha l’inscription : Magaly.
Toc, Toc. « Tu es prêt ? Ton costume est sur le lit. Dépêche-toi mon poussin ! Un quart d’heure avant de décoller ! ». Il répondit qu’il avait presque fini, qu’il la rejoindrait dans une minute. Il se brossa les dents, récupéra ses affaires déposées sur le bidet. Plus personne n’a de bidet, ironisa-t-il. Cela ne sert à rien depuis que les douches existent, et celui-là avec sa forme de grenouille ou de crapaud était d’un ridicule aberrant. De couleur verte flashy avec des robinets en forme d’yeux. « Qu’est-ce que cette femme a dans la tête ? », se demanda-t-il avant de sortir de la salle de bain.

En arrivant dans le salon il faillit sursauter. Ce visage maquillé comme une peinture fauviste l’effrayait. Un clown pleureur souriant de toutes ses dents avec des lèvres, des babines de vaches, et des yeux de bovin, c’est ce qui lui vint à l’esprit en la regardant mieux. Tout dans cet endroit, même elle, était une agression pour sa vue. Ce lieu ne correspondait à aucunes de ses envies, aucunes de ses valeurs, aucuns de ses goûts. Magaly était assise dans un fauteuil fumant une cigarette le regard dans le vide. Il ne supportait pas l’odeur de la fumée et demanda à Magaly de l’éteindre. Celle-ci ne réagit pas sauf par un « depuis quand es-tu anti-tabac ? Ça t’as pris c’matin ?! ». Il ne voulait pas s’énerver alors qu’il venait juste de parvenir à se détendre et enchaîna :
« Dis-moi Magaly, rafraîchis-moi la mémoire, chez qui allons-nous ce soir ? Je crois bien que j’ai oublié. »
« Je le savais ! Mais tu as vraiment une mémoire de poisson rouge, c’est pas possible !! Tu l’fais exprès ?! Tu m’désespères. Á croire que tu ne veux pas y aller, que tu ne veux jamais y aller ! », s’insurgea-t-elle. « Chez Vincent ! Chez Vincent et Marlène bougre d’imbécile !! Je sais qu’au départ ce sont mes amis mais quand même ! Cela fait des années que tu les connais ! »
« Oui, oui, je sais, je sais. Ne t’énerve pas comme ça. J’ai eu une journée éprouvante, excuse-moi. »
« Où étais-tu d’ailleurs ? Tu étais censé rentrer à dix-huit heures. Qu’est-ce que tu as fichus pendant deux heures ? Tu peux m’le dire ? ».
« J’ai travaillé », dit-il sans conviction. « Qu’est c’que tu crois ? ».
En disant cette phrase il eut une impression de déjà-vu. Cette impression était si prégnante qu’il voyait la suite de la scène. D’abord elle lui reprocherait d’être allé dans les bars avec ses amis, puis elle délirerait en lui assurant qu’elle savait qu’il la trompait, que ses histoires de boulot ne tenaient plus debout, qu’elle n’était pas si candide. Enfin elle le supplierait de lui dire la vérité tout en pleurant. Il devint témoin de sa propre existence lorsqu’elle commença à dire :
« C’est toujours la même rengaine ! Arrête tes balivernes, tu
m’fatigues ! Avoue que t’es allé boire des verres avec tes potes ! Tu sentais l’alcool quand t’es arrivé ! Tu ne peux pas l’nier ! Un verre en amenant un autre, les rencontres fortuites se présentent comme par enchantement », dit-elle en levant les bras au ciel. « Et c’est parti ! Toujours, tu travailles toujours plus tard que prévu, est-ce que tu penses sincèrement que j’te crois encore ?!! Tu oublies toujours tout c’que nous prévoyons ensemble ! Mais avoue ! Avoue ! Dis-le une bonne fois pour toute que tu m’trompes ! Arrête de me prendre pour une imbécile ! », dit-elle telle une furie sanglotante, les larmes faisant couler le maquillage de ses yeux.

Il était interloqué par sa prémonition. Il savait ce qu’elle allait dire, c’était comme s’il avait déjà vécu cette scène alors que cette femme était une illustre inconnue. Elle continuait à geindre et à gesticuler dans tous les sens mais il ne distinguait plus qu’un bourbier de sons qui s’agglutinaient. Le chien courut vers lui en aboyant. Il n’entendait plus cette femme, la boue qu’elle jetait bouchait l’orifice de ses oreilles. L’aboiement du chien minuscule augmentait à chaque ouverture de sa gueule. La bouche de Magaly s’ouvrait sans émettre le moindre son. Seul la vue était primordiale, et il voyait le mascara tracer deux lignes noires en dessous de ses yeux, jusqu’à atteindre les commissures de sa bouche trop rouge. La forme de son visage changeait. Petit à petit il distingua la tête d’un crapaud. La peinture fauviste s’animait en d’horribles mimiques et grimaces.
Une vision surréaliste s’offrit alors à lui. Celle d’un crapaud trop maquillé, à la gueule immense. L’épais rouge à lèvre dégoulinait à cause d’une bave mousseuse alimentée par sa langue visqueuse. Celle d’un crapaud trop maquillé, en robe dont les jambes vertes aux pieds palmés dépassaient. La silhouette répugnante fit un pas en avant, il recula de peur de se faire lécher par sa langue gigantesque. Il trébucha sur le chien qui lui criait dessus. Celle d’un crapaud trop maquillé, en robe, et aux cheveux longs blonds dont le ventre pustuleux s’emplissait d’air comme le ballon d’une montgolfière. Ses doigts palmés agrippaient un morceau de bois, son fume-cigarette. Le regard de la bête fixait le caniche avec des yeux gourmands. Ente l’effroi du crapaud et le grotesque du chien, affalé par terre il fut pris d’une peur panique. Lorsque la langue du crapaud enlaça violemment le chien, avant que la gueule rouge sang ne l’engloutisse comme s’il s’agissait d’un vulgaire insecte, il voulut se relever.
Mais il sentit ses pieds s’enliser dans la moquette marron, boueuse et collante. Il rampa sur quelques mètres avant de se retourner. Le crapaud à perruque jaune le regardait avec les mêmes yeux gourmands, ceux d’avant que le chien ne se fasse happer. Sa bouche s’ouvrait doucement. Il distinguait sa langue élastique se bander, prête à jaillir. N’ayant aucune envie de servir d’encas à une blondasse d’amphibien, il trouva la force de s’extirper de la mélasse dans laquelle il était empêtré, et courut vers le couloir. La porte, par laquelle il était entré, était fermée. Il ouvrit une porte sur sa gauche et s’y engouffra, une fraction de seconde avant que la langue ne put s’emparer de sa taille.

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