Cardiff, by the Sea

Cardiff, by the Sea, Joyce Carol Oates, Head of Zeus, 2021

©Head of Zeus

Une jeune universitaire adoptée partie à la recherche de sa famille biologique et une adolescente confrontée à un beau-père et des camarades de classe abusifs, une étudiante innocente tombée enceinte et engagée dans une étrange relation avec un professeur obsédé par la figure d’Alice au Pays des Merveilles et une doctorante en poésie fraîchement mariée à un homme veuf et plus âgé, telles sont les héroïnes de ces quatre nouvelles, ou plutôt courts romans (novellas, en anglais), rassemblés dans ce recueil de l’autrice prolifique Joyce Carol Oates. Quatre explorations de psychés féminines torturées, où à une ambiance toujours plus glauque et inquiétante, se joignent colère, compassion et humanité.

Ce qui frappe tout de suite, lorsqu’on ouvre Cardiff, by the Sea, c’est cette atmosphère si particulière, déployée de manière virtuose par Oates, qui, par une phrase, une réplique, fait basculer les scènes les plus banales vers l’étrange, voire l’horrifique, si ce n’est, parfois le fantastique, dévoilant ainsi ce qui, au cœur de l’expérience de ses personnages, se cache, latent, prêt à surgir pour briser l’équilibre précaire qu’elles tentent, discrètes funambules, de maintenir dans leur quotidien. Dans l’histoire qui ouvre le recueil et qui lui donne son titre, ce malaise omniprésent est trahi par l’application excessive avec laquelle l’héroïne, Clare, insiste sur le fait qu’elle n’a jamais ressenti le besoin de poser des questions à sa famille adoptive à propos de la situation de ses parents biologiques. Plus tard, lorsque Clare, ayant reçu de manière inattendue un héritage de la part de la mère de son père biologique, mystérieusement décédé, tout comme son épouse, et part dans la ville de Cardiff, dans le Maine, pour rencontrer ce qui reste de cette famille brisée, ce sont les voix de ses deux grandes tantes qui instaurent dans le récit une ambiance inquiétante, presque insupportable : leurs répliques s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, empêchant tout dialogue, happant d’une façon presque effrayante toute l’énergie de Clare (ainsi que celle du lecteur ou de la lectrice !), qui évolue dans leur maison à la manière d’une somnambule, offerte aux souvenirs traumatisants qui émergent peu à peu des profondeurs de sa psyché. C’est ainsi par petites touches qu’Oates introduit dans ses histoires des dissonances, des moments où la narration fait l’effet d’un battement de cœur manqué, comme pour rappeler que ce que ses personnages tentent tant bien que mal de réprimer ou de dissimuler, leurs souvenirs, ces changements physiques qui leur font éprouver leur propre corps comme effrayant ou étranger, ou la présence tangible, au cœur de leur vie, d’êtres disparu.e.s, ne peut l’être indéfiniment, et devra, à un moment où à un autre, faire l’objet d’une confrontation, voire d’une acceptation.

C’est en effet autour de cette idée du refoulement, de la négation de soi, de son corps ou de ses souvenirs, que tourne tout le recueil, geste d’écrasement qui trouve sa cause, dans les quatre récits, dans la pression monstrueuse et protéiforme que font peser sur les héroïnes des figures masculines menaçantes et prédatrices. On pourrait même dire que le recueil peut être lu comme une suite de variations sur le thème de la violence masculine, à laquelle les quatre protagonistes de Oates, souvent jeunes et vulnérables bien que brillantes et volontaires, tentent de survivre – ou de répondre. Ces violences viennent très souvent de figures paternelles, présentes ou absentes : le père biologique de Clare, dont celle-ci tente d’élucider la mort ainsi que celle du reste de sa famille, celui de la toute jeune Mia dans « Miao Dao », froid et indifférent, et dont l’absence lui cause une souffrance terrible avant que vienne flotter au-dessus d’elle l’ombre menaçante du nouveau mari de sa mère, mais aussi ces amants ou maris âgés, qui semblent avoir choisi leurs jeunes compagnes pour pouvoir mieux les contrôler, comme dans « Phantomwise: 1972 », dont l’héroïne, Alyce, est rêvée par un vieux poète et professeur sous les traits de l’icône juvénile fantasmée par Lewis Caroll, et se retrouve prise dans une relation où elle disparaît peu à peu jusqu’à devenir le fantôme de cette Alice fantasmée. Quand à Elisabeth dans « The Surviving Child », elle semble servir de remplacement à son mari Alexander, veuf d’une poétesse visionnaire mais suicidaire à la présence persistante et envoûtante, et qui ne demande qu’à faire oublier cette première épouse, qu’il décrit comme folle et cruelle. Ce poids qui pèse sur les épaules de ces quatre jeunes femmes correspond ainsi aux fantasmes malsains de ces hommes qui, cherchant au minimum à modeler leurs amantes à leur guise au cours de relations toxiques, ou essayant de les posséder de la manière la plus violente et destructrice qui soit, les manipulent et les torturent.

