Chambres d’hôtes (2ème partie)

Quand il referma la porte, une autre un peu plus loin dans le couloir s’ouvrit. Une femme aux formes plantureuses apparut sur le seuil :
« Je me doutais qu’il y avait quelqu’un. J’ai entendu du bruit, et je ne m’étais pas trompée. Je me trompe rarement d’ailleurs C’est grâce à mon ouïe fine », dit-elle en secouant la tête pour mimer un non qui fit virevolter sa longue chevelure ondulée.
Il semblait subjugué par cette apparition des plus surprenantes. Ses yeux ne pouvaient s’empêcher de parcourir la courbe de ce corps ainsi que les traits de ce visage si attirant. Ce dernier était magnifique, ses lignes étaient dessinées avec une symétrie parfaite, l’harmonie d’une déesse Grecque polie avec soin. Son créateur n’ayant pas négligé de leurs suggérer l’essence de la pure féminité, celle à laquelle aucun homme hétérosexuel ne peut résister. Mais ils recelaient quelque chose en plus, quelque chose de mystérieux ; dans son regard logeait une attirance que la seule beauté physique ne pouvait faire naître.
« Je t’offres un verre ? »
« Pourquoi pas », répondit-il machinalement.
Du bout de son index elle lui fit signe de s’approcher, puis elle l’introduisit dans la chambre. Elle ferma la porte à clé avant de se diriger vers le bar. Dans les murs de la pièce étaient incrustés de multiples miroirs, de différentes tailles et de différentes formes. Ils réfléchissaient une lumière tamisée un peu vive qui ne venait de nulle part. Il regarda près de la porte, mais il n’y vit aucun interrupteur. En revanche il ne put que remarquer le lit aux dimensions démesurées qui trônait au milieu de la pièce. Recouvert de draps de soies brillants, ils étaient assortis à la moquette. Le tout d’une opalescence turquoise qui semblait être une invitation au plongeon dans la mer de corail.
Elle posa deux verres sur le bar et le scruta de ses yeux séducteurs.
« Vodka, gin, ou whiskey pour notre bel étalon ? »
« Un gin tonic sera parfait belle tentation. »
Elle se pencha pour ouvrir les portes battantes du bar derrière lesquelles les bouteilles se trouvaient. Il dévorait sa cambrure digne d’une danseuse étoile ayant délaissée les pointes pour des talons aiguilles. Un désir brûlant d’enlacer ses hanches montait devant le spectacle de ses fesses suggérées par sa jupe moulante.
« Pour moi une Vodka Coca bien fraîche. Il fait chaud ici tu ne trouves pas !? »
« Il fait bon, quelques minutes avant j’étouffais. J’ai laissé une fille dans une des chambres de la maison. »
« Quel dommage ! Tu aurais dû lui dire de venir, plus on est de fous plus on rit !! Ne t’inquiètes pas, ce n’est pas grave, nous y arriverons bien à deux. On trinque ! Á nous, à cette rencontre du destin. Heureusement que tu as claqué la porte ! »
« Á nous ! », approuva-t-il en levant son gin.
Elle passa succinctement sa langue sur ses lèvres pulpeuses avant d’y porter son verre. Ce geste furtif le troubla alors qu’il n’avait pas besoin de ça. Il but une gorgée et s’assit au bord du lit.
« C’est bizarre », s’exclama-t-il. « Je rencontre une inconnue dans mon ancienne chambre, et je te rencontre dans ce que je pensais être la chambre de mes parents. Cette maison est devenue une maison de passe ou quoi ? Mes parents l’ont louée en attendant la vente ? »
« Je n’en sais rien. Ce que je sais c’est que je ne suis pas une fille de passe. En tout cas au sens où tu l’entends. Tu ne me dois rien, rassures-toi. »
« Tout cela me dépasse, je ne sais plus quoi penser. »
« Crois en ce que tu ressens maintenant », lui répondit-elle en se postant devant lui l’entrejambe légèrement écarté.
De cette position, son genou dépassait de sa jupe dévoilant aussi le haut de son mollet. Il paraissait lisse comme les draps de soie sur lesquels il était assis. Il aperçut la bande noire de la démarcation de ses bas. Son désir s’intensifia. Il sentait la chaleur prendre possession de son corps. Non celle d’un convecteur électrique mais celle de l’excitation provoquée par cette femme aguichante. Elle avait raison, ce qu’il faisait chaud dans cette pièce ! Ses courbes sulfureuses réveillaient en lui l’instinct primitif, la pulsion passagère devenue sédentaire. Celle-là même qui l’habitait et attisait le feu de la cheminée de son désir sexuel.
« On se connait ? », demanda-t-il.
« Non, et je pense que c’est mieux ainsi, le piquant de l’inconnu. », lui souffla-t-elle dans l’oreille avant de lui lécher délicatement le lobe.
Un frisson lui parcourut l’échine avant de demander :
« Je n’ai pas vu d’interrupteur dans la pièce, la lumière ne s’éteint-elle jamais ? »
« Mais si voyons ! Je peux l’intensifier, la baisser ou l’éteindre à ma guise », répondit-elle en riant. « Je n’ai qu’à taper des mains. Veux-tu que je fasse une petite démonstration ? Tu verras c’est très amusant ! »
Il acquiesça d’un hochement de tête tout en lui caressant sa cuisse satinée.
