Cent vues du mont Fuji, Osamu Dazai

Tout cela, c’est bien moi : des mensonges, rien que des mensonges ; jusqu’au moment où je m’aperçois que je suis sur une voie sans retour : alors, l’idée de la mort se met à m’obséder. (page 205)

La première fois que j’ai entendu parler d’Osamu Dazai, c’était en regardant l’adaptation animée du manga Bungô Stray Dogs, de Kafka Asagiri et Harukawa 35. Les personnages principaux de ce seinen portent en effet le nom de grands auteurs de la littérature japonaise, et ont un pouvoir nommé d’après une de leurs œuvres. Dazai est sans conteste le personnage le plus emblématique de cette série, et apparaît comme un jeune homme complexe. Sous ses airs de séducteur impertinent et puéril, se cache un fin stratège au passé trouble et habité par de constantes pulsions suicidaires.

Intrigué par ce personnage, j’ai donc décidé de découvrir le véritable Osamu Dazai par ses livres. Son roman le plus connu, La déchéance d’un homme, n’ayant pas été réédité depuis longtemps en France et étant donc difficile à trouver, j’ai finalement jeté mon dévolu sur ce recueil de nouvelles, attiré par son titre et sa belle couverture.

Cent vues du mont Fuji s’ouvre sur une préface de grande qualité, permettant au lecteur de faire connaissance avec l’auteur et son œuvre. J’ai ainsi appris que la majorité des écrits de Dazai sont de la fiction autobiographique, directement inspirée de sa vie. Cette introduction fut extrêmement instructive et m’a donné de nombreuses clés pour comprendre ma lecture. Il me paraît donc indispensable de débuter cette chronique en vous exposant brièvement ce que j’y ai appris sur la vie de Dazai.

De son vrai nom Tsushima Shûji, Dazai est né en 1909, huitième enfant d’une des familles les plus influentes de la préfecture d’Aomori, au nord de Honshû. S’il a commencé à écrire très jeune, Dazai se forgea une réputation de dandy décadent dès sa vie étudiante, recherchant la compagnie des belles femmes et l’ivresse plutôt que la réussite dans ces études. Cette réputation lui collera à la peau toute sa vie, et sera aggravée par ses multiples tentatives de suicide. Certains d’entre eux étaient des « suicides amoureux », ce qui lui a causé plusieurs démêlés avec la justice. Son activité d’écrivain alternait entre des moments très prolifiques et d’autres quasiment exempts du moindre écrit significatif, Dazai étant sujet à la dépression nerveuse et au syndrome de la page blanche, qui avaient pour effet d’aggraver ses addictions à la morphine et à l’alcool. Cette irrégularité dans sa production littéraire, complétée par une vie dissolue et scandaleuse, sans parler de son comportement outrageux en public, provoquèrent le mépris de la majorité de ses pairs, qui ne lui ont attribué aucune distinction prestigieuse de son vivant. En revanche, les écrits de Dazai, ainsi que son personnage, étaient très populaires auprès du grand public, notamment dans la dernière décennie de sa carrière et de sa vie. Accablé par la maladie et par les démons de ses addictions, il acheva son chef d’œuvre en forme de testament, La déchéance d’un homme, un mois avant de se suicider avec sa dernière compagne le 13 juin 1948.

Après cette introduction commence le recueil, composé de 18 écrits, où Dazai se raconte. Ces récits, souvent très courts, sont introduits par une note du traducteur et illustrés par une photographie d’archive, qui permettent de les restituer dans leur contexte historique et dans la vie de l’auteur. J’ai trouvé cet effort didactique, soutenu tout au long de l’ouvrage, très appréciable !

Si les textes de ce recueil sont présentés dans leur ordre chronologique de publication, la narration fragmentaire de Dazai, caractéristique de son style, a tendance à perdre le lecteur. En effet, à partir de l’exposition d’un événement particulier de sa vie, l’auteur se remémore des anecdotes, des impressions, des sensations, des petites choses apparemment sans importance, mais qui donnent, à mon sens, tout leur intérêt à ces récits ! On est ainsi à la croisée du journal intime, du témoignage et de l’album photo : Dazai note ses opinions (souvent très tranchées, on sent le goût de la provocation !), confie ses joies, mais aussi ses faiblesses et ses angoisses, tout ceci étant mêlé à des souvenirs de lieux, de personnes, souvent sans structure apparente et avec pas mal d’humour et d’autodérision. L’ensemble est ainsi brut et très vivant, et bien qu’une certaine poésie empreinte de beaucoup de nostalgie plane sur ces écrits, il y a ici peu de place pour le lyrisme ou le fantastique. Les épisodes de la vie de Dazai exposés ici ne se sont peut-être pas déroulés exactement de cette manière, mais tout est si parfaitement crédible et ancré dans la réalité que l’on y croit.

J’ai beaucoup apprécié cette première rencontre avec Dazai, son personnage et son époque. Chaque texte de ce recueil peut être abordé de différentes manières, et je suis certain que, derrière l’apparente simplicité de leurs propos, se cachent plusieurs niveaux de lecture, difficiles à cerner la première fois. C’est typiquement le genre d’ouvrage que l’on peut lire plusieurs fois au cours d’une vie, en trouvant toujours quelque chose de différent. En ce qui me concerne, les images qui se sont dégagées de cette lecture si réaliste m’ont laissé une empreinte forte. À travers le regard cynique et ironique de Dazai, davantage témoin qu’acteur des événements plus ou moins banals de son quotidien, j’ai vu revivre le Japon du siècle dernier, de l’insouciance des années 1930 jusqu’aux premières années de l’après-guerre dans un pays endeuillé de sa gloire passée. Je lirai très probablement ses autres recueils avec le même plaisir, et je me souviendrai sans doute longtemps de ces Cent vues du mont Fuji

Cent vues du mont Fuji, de Osamu Dazai
Éditions Picquier
9 €
Sortie française le 7 janvier 2021

Pour aller plus loin : page Wikipédia d’Osamu Dazai

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