Clare, Mia, Alyce et Elisabeth se trouvent ainsi prises dans des spirales de violence et de manipulation au cœur desquelles elles doivent lutter pour ne pas sombrer. Passant d’un homme abusif à un autre, Alyce, enceinte, perd toute notion d’identité, vouée à devenir un personnage de fiction dont la vie, finalement, peut être détruite sans que personne n’en souffre. Clare, découvrant la vérité sur la mort de sa famille, se sent peu à peu happée par cette maison dans laquelle, toute petite, elle aurait pu mourir, comme pour atteindre le destin que son père avait choisi pour elle, ou pour se laisser disparaître, noyée dans la souffrance. Il suffirait de rien, semble-t-il, d’un glissement imperceptible, pour que les personnages de Oates se laissent aller, renonçant à ramasser les éclats de leur vie brisée pour se plonger à corps perdu dans la négation de tout leur être.

Mais ce serait sans compter cette magie qui habite tout le recueil et en construit l’unité, ce quelque chose qui vient, d’un seul coup, tout réparer, et qui fait soudain sourire, au moment où tout semblait perdu. Car Oates ne construit pas toute cette atmosphère glauque et inquiétante pour le plaisir, ou au nom d’un voyeurisme malsain. De cette exploration minutieuse de ces quatre intériorités tourmentées, se dégage, au contraire, une profonde humanité, et une empathie touchante et sensible de Oates pour ses personnages, aux côtés desquelles l’autrice semble, elle aussi, chercher une sortie dans ces spirales infernales où elles sont prises. Alors qu’elles basculent peu à peu vers la négation de leur être, les quatre protagonistes semblent trouver, au cœur de ce qu’elles tentent de réprimer, une force salvatrice, qui les élève et les purifie. Si cette force vient, en ce qui concerne Mia, d’une forme de psychose, elle peut aussi découler d’une rencontre, d’une main tendue, qui, en un geste, ramène à la vie. C’est le cas dans la plus belle nouvelle du recueil, « The Surviving Child », où cette logique est menée jusqu’au bout : fascinée par N. K., cette Rebecca artiste à la mort tragique qui hante la maison où elle s’est suicidée en entraînant avec elle sa petite fille, Elisabeth, comme happée par le désespoir de cette femme incomprise, est brusquement sauvée lorsque cette spirale de violence est enfin brisée, de la manière la plus belle, simple et touchante qui soit. Et tout se finit dans la joie, celle qui élève et répare, parce qu’elle fait surgir l’espoir d’une autre vie possible.

Passionnée par ces moments de bascule où l’être entier vacille, écrasé par les différentes formes que prend la violence masculine, Oates peint quatre portraits émouvants dont les sujets ne sombrent que pour émerger à nouveau, tremblantes encore mais apaisées, une fois la crise passée. Un recueil virtuose, à l’intensité saisissante.