Clap ! La lumière se tamisa.
« Une fois, et la lumière baisse d’intensité. Préfères-tu comme ça ? »
« C’est plus agréable. »
Clap ! …Clap ! La pièce fut plongée dans la pénombre. Il ne distinguait plus rien, ni formes ni mouvements. Elle s’assit sur ses genoux ; elle lui prit le visage entre ses mains délicates, et dit :
« Laisse parler le sens du touché, dans le noir total il est décuplé. Sens-tu mes doigts ? », lui susurra-t-elle.
Sa main à lui parcourait le soyeux de la jambe. Sa main à elle se baladait sur son visage puis sur son cou, avant de frôler ses lèvres.
Clap ! Clap ! Clap ! La pièce baigna de nouveau dans une lumière intense accentuée par les reflets des miroirs. Clap ! Il tapa des mains pour en diminuer l’agression.
« Tu apprends vite », dit-elle avant de claquer des doigts ce qui eut pour effet de teinter la pièce d’un rouge vermillon diffus. « Tu me plais beaucoup. »
Il saisit son verre et le but d’une traite. Elle fit de même, jeta son verre par-dessus son épaule, l’agrippa pour l’embrasser avant de le basculer sur le lit. Il l’étreignit, ils roulèrent jusqu’au centre du lit orgiaque. Une fièvre phallique le submergea, l’emmenant à la frontière du délire. Il s’en suivit une étreinte folle, pleine de sensualité, chaleur, humidité. La bestialité transpirait de cet ébat torride. Elle se retrouva sur lui, en position dominatrice, se déhanchant de manière endiablée.
La mer de corail par les remous provoqués prit vie, balayant les côtes du passé et du futur. Il se voyait dans les multiples miroirs au-dessus de sa tête. Une photographie de l’instant présent dont il ne pouvait se libérer, dont il ne voulait se défaire, dont elle ne désirait qu’il se défasse. Les remous devinrent rouleaux. Balloté par l’extase, il frôlait les coraux aiguisés. Les requins impatients rôdaient autour du lit, excités par la montée de la température de l’eau, ils avaient faim.
Il tournait la tête dans tous les sens mais plus aucun de ses multiples doubles ne bougeaient. La pièce s’était appropriée son image et l’observait. Il haletait. Clap ! Clap ! Clap ! La lumière s’intensifia dévoilant les corps massifs des squales surexcités. Leurs mouvements frénétiques créèrent une écume instable et puissante, un bouillon. De ses ongles acérés, elle lui griffa le torse jusqu’au sang et le déversa dans l’eau dans un dernier déhanchement orgasmique. Il jouit, les requins fondirent sur lui, et lui infligèrent de profondes morsures. Des larmes de souffrances et d’extase mêlés coulaient le long de son visage jusqu’à sa bouche. Elles avaient le goût du vice, de la tentation, de la débauche, de l’envie, du manque, du plaisir, de la rechute.
Les requins avaient disparus. La femme s’était rhabillée. Hagard, abasourdi, fatigué par cette expérience étrange, il s’assit sur le bord du lit. De grandes éraflures creusaient sa peau au niveau de sa poitrine et le faisaient souffrir.
« Excuse-moi pour ça mais parfois je ne me contrôle plus. En général c’est bon signe. Je te serre un verre ça va te requinquer. »
Elle le lui apporta. Il but cul sec sans réfléchir, cette faculté l’avait abandonnée.
« Et si on passait aux choses sérieuses », dit-elle le regard malicieux et plein d’envie. « Le bar recèle de trésors qui nous transporteraient dans des univers encore plus envoûtants. »
Il savait ce qu’elle sous-entendait. Il leva la tête et se vit dans une glace. Ses yeux étaient ouverts à l’extrême, ses pupilles dilatées. Son regard n’était plus qu’un trou noir inexpressif entouré d’un blanc injecté de sang. Ses joues étaient grosses, trop grosse pour être naturelles. Il ouvrit la bouche et s’aperçut que plusieurs de ses dents étaient sur le point de se déchausser. La descente du paradis aux enfers n’est pas une balade de santé. Apeuré par cette vision cauchemardesque prémonitoire, pris de panique, il se leva et courut vers la porte. Il s’acharna sur la poignée quelques longues secondes ce qui altérait sa volonté de fuir. Sans succès, elle ne s’ouvrait pas. L’angoisse le gagnait. Il sentait l’envie d’accepter sa proposition grandir. La vision des conséquences s’évaporait. De son côté elle ne bougeait pas, elle ne tentait pas de le retenir à tout prix. Elle attendait qu’il revienne de son propre chef. Il remarqua la clé dans la serrure, la tourna et… « Reviens me voir plus tard, tu sais où me trouver. », lui dit-elle en ondoyant ses cheveux.
Il sortit. Il referma la porte, s’y adossa, et resta planté là quelques minutes essayant de recouvrer ses esprits et son souffle. Il se sentait mal, la nausée montait petit à petit jusqu’à en devenir insupportable. Il se précipita vers les toilettes.

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