Sarah

Plus d’informations sur le site de la maison d’édition : https://headofzeus.com/books/9781800241428

Se le procurer : https://www.leslibraires.fr/…/18564364-cardiff-by-the…

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Cardiff, by the Sea

Cardiff, by the Sea, Joyce Carol Oates, Head of Zeus, 2021

©Head of Zeus

Une jeune universitaire adoptée partie à la recherche de sa famille biologique et une adolescente confrontée à un beau-père et des camarades de classe abusifs, une étudiante innocente tombée enceinte et engagée dans une étrange relation avec un professeur obsédé par la figure d’Alice au Pays des Merveilles et une doctorante en poésie fraîchement mariée à un homme veuf et plus âgé, telles sont les héroïnes de ces quatre nouvelles, ou plutôt courts romans (novellas, en anglais), rassemblés dans ce recueil de l’autrice prolifique Joyce Carol Oates. Quatre explorations de psychés féminines torturées, où à une ambiance toujours plus glauque et inquiétante, se joignent colère, compassion et humanité.

Ce qui frappe tout de suite, lorsqu’on ouvre Cardiff, by the Sea, c’est cette atmosphère si particulière, déployée de manière virtuose par Oates, qui, par une phrase, une réplique, fait basculer les scènes les plus banales vers l’étrange, voire l’horrifique, si ce n’est, parfois le fantastique, dévoilant ainsi ce qui, au cœur de l’expérience de ses personnages, se cache, latent, prêt à surgir pour briser l’équilibre précaire qu’elles tentent, discrètes funambules, de maintenir dans leur quotidien. Dans l’histoire qui ouvre le recueil et qui lui donne son titre, ce malaise omniprésent est trahi par l’application excessive avec laquelle l’héroïne, Clare, insiste sur le fait qu’elle n’a jamais ressenti le besoin de poser des questions à sa famille adoptive à propos de la situation de ses parents biologiques. Plus tard, lorsque Clare, ayant reçu de manière inattendue un héritage de la part de la mère de son père biologique, mystérieusement décédé, tout comme son épouse, et part dans la ville de Cardiff, dans le Maine, pour rencontrer ce qui reste de cette famille brisée, ce sont les voix de ses deux grandes tantes qui instaurent dans le récit une ambiance inquiétante, presque insupportable : leurs répliques s’enchaînent à une vitesse vertigineuse, empêchant tout dialogue, happant d’une façon presque effrayante toute l’énergie de Clare (ainsi que celle du lecteur ou de la lectrice !), qui évolue dans leur maison à la manière d’une somnambule, offerte aux souvenirs traumatisants qui émergent peu à peu des profondeurs de sa psyché. C’est ainsi par petites touches qu’Oates introduit dans ses histoires des dissonances, des moments où la narration fait l’effet d’un battement de cœur manqué, comme pour rappeler que ce que ses personnages tentent tant bien que mal de réprimer ou de dissimuler, leurs souvenirs, ces changements physiques qui leur font éprouver leur propre corps comme effrayant ou étranger, ou la présence tangible, au cœur de leur vie, d’êtres disparu.e.s, ne peut l’être indéfiniment, et devra, à un moment où à un autre, faire l’objet d’une confrontation, voire d’une acceptation.

C’est en effet autour de cette idée du refoulement, de la négation de soi, de son corps ou de ses souvenirs, que tourne tout le recueil, geste d’écrasement qui trouve sa cause, dans les quatre récits, dans la pression monstrueuse et protéiforme que font peser sur les héroïnes des figures masculines menaçantes et prédatrices. On pourrait même dire que le recueil peut être lu comme une suite de variations sur le thème de la violence masculine, à laquelle les quatre protagonistes de Oates, souvent jeunes et vulnérables bien que brillantes et volontaires, tentent de survivre – ou de répondre. Ces violences viennent très souvent de figures paternelles, présentes ou absentes : le père biologique de Clare, dont celle-ci tente d’élucider la mort ainsi que celle du reste de sa famille, celui de la toute jeune Mia dans « Miao Dao », froid et indifférent, et dont l’absence lui cause une souffrance terrible avant que vienne flotter au-dessus d’elle l’ombre menaçante du nouveau mari de sa mère, mais aussi ces amants ou maris âgés, qui semblent avoir choisi leurs jeunes compagnes pour pouvoir mieux les contrôler, comme dans « Phantomwise: 1972 », dont l’héroïne, Alyce, est rêvée par un vieux poète et professeur sous les traits de l’icône juvénile fantasmée par Lewis Caroll, et se retrouve prise dans une relation où elle disparaît peu à peu jusqu’à devenir le fantôme de cette Alice fantasmée. Quand à Elisabeth dans « The Surviving Child », elle semble servir de remplacement à son mari Alexander, veuf d’une poétesse visionnaire mais suicidaire à la présence persistante et envoûtante, et qui ne demande qu’à faire oublier cette première épouse, qu’il décrit comme folle et cruelle. Ce poids qui pèse sur les épaules de ces quatre jeunes femmes correspond ainsi aux fantasmes malsains de ces hommes qui, cherchant au minimum à modeler leurs amantes à leur guise au cours de relations toxiques, ou essayant de les posséder de la manière la plus violente et destructrice qui soit, les manipulent et les torturent.

Clare, Mia, Alyce et Elisabeth se trouvent ainsi prises dans des spirales de violence et de manipulation au cœur desquelles elles doivent lutter pour ne pas sombrer. Passant d’un homme abusif à un autre, Alyce, enceinte, perd toute notion d’identité, vouée à devenir un personnage de fiction dont la vie, finalement, peut être détruite sans que personne n’en souffre. Clare, découvrant la vérité sur la mort de sa famille, se sent peu à peu happée par cette maison dans laquelle, toute petite, elle aurait pu mourir, comme pour atteindre le destin que son père avait choisi pour elle, ou pour se laisser disparaître, noyée dans la souffrance. Il suffirait de rien, semble-t-il, d’un glissement imperceptible, pour que les personnages de Oates se laissent aller, renonçant à ramasser les éclats de leur vie brisée pour se plonger à corps perdu dans la négation de tout leur être.

Mais ce serait sans compter cette magie qui habite tout le recueil et en construit l’unité, ce quelque chose qui vient, d’un seul coup, tout réparer, et qui fait soudain sourire, au moment où tout semblait perdu. Car Oates ne construit pas toute cette atmosphère glauque et inquiétante pour le plaisir, ou au nom d’un voyeurisme malsain. De cette exploration minutieuse de ces quatre intériorités tourmentées, se dégage, au contraire, une profonde humanité, et une empathie touchante et sensible de Oates pour ses personnages, aux côtés desquelles l’autrice semble, elle aussi, chercher une sortie dans ces spirales infernales où elles sont prises. Alors qu’elles basculent peu à peu vers la négation de leur être, les quatre protagonistes semblent trouver, au cœur de ce qu’elles tentent de réprimer, une force salvatrice, qui les élève et les purifie. Si cette force vient, en ce qui concerne Mia, d’une forme de psychose, elle peut aussi découler d’une rencontre, d’une main tendue, qui, en un geste, ramène à la vie. C’est le cas dans la plus belle nouvelle du recueil, « The Surviving Child », où cette logique est menée jusqu’au bout : fascinée par N. K., cette Rebecca artiste à la mort tragique qui hante la maison où elle s’est suicidée en entraînant avec elle sa petite fille, Elisabeth, comme happée par le désespoir de cette femme incomprise, est brusquement sauvée lorsque cette spirale de violence est enfin brisée, de la manière la plus belle, simple et touchante qui soit. Et tout se finit dans la joie, celle qui élève et répare, parce qu’elle fait surgir l’espoir d’une autre vie possible.

Passionnée par ces moments de bascule où l’être entier vacille, écrasé par les différentes formes que prend la violence masculine, Oates peint quatre portraits émouvants dont les sujets ne sombrent que pour émerger à nouveau, tremblantes encore mais apaisées, une fois la crise passée. Un recueil virtuose, à l’intensité saisissante.

Sarah

Plus d’informations sur le site de la maison d’édition : https://headofzeus.com/books/9781800241428

Se le procurer : https://www.leslibraires.fr/…/18564364-cardiff-by-the…

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